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Pessoa Fernando Histoires d'un raisonneur

"Histoires d'un raisonneur" de Fernando Pessoa,
traduit de l'anglais par Christine Laferrière et du portugais par Michelle Giudicelli.

Il y a trois ou quatre mois - j'écris en janvier 1908 - mourut à Londres, de paralysie générale , un homme qui était fort remarquable. Il était obscur et réservé, bien qu'il ne fût point modeste. Il vivait loin du monde de l'action ; c'était un philosophe et un rêveur. Il avait pour nom William Byng et on le disait ancien sergent. On avait coutume de l'appeler sergent, tout simplement. Ce dans quoi il avait été sergent, je l'ignore. Où il était né, je ne saurais le dire. J'en sais peu au sujet de sa vie biographique. Il ne m'en a jamais rien raconté, hormis [ ]
Je fus mis en contact avec cet homme lors d'une étrange affaire, survenue à l'un de mes amis aux intérêts duquel je prenais une part fort active.
L'homme lui-même avait une nuance - profonde - de vulgarité et de grossièreté, mais transformées et quelque peu libérées de leur nature. Il était aussi éloigné du vulgaire, de l'ordinaire, du grossier que tout humain peut l'être. Il possédait un intellect d'une acuité extraordinaire et néanmoins somnolent et plein de rêves ; toutes choses d'inactivité. Plus qu'aucun autre homme que j'aie jamais rencontré, il manifestait une inaptitude et une [ ] aux choses matérielles et communes. Métaphysicien de talent [ ]
C'était un ivrogne de tempérament. Il était né pour l'intempérance.
Son apparence générale était celle du calme et de la torpeur ; pourtant, c'était un homme d'une activité mentale si phénoménale que je n'hésite pas à consentir à ce qu'il disait : qu'il raisonnait et argumentait toujours dans ses rêves. Un tumulte intérieur [ ]
D'un égotisme inexprimable ; d'un orgueil confinant à la folie, mais pour quelle raison, nul n'aurait su le dire ; [ ]
Bien qu'il fût d'une inactivité réellement stupide, il n'était jamais au repos ; il marchait, il tenait à peine en place une seconde dans un fauteuil. Il était en proie à une agitation permanente. Il parlait tout seul, gesticulait pour lui-même avec une éloquence monstrueuse et énorme qui tenait par trop de la folie. Cependant, il abhorrait toute société et, en présence de quiconque, soit il ne parlait pas, soit il parlait de façon désagréable, comme pour chasser la personne.
[ ]
La fin de sa vie fut triste.
[ ] furies l'envahirent de plus en plus et il mourut, comme je l'ai dit, à moitié fou, [ ] paralysie générale.
Cet homme qui boit.
Il possédait un degré anormal d'intuition analytique du caractère. Il pénétrait d'un coup - du moins en avais-je l'impression - dans le caractère des individus, tel un grand romancier ou un maître dramaturge, mais tandis que ces derniers le faisaient de manière synthétique, les [ ] comme des entités vivantes, la forme d'intuition du sergent était différente car il n'appréhendait pas tant le caractère comme une entité que comme une entité composite, ou plutôt comme [ ]
Il voyait à la fois le caractère et ses éléments ainsi que ses ramifications ; de quelques-uns d'entre eux il déduisait le tout et, du tout, les éléments restants.
Il était inspiré par la pensée, ou, mieux, inspiré pour penser ; son inspiration, au lieu d'être une [ ], était - comme je le crois - une série de brèves intuitions, qu'il incluait ensuite chacune sans effort dans des séries de raisonnements.
Le sergent Byng : pas un sentiment du bien mais une perception du bien.

L'affaire du professeur de sciences


Je suis un fervent amoureux de toutes choses étranges et intrigantes, comme, en vérité, de tout ce qui exerce et amuse l'esprit.
Depuis ma prime jeunesse, je suis attiré, d'une façon plus ou moins morbide, par toutes choses impénétrables ou étranges, qu'il s'agisse de faits ou de fiction. Au sain exercice, voire à la bonne lecture, j'ai trop souvent préféré ce vaste domaine de la littérature qui traite de sujets horribles ou mystérieux. Mais mon esprit était sain dans la mesure où il rejetait avec mépris l'impossible et, maintes fois, l'improbable ; les lamentables inepties du type « Monte Cristo » ; les extravagances stupides telles qu'il s'en déversait promptement de la plume de Ponson du Terrail et autres me semblaient idiotes et exaspérantes.
Mais si mon esprit était morbide au point d'être charmé, de la manière involontaire bien commune, par ces histoires lugubres d'occultisme et d'horreurs inhumaines que beaucoup fournissent pour le bénéfice du genre humain, c'est uniquement me rendre justice de dire que je me délectais bien plus de ces récits et problèmes plus légers que seule peut nous fournir une puissante imagination. Je préfère les histoires policières à toute autre forme de récit. Ma connaissance de ce genre de littérature est énorme ; je suis familier de toutes ses subdivisions et je puis presque croire que j'ai connu Dupin et que j'ai eu le souffle coupé d'admiration face aux erreurs de Lecoq.
