+ Toute la terre qui nous possède - Bass Rick
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Bass Rick Toute la terre qui nous possède

"Toute la terre qui nous possède" de Rick Bass,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Aurélie Tronchet.

Prologue


Il n'était pas le premier chasseur de trésor en ce paysage, plutôt un de plus dans le continuum d'une histoire initiée, il y a bien longtemps, par des désirs bien plus grands que les siens. Richard était géologue, il sondait et fouillait, consacrait son temps à révéler certaines choses, bien qu'il eût tendance à en ignorer ou à en voiler d'autres. Dans sa jeunesse déjà, il avait compris à quel point il était minuscule face au monde, son désir ne le consumait ni plus ni moins que celui qui anime n'importe quel autre voyageur se pressant contre l'immensité tel un grand animal nageant seul dans le vaste océan, la vie de chaque explorateur traversant cet océan comme le spectre tout aussi fugace et phosphorescent du temps et de la mémoire qu'il laissait dans son sillage : pourtant, une fois cette phosphorescence disparue, il y aurait toujours un autre voyageur.
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Il y avait autrefois, dans le Texas de l'Ouest, un endroit qui existe encore aujourd'hui appelé Castle Gap, et qui attirait les voyageurs comme on dit que le chas d'une aiguille ouvrant sur le paradis attire les âmes humaines.
Castle Gap se dresse au-dessus des plaines de sarcobate vermiculé tel un mur de roche dénudée édifiée à partir des dépôts de calcaire de la chaude et peu profonde mer permienne, il y a 270 millions d'années. C'était au travers de cette faille érodée entre les larges vallées et le désert que tous les voyageurs étaient attirés - tout d'abord les hommes de l'Âge de pierre, puis les Comanches et les Apaches, les Espagnols en quête d'or et d'âmes à convertir comme autant de lingots pour le roi et, plus tard, les colons blancs, les meneurs de troupeaux et les convois de chariots qui approvisionnaient ces colons, pour satisfaire leurs caprices ou leurs besoins. C'était la porte qu'ils devaient franchir pour traverser la rivière, puis le vaste désert.
Castle Gap était un goulot se resserrant de part et d'autre de la rivière Pecos. Il aurait été quasiment impossible d'escalader les parois verticales des montagnes, périlleuses même pour un grimpeur solitaire ; et certainement aucune bête ni aucun chariot n'aurait pu entreprendre une ascension aussi abrupte. Non seulement Castle Gap attirait tous les voyageurs, mais l'endroit semblait également faire converger tous les mythes, tous les contes de privation ou d'aspiration, toutes les peurs et tous les désirs, dès l'instant où le voyageur posait, pour la première fois, les yeux sur ce lieu.
On raconte qu'aujourd'hui encore un sifflement étrange s'élève de la faille en début de soirée, quand les vents de la journée s'accordent aux souhaits du paysage et qu'ils ne gémissent qu'une seule et unique chanson, afin que même le voyageur aveugle, ou celui perdu dans la nuit noire, le dos tourné à la faille, puisse en deviner la forme rien qu'au bruit ; et, d'après sa forme, les histoires qui y sont enterrées, des histoires qu'il ne pourra éviter de traverser.
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Le lac salé intérieur situé plus bas que Castle Gap - le lac Juan-Cordona, à plus de vingt kilomètres de là dans le désert s'étalant vers l'ouest - a attiré pendant des siècles les clans nomades du Paléolithique qui recherchaient son sel à la fois pour leur consommation et pour le commerce, et qui passaient par le lac en cheminant vers le plateau Edwards où ils chassaient le bison. La première référence connue à Castle Gap date de 1535 quand Cabeza de Vaca, qui s'était perdu, s'est aventuré à l'intérieur des terres depuis la côte du Texas.
De Vaca en avait vraiment bavé, il avait été fait prisonnier par les Karankawa sur la côte et, un peu plus à l'intérieur des terres, par les Coahuiltecans qui, n'ayant pas encore pris le parti de tuer tous les hommes blancs qu'ils rencontraient, préféraient enfermer leurs captifs, ligotés à l'aide de liens de cuir, dans des cages de ronces, les nourrissant de poisson grouillant d'asticots, et d'un plat que de Vaca définirait plus tard comme indescriptible : la « seconde moisson », une récolte de noix et de graines en partie digérées, glanées dans les vestiges d'excréments humains.
