+ L'a-t-elle empoisonné? - Kate Colquhoun
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Kate Colquhoun L'a-t-elle empoisonné?

"L'a-t-elle empoisonné?" de Kate Colquhoun,
traduit de l'anglais par Christine Laferrière.

St George's Hall, Liverpool, mercredi 7 août 1889
Elle ne s'était pas attendue à ce qu'ils fassent si vite et, quand vint l'appel, son pouls battait encore très fort ; elle avait la bouche sèche.
Elle entendit la clé tourner dans la serrure. Elle sentit, plutôt qu'elle ne vit, la porte s'ouvrir brusquement. Elle rassembla d'une main gantée ses jupes noires ; d'un mouvement hésitant, elle se leva de son banc de bois, puis sortit dans le couloir et tourna vers l'escalier en pierre, ignorant la surveillante qui proposait de la soutenir.
À présent, elle entend le murmure de nombreuses voix là-haut, le bruit de pas, des raclements de gorge. L'air même semble animé d'un frémissement lourd de sens. Gravissant lentement chaque marche, elle lutte pour composer son visage et calmer sa respiration.
Mesurant cinq pieds et trois pouces, d'une pâleur d'albâtre sous un fin voile noir, la jeune veuve toute mince n'a jamais semblé plus fragile qu'au moment où elle apparaît dans l'espace central du tribunal bondé. Ayant franchi, sur sa droite, un portillon qui lui arrive à hauteur de hanche, elle pénètre dans le box des accusés et avance une nouvelle fois son siège près de la rambarde. Elle laisse délibérément reposer ses mains fluettes sur ses genoux. Deux gardiennes de prison se tiennent à proximité derrière elle, une de chaque côté.
Elle s'est réveillée à l'aube et il est maintenant presque quatre heures moins dix de l'après-midi. Le juge voûté revient par une porte située directement en face d'elle. Au moment où elle lève les yeux vers lui, le regard fixe et déterminé, elle est le point de mire de toute la salle. À la gauche du juge Stephen, un rideau foncé ondule avant d'être tiré sur le côté. Douze hommes vêtus d'un manteau noir pénètrent en rang dans le box des jurés. Il ne leur a fallu que quarante-trois minutes. Elle se demande si l'un d'entre eux osera se tourner vers elle. Elle est résolue à ne pas éviter leur regard.
Des grains de poussière dansent dans la lumière qui filtre obliquement par les fenêtres, avant qu'un nuage ne cache les rayons du soleil. Chassées par un vent fort, des gouttes de pluie s'éparpillent contre la verrière au-dessus de sa tête. Suivent alors plusieurs secondes de silence.
Elle entend l'avoué poser sa dernière question.
Elle se redresse dans son fauteuil, sent le plancher nu sous ses pieds, tente de lever le menton.
C'est l'heure.
13

Première partie

1
Mars 1889
« Chaque fois que la sonnette retentit, je me sens prête à défaillir de peur que ce ne soit quelqu'un venu se faire payer un acompte. »
Tandis qu'elle réfléchissait, sa plume était restée un instant en suspens au-dessus de la lettre.
« Quand Jim rentre le soir, poursuivit-elle de sa belle écriture cursive, c'est apeurée et toute tremblante que je scrute son visage pour voir si quelqu'un est passé au bureau à propos de mes factures. »
*
À l'une des plus prestigieuses adresses de la banlieue de Liverpool, Florence Maybrick, qui occupait un fauteuil couvert de soie devant la vaste fenêtre en saillie, était perdue dans ses pensées. Le parloir était quasiment parfait : des papiers peints gaufrés mettaient en valeur des tentures en peluche rouge bordées de satin bleu pâle ; sur plusieurs petites tables, dont une avait des supports figurant des nègres, étaient exposés des bibelots rutilants. Un épais tapis persan étouffait le bruit de pieds qui s'agitaient sans cesse.
À côté d'elle était posée une lettre récemment écrite à sa mère, qui habitait Paris. Elle contenait bien peu des bavardages d'autrefois : évocation de bals et de dîners, de robes neuves, de connaissances renouées ou encore des enfants. Au contraire, malgré les efforts de Florence pour trouver un ton d'une insouciance provocatrice, sa lettre rendait compte d'une réalité nouvelle faite de disputes, d'accusations et d'une perpétuelle inquiétude financière.
Dans quelque temps, elle appellerait Bessie pour lui dire de la mettre à la poste. Pour l'heure, ses doigts fuselés demeuraient inactifs sur ses genoux, desquels avait bondi peu auparavant l'un de ses trois chats, qui s'ennuyait faute de recevoir des témoignages d'affection de sa maîtresse.