J'ai, bien entendu, souvent tenté de résoudre des problèmes réels. Certains articles de journaux rapportant des affaires singulières ou compliquées m'ont causé le tracas le plus indescriptible ; j'ai souvent passé des nuits blanches à m'efforcer de concevoir comment un cambrioleur à la jambe de bois, portant une lourde caisse après avoir pillé un coffre en fer, avait pu passer par une fenêtre située au quatrième étage et solidement fermée, volets clos, puis, de là, s'être laissé tomber dans le vide pour finir dans la rue en contrebas. Lorsqu'un brillant détective eut résolu l'affaire, on découvrit que l'homme était tout bonnement sorti par la porte, forme d'issue que je ne crois pas avoir envisagée.
Naturellement, j'avais toujours brûlé de suivre personnellement un problème criminel à travers tous ses détails et d'avoir ainsi une occasion de manifester mes pouvoirs d'investigation latents. J'avais espéré, en outre, que toute affaire soumise à mon observation ne serait pas trop horrible. Quand enfin vint ma chance - dont je ne fis rien -, mon désir, je crois, ne pouvait être mieux comblé, puisque le seul crime que j'aie vu disséqué, bien qu'il ne fût pas en vérité très effrayant, était aussi mystérieux que tout homme aurait pu le souhaiter.
L'affaire que je suis sur le point de relater s'est produite dans un college de garçons. Je m'y trouvais, à l'époque, en qualité de professeur assistant, ayant décroché ce poste après avoir peiné quelques années dans des établissements de niveau inférieur. Mes nouveaux quartiers me plaisaient beaucoup car non seulement les garçons me paraissaient meilleurs dans cette école-ci qu'ailleurs, mais l'atmosphère de la campagne et une bonne santé étaient pour moi des incitations à vivre en plein air telles que je n'en avais jamais connu auparavant
Plusieurs choses me dissuaderaient de révéler ces détails au monde si je n'étais poussé à les écrire par deux considérations : premièrement, le fait qu'il existe encore aujourd'hui, à A***, un doute quant aux circonstances réelles de cette affaire et, deuxièmement, un ardent désir d'exprimer d'une manière décisive ma grande admiration pour la perspicacité psychologique et le vaste intellect de l'ex-sergent Byng. L'événement que je vais à présent relater m'apparaît de façon claire et vivante. Ma vie, à vrai dire, étant singulièrement peu mouvementée et cet événement particulier étant singulièrement frappant et inhabituel, j'ai, comme il est naturel, un souvenir précis des faits et, à certains endroits, des conversations elles-mêmes.
Et il serait bon ici, je crois, d'avertir le lecteur que j'ai légèrement maquillé ce récit. Non que j'aie modifié la séquence des événements ou même changé le nom des individus : mes modifications se sont limitées à changer entièrement le nom de l'école concernée et à réduire celui du village voisin à son initiale.
Haylington College (ainsi que je l'appellerai) était situé sur la route principale à deux ou trois milles de A*** et sur le versant d'une colline. Il consistait en deux bâtiments, dont l'un se dressait sur une étendue de terrain plane qui comprenait le jardin du directeur, le court de tennis et le meilleur des deux terrains de criquet, qui était surélevé. C'était le bâtiment principal. Il abritait également le logement du directeur et toutes les salles de classe, hormis celles des élèves de Fifth Form et de Sixth Form. Celles-ci, ainsi que le gymnase, l'armurerie et les deux laboratoires, se trouvaient dans un édifice plus récent, construit pour moitié au même niveau que l'autre et pour moitié sur une pente si abrupte que ce qui semblait être le rez-de-chaussée lorsqu'on s'en approchait depuis le côté du bâtiment principal avait presque l'air d'être le deuxième étage quand le spectateur gravissait le terrain.
Étant donné que c'est ce nouveau bâtiment qui nous intéresse, je vais brièvement le décrire en me référant au plan de l'étage supérieur que j'ai dessiné. Sous les deux pièces marquées A et B se trouvait l'armurerie, qui s'étendait sur toute la largeur du bâtiment. Sous la bande située entre ces pièces et la C se trouvaient bien entendu le bas de l'escalier et le vestibule. Sous C, le gymnase et, sous D, une grande salle de classe. Il y avait des vérandas carrelées tout le long de la façade du bâtiment, le long de l'armurerie et de la partie arrière de la salle de classe située sous D. La porte d'entrée se trouvait directement sous la fenêtre K et il y avait en outre une porte sous la fenêtre L de la cage d'escalier, tandis que la salle de classe située sous D avait deux portes, chacune donnant sur l'une des vérandas ; l'armurerie, seulement une, qui s'ouvrait sur la véranda arrière. Nous parlerons de l'étage en temps voulu. Je débute à présent mon histoire.
Tout s'est déroulé par une journée de juin, au début du mois de juin, je puis vous le dire. Un match de cricket avait commencé tôt mais je n'avais pas été en mesure d'y assister.
