+ Mauvais sang ne saurait mentir - Kirn Walter
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Kirn Walter Mauvais sang ne saurait mentir

"Mauvais sang ne saurait mentir" de Walter Kirn,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille.

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À l'époque, j'y voyais une bonne action et puis je me sentais d'humeur aventureuse. L'été où ma femme attendait notre premier enfant et où le président Clinton glissait peu à peu vers une procédure d'impeachment, je me suis proposé pour transporter une chienne estropiée de chez moi dans le Montana, où elle était soignée par de bonnes âmes de la SPA locale, jusqu'à l'appartement new-yorkais d'un riche jeune homme, un Rockefeller, qui l'avait adoptée via Internet.
Il se prénommait Clark. Notre premier contact eut lieu au téléphone. Je l'avais appelé pour obliger mon épouse Maggie, présidente de ladite SPA, qui cherchait à tirer d'embarras Harry et Mary Piper, les personnes qui avaient recueilli la pauvre bête après qu'une voiture lui fut passée dessus. Ces gens avaient payé l'intervention chirurgicale qui lui avait sauvé la vie, ils lui avaient fait suivre des séances de massage reiki et lui avaient appris à utiliser un fauteuil roulant pour chien dont les roues supportaient son arrière-train paralysé. Héritiers d'une fortune bancaire du Minnesota et fervents épiscopaliens (Mary suivait une formation pour devenir pasteur), les Piper nous avaient récemment invités au restaurant, Maggie et moi, et nous avaient fait part des difficultés auxquelles ils se heurtaient pour expédier la chienne sur la côte Est. Du fait de son état problématique, ils craignaient de la confier à une compagnie aérienne. Clark leur avait dit qu'il possédait un avion, mais que celui-ci était coincé en Chine avec sa femme, Sandra, conseil en management international. Je me proposai alors comme intermédiaire, en partie pour soulager ma culpabilité d'avoir tué avec mon pick-up, quelques mois plus tôt, un des chiens que Maggie avait recueillis. Mais j'avais une autre raison de vouloir rencontrer ce Clark : j'étais écrivain, de surcroît un écrivain entre deux livres, et je me figurais que j'allais rencontrer un personnage.
Lors de notre premier coup de fil, Clark commença par faire l'historique de cette adoption. Il me dit avoir appris l'existence de cette chienne, baptisée Shelby, grâce à un site Web se consacrant à trouver des maîtres à des setters Gordon sans foyer, race qu'il prisait pour ses liens avec la famille royale britannique ainsi que pour son tempérament exubérant et plein d'allant. Comprenant instantanément qu'il voulait l'adopter, il avait échangé des courriels avec les Piper pour les convaincre de la lui confier. Son immeuble n'était qu'à une rue de Central Park, ce qui signifiait que Shelby aurait de la place pour s'ébattre et « se livrer le matin à la chasse aux écureuils ». De plus, il avait pour voisin du dessous le « meilleur vétérinaire acupuncteur » de Manhattan. Il s'était déjà entretenu avec ce thérapeute et ne doutait pas qu'avec son concours Shelby finirait par se rétablir complètement.
« J'ai bien peur que ce ne soit guère envisageable, lui dis-je. Sa colonne vertébrale a été broyée. Je ne sais pas si on vous l'a dit, mais il n'est pas exclu qu'on lui ait tiré dessus avant de l'écraser.
- Avez-vous déjà été traité par acupuncture ?
- Ma foi, non, bégayai-je.
- En ce cas, vous n'avez pas idée des effets miraculeux que l'on peut en retirer. »
Ce coup de téléphone, qui dura plus d'une heure, mit à mal mon programme du jour. Travaillant dans mon petit bureau situé au-dessus d'un magasin de vêtements western, je devais rendre ce matin-là un papier pour Time. Il s'agissait de fondre une quantité de données brutes glanées par différents correspondants dans tout le pays en un article intelligible sur telle ou telle question sociologique grand public - violence à la télé, enfants de divorcés - qui n'aurait pu être traitée en cent pages, mais qu'il me fallait ramener à quatre feuillets. Je ne goûtais pas particulièrement ce boulot, mais j'avais terriblement besoin d'argent à l'époque, ayant récemment emprunté un demi-million de dollars pour acheter un ranch de deux cents hectares à une quinzaine de kilomètres au nord de la ville de Livingston dans ce qu'un agent immobilier à la fibre poétique avait décrit comme « les ombrages des Crazy Mountains ». Il s'agissait d'une pittoresque ruine faite de clôtures affaissées, de prairies épuisées par le surpâturage, de corrals délabrés dont les prés de fauche étaient parcourus de rigoles d'irrigation criblées de nids de serpents à sonnette et de terriers de blaireaux. La maison possédait une cuisine agrémentée, à proximité de l'évier, de toilettes non cloisonnées. Désaffecté, l'étage avait été condamné à l'aide de planches. J'avais acheté cette propriété dans le but de réaliser un rêve de vie autarcique à la campagne, mais j'étais en train de découvrir que, pour financer ce projet, j'allais devoir travailler plus dur que jamais à des tâches plus fastidieuses que je ne pourrais le supporter. Le plus effrayant était que mon emprunt - un contrat entre particuliers avec l'ancien propriétaire, podologue à Billings - stipulait que je pouvais être dépossédé si je manquais à verser ne fût-ce qu'une seule mensualité.