Aujourd'hui, cette femme de vingt-six ans s'était apprêtée à merveille et sa tenue, certes un peu trop recherchée, avait été envisagée avec minutie. Des boucles lâches, blond foncé avec une nuance auburn, étaient relevées sur sa nuque et frisottées sur son large front, comme le voulait la mode. La taille, les chevilles et les poignets fins, mais le buste et les hanches d'une douce volupté, elle n'était que sensualité ; ses grands yeux bleu-violet lui conféraient un charme irrésistible et éveillaient chez les hommes des instincts protecteurs. Seule l'absence d'angle sur la ligne de sa mâchoire empêchait que Florence fût une beauté, et un observateur attentif aurait même pu remarquer en elle un singulier détachement, car cette jeune Américaine était impressionnable et égotiste, mondaine mais point sage.
Son regard s'attarda sur la pendule viennoise posée sur la cheminée, puis parcourut l'éclat froid des deux vases en porcelaine de Canton. De l'autre côté du grand passage en voûte, des fleurs printanières précoces étaient rassemblées dans des vases en cristal ciselé placés sur le piano Collard & Collard. Plus loin se trouvait la salle à manger, avec son tapis turc, ses chaises Chippendale au siège en cuir et une robuste table en chêne suffisamment grande pour quarante convives.
Chacune de ces pièces solennelles, conçues pour recevoir, s'ouvrait sur un spacieux vestibule dans lequel des doubles portes menaient à un escalier et à un chemin de gravier qui serpentait en direction d'un lourd portail sis dans des murs couverts de lierre. Au fond de ce vestibule, un escalier en bois sombre s'élevait jusqu'à un palier de repos où un vitrail répandait des taches de lumière colorées sur les murs et le parquet. Un escalier en pierre plus étroit descendait vers la cuisine, au sol couvert de dalles, la salle à manger des domestiques, l'arrière-cuisine, l'office, la réserve de charbon et de vaisselle en porcelaine, ainsi que la buanderie, avec sa grande cuve en cuivre.
Le feu du parloir couvait. De temps à autre, une bûche se remettait en place, laissant un doux panache de cendres.
À l'extérieur, devant les portes-fenêtres aux rideaux de dentelle, des pelouses s'étendaient en direction du fleuve, recouvertes d'une couche de neige drue qui étouffait le souvenir d'étés plus joyeux. Levant haut la patte - et hurlant face à la roue que décrivaient les flocons -, deux paons longeaient des arbustes, des plates-bandes et des pavillons d'été, contournaient un vaste étang et traversaient les tas de neige les plus épais amoncelés sur l'herbe haute du verger. Les poulets hérissaient leurs plumes afin de se protéger du froid ; dans les niches et les écuries, le souffle des chiens et des chevaux était blanc dans l'air glacial. Un phaéton à trois places, selon la mode, était enfermé dans sa remise, à l'abri du blanc qui envahissait tout.
Au premier étage se trouvait l'imposante chambre à coucher des Maybrick, avec son dressing-room adjacent, qui comprenait un lit à une place. La pièce voisine était une grande chambre d'amis carrée et, plus loin dans le couloir, il y avait une chambre à coucher pour les deux enfants : James, âgé de sept ans (surnommé « Sonny » ou « Bobo »), et Gladys, qui en aurait bientôt trois. À une extrémité du couloir se trouvait un placard à linge et, à l'autre, des toilettes et une salle de bains, ainsi que le « vestiaire des bonnes », pièce séparée comprenant un grand lavabo et des étagères. Le second étage comprenait des pièces au plafond bas, une nursery dans laquelle les enfants prenaient leurs leçons et trois chambres à coucher plus petites que se partageait le personnel féminin : une cuisinière, une bonne à tout faire, une servante et la nourrice.
Battlecrease House évoquait prospérité et stabilité, et montrait que Florence et son respectable époux anglais - de vingt-quatre ans son aîné - formaient un couple ambitieux et habitué à faire des jaloux. C'était un espace privé et familial, mais qui témoignait aussi de leur adhésion au goût et à la morale conventionnels ; un théâtre pour les dîners officiels et les soupers suivis de parties de whist, qui mettaient de l'huile dans les rouages de la société et des affaires. Comme le remarquait Mme Merle, personnage de Henry James, « notre maison, nos meubles, nos vêtements, les livres que nous lisons, les gens que nous fréquentons, tout cela exprime beaucoup ».