Ce soir-là, je m'étais rendu au village voisin et me hâtais de rentrer parce que je souhaitais être à l'école avant la fin du match. Je marchais tête baissée et conservai cette position jusqu'à ce que je me retrouve tout près de l'école ; soudain, j'interrompis le cours de mes pensées et levai les yeux ; je ne fus pas qu'un peu stupéfait de constater non seulement que le terrain de cricket était désert, mais que tous les individus faisant partie de l'école étaient rassemblés autour du bâtiment des sciences. En me rapprochant, je perçus avec horreur et curiosité que les garçons qui m'avaient vu tournaient vers moi des visages pâles, inquiets et apparemment effrayés ; de plus, ils ne parlaient pas entre eux ; ils se regardaient, hébétés, ou échangeaient des coups d'œil horrifiés et interrogateurs ; quant aux plus petits garçons du groupe, qui semblaient ne pas savoir s'ils devaient rester ou s'enfuir, soit ils pleuraient faiblement, soit ils étaient (tout) au bord des larmes.
Je fis deux enjambées et rencontrai le groupe d'élèves le plus proche. Ils semblaient retrouver leurs esprits et ôtèrent leur casquette, mais tout cela d'un air consterné.
« Que s'est-il passé ? demandai-je rapidement d'une voix inquiète.
- M. Cameron, Monsieur..., balbutia l'un des garçons.
- Eh bien... eh bien... ? poursuivis-je avec impatience.
- Mort, Monsieur, chuchota le garçon effrayé.
- Assassiné, Monsieur », corrigea un autre sur un ton identique, mais avec une légère envie de faire sensation.
Je gravis l'escalier à la hâte ; mais comme j'en atteignais le sommet, j'eus un mouvement de recul. La porte de la salle des sciences, ou plutôt l'un de ses deux battants était grand ouvert : en travers du seuil gisait le malheureux professeur de sciences - mort, autant que je pouvais en juger. À son côté, tout près, se trouvait un énorme pilon du genre qui est utilisé dans les laboratoires pour un mortier dont on dirait en plaisantant qu'il pèse environ une tonne. M. Cameron gisait sur le dos et, bien qu'il n'eût pas de sang à la tête, il était évident que le coup fatal lui avait été asséné sur le haut du crâne, juste au-dessus de la tempe droite.
Lorsque je me fus suffisamment ressaisi, je m'aperçus que j'étais en présence de plusieurs personnes. Tout d'abord, le directeur qui, inquiet et horrifié, s'appuyait contre la rampe ; puis l'inspecteur de police venu de A*** ; et ensuite - juste ciel ! - entre les mains de deux policiers qui accompagnaient l'inspecteur se trouvaient deux garçons de l'école, en larmes, saisis d'une folle terreur. L'un, élève de Lower Sixth et âgé d'environ dix-neuf ans, était le genre de paresseux bon à rien que l'on rencontre dans toutes les écoles et qui en fait généralement la honte. L'autre était un garçon plus petit, qui était en Upper Fifth. Il avait environ seize ans, il était faible, bien que très intelligent, nerveux, autant que je pouvais en juger, et d'une nature réservée qui n'avait rien d'enfantin. D'après les coups d'œil qu'échangeaient les deux policiers, je voyais bien que l'essentiel des soupçons se portait sur cet élève plus jeune.
Je me remis de ma surprise et dis quelque chose - j'oublie quoi - au directeur.
« Horrible, me répondit-il en frissonnant, une affaire horrible, Johnson. »
Il y eut encore un long silence. Mais soudain l'inspecteur s'avança jusqu'à la fenêtre et s'exclama :
« Ha ! Le voici ! »
Je me tournai vers le directeur, en quête d'explication ; il me dit que l'inspecteur parlait d'un détective qui s'était alors trouvé à A***.
Tandis qu'il montait lentement l'escalier, l'ex-sergent Byng, homme d'un mètre quatre-vingts, maigre et d'allure voûtée, dont l'aspect prouvait néanmoins qu'il avait jadis été vigoureux et agile, ne me paraissait guère homme à instruire une affaire. Il me serra la main, ainsi qu'au directeur, puis se tourna vers la salle des sciences et la forme sordide étendue en travers du seuil. Il pénétra de biais dans la pièce et regarda autour de lui de manière vague, incertaine ; il considéra longuement le plafond, scruta une caisse d'emballage qui se trouvait à l'intérieur, tout juste contre le battant fermé de la porte, et ressortit. Il désigna la fenêtre, qui était ouverte.
« Est-ce qu'elle était ouverte quand on l'a trouvé lui ?
- Oui, répondit l'inspecteur, nous n'avons touché à rien.
- Ah, murmura le sergent, et qui sont-ils ? demanda-t-il en hochant la tête vers les deux prisonniers.
- Eh bien, on les soupçonne tous les deux ; surtout le plus jeune. On l'a vu dévaler l'escalier juste après le fracas, mais quand il s'est aperçu qu'on l'observait, il a essayé de faire croire qu'il remontait à toute vitesse.
- Qui l'a vu ?
- Eh bien, des élèves qui se trouvaient en bas, près de la porte d'entrée. La porte était fermée, mais l'un d'eux était en train de l'ouvrir pour entrer et ressortir par la porte latérale afin de gagner le terrain de cricket. »