De Vaca - qui ne fut pas le dernier à rêver de gloire en ce décor - avait pris le nom de sa mère, car il évoquait une position sociale plus élevée que son autre nom, Núñez. Ayant survécu à sa première exploration de la région, il finit par rentrer en Espagne où, une fois de retour à la cour du roi, il ne s'attarda pas sur les difficultés qu'il avait rencontrées mais confia plutôt au vice-roi espagnol Mendoza, que bien qu'il n'eût pas vraiment vu d'or, d'antimoine ou de fer, il en avait relevé des signes et des indices, et avait entendu parler de grandes villes et civilisations plus à l'ouest.
Les cartes et les rêves : comme preuve que tout ce dont il avait rêvé, que tout ce en quoi il avait cru, était vrai, de Vaca donna au vice-roi Mendoza une carte, qu'il avait pris le temps de dessiner, du site reconnaissable de Castle Gap avec, à l'ouest, l'éternel désert, au-delà du méandre marqué du Pecos, et le gué en eaux profondes pour atteindre Castle Gap, connu plus tard sous le nom de Horsehead Crossing, en raison des crânes qui y échouaient.
Le vice-roi envoya un de ses vieux hommes de confiance qui avait marché avec Pizarro sur le Pérou - Fray Marcos saurait trouver de l'or là où il y en aurait - afin de vérifier la véracité de ces rumeurs. Et, comme de Vaca, Fray Marcos prétendit, à son retour, avoir vu une des cités légendaires de Cíbola, où étaient entreposés tout l'or et tout l'argent d'un continent entier, bien qu'il n'ait pas eu le temps de pénétrer dans la ville, s'étant contenté de l'observer de loin.
Avant de faire demi-tour et de revenir en Espagne, cependant, Fray Marcos avait érigé un cairn de pierres et lancé un cri dans l'étendue sauvage vers l'ouest, il l'avait proclamée propriété d'Espagne aussi loin que portait le regard, ainsi que tous les royaumes au-delà, au nom du Seigneur, du roi Charles V et du vice-roi Mendoza.
On organisa une autre expédition. Francisco Coronado, âgé seulement de trente ans, fut choisi pour mener cette exploration, sous réserve qu'il associât ses fonds à ceux de Mendoza, ce que Coronado fit après s'être approprié les biens de sa riche épouse.
Ainsi, cinq années après la carte grossière de De Vaca, Coronado franchit lui aussi la porte de pierre de Castle Gap à la recherche de Cíbola (qui ne s'avéra être rien de plus qu'un pueblo en pierres de la tribu Zuñi, scintillant au loin dans le soleil ; de dégoût et de frustration, Coronado et ses hommes tuèrent quelques Zuñis).
Ils poursuivirent leur route en chancelant puis, perdus, prirent la direction du nord, du sud, de l'est et de l'ouest - vers le Kansas, le Grand Canyon, le Mexique, la Louisiane - une formidable errance enfiévrée, alimentée par les inventions de leur guide, El Turco, qui murmurait qu'on trouverait de l'or juste après la prochaine montée, de l'or après le prochain méandre de la rivière - même si les soldats de Coronado finirent par abandonner leurs rêves et ne désirer uniquement et ardemment que trouver de l'eau.
Ils tuèrent encore plus d'Indiens. Ils capturèrent quelque deux cents habitants de pueblos, qu'ils avaient dans l'idée de brûler sur des bûchers. Pourtant, quand les prisonniers approchèrent des bûchers, ils parvinrent à se libérer et à s'enfuir avant d'être fauchés par les épées et les tirs de fusils. Pour finir, les Espagnols ne réussirent à brûler qu'une trentaine de prisonniers, sous les yeux des femmes et des enfants témoins de cette torture et, une fois les exécutions finies, Coronado donna une chaleureuse accolade à son lieutenant.
Coronado comprit enfin qu'il n'y avait pas d'or et fit étrangler El Turco, ici ou là dans le Texas du Nord ou l'Oklahoma, ou le Texas du Sud - les journaux de bord de ces expéditions sont à peine lisibles -, mais la sentence fut exécutée quelque part au-dessus du vaste lac souterrain du réservoir d'Ogallala, cette fontaine d'eau douce d'apparence éternelle qui dispensait à toutes les plaines une stupéfiante abondance ; et le sang sournois d'El Turco s'infiltra dans ces sables lâches, il s'écoula en microgrammes et se déversa dans les veines souterraines de la terre, remontant ici ou là à la surface, sans motif décelable au regard, mais finissant toujours par refaire surface.