Battlecrease, qui consistait en la moitié d'un robuste édifice carré divisé en deux habitations distinctes, avait été le choix de James. Les Maybrick avaient pour voisins immédiats les Steel : Maud et son mari Douglas, avocat consultant. De l'autre côté de la rue se trouvait le club de cricket de Liverpool, dont le vaste terrain assurait que le lieu était à l'abri des regards, qu'il était tranquille, sinon isolé. En tournant à gauche depuis l'allée, on ne tardait pas à voir l'étroite Riversdale Road rejoindre la vaste Aigburth Road, avec ses groupes de petites boutiques : épiceries, boucheries et plusieurs pharmacies. À l'inverse, en tournant à droite, puis en traversant le pont qui enjambait une petite voie de chemin de fer, on voyait s'achever la route et l'on jouissait d'une belle vue sur la Mersey gris ardoise, étendue de fleuve et de ciel balayée par une lumière oblique et des vents vivifiants. Sur la rive lointaine, il y avait la péninsule de Wirral et ses collines parsemées d'arbres.
Situé exactement à la limite des banlieues sud d'Aigburth et de Grassendale, ce quartier n'était qu'air pur, chants d'oiseaux et vie au ralenti. On ne mettait cependant qu'une demi-heure pour rejoindre le centre de l'imposante ville, en train ou en voiture à cheval, tandis que domestiques et ouvriers pouvaient facilement prendre une place à un penny dans le tramway qui longeait Aigburth Road.
Tout juste à cinq miles de là, Liverpool - principale cité du Lancashire, surnommée « le port de l'Empire » - aurait pu être un autre monde. Comme il s'agissait de la deuxième ville la plus importante de la nation, marchandises et passagers s'entassaient dans les bassins de mouillage, les entrepôts et les usines qui bordaient les six miles de son rivage industrialisé. L'ambition mercantile et le pouvoir civique y avaient triomphé : des lampadaires en fer forgé montaient la garde au coin des rues principales et de nouvelles structures classiques grandioses embellissaient le centre de la ville, parmi lesquelles St George's Hall (1838), la Walker Art Gallery (1874) et le palais de justice du comté (1884). Pour une bourgeoisie en pleine expansion qui réclamait des loisirs culturels, il y avait une société et une salle philharmoniques florissantes, en plus d'un nombre toujours croissant de théâtres, de salles de concerts et de music-halls, de bibliothèques et autres associations pour l'amélioration de la ville.
Liverpool abritait six cent mille âmes. Un système de plus de deux cents tramways hippomobiles parcourait des voies au centre de grandes artères et rayonnait vers le nord, le sud et l'est à partir de ses cinq lignes de terminus ferroviaires. Les rues avaient été réaménagées en vue de l'installation de boutiques qui proposaient la dernière mode parisienne et tout ce dont un couple ambitieux pouvait avoir besoin pour que sa vie semble « comme il faut ». Il y avait Lewis - l'un des tout premiers grands magasins - ainsi que des salles et sociétés de ventes aux enchères. Il y avait une presse municipale florissante ; les charrettes rouges de W. H. Smith, chargées de hautes piles des tout derniers journaux, traversaient les rues à vive allure. Par-dessus tout, il y avait du bruit et de l'action : le crissement des trains rivalisait avec le grondement des wagons de charbon, le bruit des bottes des policiers, le ronronnement des machines, le vacarme des chevaux : ce que le Liverpool Review décrivait comme « le rugissement du grand caravansérail ».
Des rangées de maisons victoriennes s'étaient multipliées le long des élégants quartiers de style géorgien tardif, et toute une série de parcs urbains, que ponctuaient des lotissements de jolies villas indépendantes, révélait l'embourgeoisement de la banlieue. En revanche, le long de la ligne des docks qui décrivait la limite ouest de Liverpool, l'odeur de l'eau de mer se mêlait à celle, forte et piquante, de la créosote, de la sueur et de la fumée. Passé de grands édifices en pierre et des entrepôts regorgeant de tabac, de coton et d'épices, des véhicules en tout genre se frayaient à grandes embardées un chemin parmi une circulation très dense. Alignés sur plusieurs miles, les grands mâts des bateaux criblaient le ciel - leur gréement claquait et gémissait dans le vent - tandis qu'au-dessus d'eux se profilaient les larges cheminées des vapeurs transatlantiques qui amenaient des immigrants en Angleterre ou attendaient la marée haute pour transporter des passagers vers le Nouveau Monde.
Vers la fin des années 1880, d'autres ports anglais commençaient à rivaliser, mais environ un tiers de toutes les affaires du pays et presque tous ses échanges avec les États-Unis passaient encore par Liverpool. En conséquence, à côté de ses lieux de divertissements pour les classes moyennes, de ses salles de concerts et de ses hôpitaux, la ville comptait çà et là des raffineries de sucre, des fonderies de fer et de cuivre, des usines d'alcali et de savon, des manufactures de câbles et d'ancres, des distilleries de goudron et de térébenthine. Des houillères toutes proches alimentaient son industrie. Des liaisons ferroviaires ou fluviales avec la ville voisine de Manchester stimulaient sa richesse.