C'est surtout Clark qui parla lors de ce coup de fil. Il s'étendit beaucoup sur lui-même, et une bonne part des informations qu'il me livra se révélèrent difficiles à assimiler sans la possibilité de voir son visage pour savoir s'il plaisantait ou exagérait. Il me dit ne pas avoir été au lycée. Il me dit qu'il collectionnait de l'art moderne mais trouvait cela hideux - « Du pur vomi sur de la toile. » Il me dit ne manger que du pain qu'il faisait lui-même. Il me dit posséder un autre setter Gordon, baptisé Yates, auquel il servait des repas composés de trois mets à base de produits frais préparés par son cuisinier personnel. Il me demanda mon numéro de fax afin de m'envoyer une copie des recettes.
« Vous les notez noir sur blanc ? m'étonnai-je.
- Mon personnel s'en charge », répondit-il.
Dans l'attente du document, tout en sirotant du café froid devant mon bureau en désordre et en ignorant les tonalités qui retentissaient sur la ligne (mes employeurs de Time cherchant à me joindre), je demandai à Clark quelle était sa profession. Mon idée étant qu'il ne faisait rien du tout.
« Actuellement, je suis banquier central free-lance. »
Je lui demandai en quoi cela consistait.
« Représentez-vous la masse monétaire d'un pays sous la forme d'un lac ou d'un fleuve derrière un barrage. Imaginez que je suis le responsable de ce barrage. Je décide quelle quantité d'eau passe dans ses turbines, à quelle vitesse et pendant combien de temps. L'idée est d'en lâcher suffisamment pour la subsistance des cultures d'un pays, mais pas au point d'inonder les champs et de noyer lesdites cultures.
- Pour quels pays faites-vous cela ? lui demandai-je.
- En ce moment ? La Thaïlande.
- C'est une énorme responsabilité.
- Je m'amuse bien.
- Quels autres pays avant la Thaïlande ?
- C'est confidentiel.
- Cela ne doit pas être une profession très répandue.
- C'est nous qui l'avons inventée. Enfin, ma société. Asterisk LLC. »
Il s'exprimait avec un accent pincé, cosmopolite, en balançant çà et là un mot du genre « jadis » ou « inconvenant » qui paraissait nouer une cravate à la phrase qui le renfermait. Je voyais dans ce parler particulier le produit d'une éducation très protégée. Je me souvenais d'avoir rencontré quelques spécimens de ce type en fac à Princeton - des excentriques à pedigree, prétentieux, bardés de diplômes, qui parlaient comme des cousins de Katharine Hepburn -, mais, élevé pour ma part dans le rural Minnesota, région d'élevage laitier embaumant le fumier, jamais je n'étais parvenu à les approcher. Leurs clubs ne voulaient pas de moi, je ne pratiquais pas les mêmes sports qu'eux et puis je les trouvais un tantinet repoussants physiquement avec leur crâne qui se dégarnissait prématurément et leur épiderme délicat d'un rose intestins. Après la fac, alors que j'étais à Oxford grâce à une bourse d'études, j'avais réussi à frayer avec quelques-uns de leurs pendants britanniques, dont le frère cadet de la princesse Diana ; mais je ne présentais à leurs yeux que l'attrait de l'inédit, une vulgaire distraction en provenance du Nouveau Monde. Ce séjour à Oxford terminé, je m'attardai quelques mois à Londres, occupant un emploi de bureau au sein d'un petit cabinet d'avocats et m'amusant, le soir, avec une bande de jeunes fêtards titrés. À vrai dire, je n'arrivais pas à suivre. Les taxis. Les additions dans les bars. Je finis par rentrer aux États-Unis et décrocher un boulot à Vanity Fair. Il s'agissait de rédiger des titres spirituels pour des articles légers sur le couturier italien qui créait les toilettes de Nancy Reagan ou sur les activités caritatives de l'épouse de Sting ; mais mon chef n'appréciait pas que je passe mes soirées enfermé au lieu de frayer avec la faune mondaine, si bien que je fus viré au bout d'un an.
Clark, lui, avait l'air de m'apprécier et de souhaiter la réciproque. Quand le menu canin commença de sortir du télécopieur, je fus convaincu du sérieux de ses intentions.
2 tasses de riz complet cuit
1 légume vert (en général une courgette) finement broyé au robot
1 légume orange (en général une carotte) finement broyé au robot
1 gousse d'ail finement broyée au robot
1 à 2 livres de bœuf persillé haché cru au robot juste avant de servir
ou 1 à 2 livres de dinde ou de poulet cuit haché
ou 1 boîte de saumon
1 pincée de poudre de varech, 1 c. à soupe de levure de bière, 1 pincée de cendre d'os, 2 c. à soupe de germe de blé, un peu de gelée royale
Tout en lisant ce document aussi farfelu que méticuleux, je décidai de rencontrer Clark en chair et en os si l'occasion m'en était donnée. En tant que romancier, j'aurais commis une faute professionnelle en m'abstenant.
Il continuait de vouloir faire impression sur moi. Jugeant apparemment que cela embellirait ses références pour le rôle de parent adoptif du setter, il me dit qu'il était voisin avec Tony Bennett, qu'il l'entendait répéter nuitamment à travers le mur. Il me dit posséder des diplômes de Harvard et de Yale, où il avait étudié l'économie et les mathématiques. Il me dit être capable de chanter les paroles de n'importe quelle chanson sur l'air du thème du feuilleton télévisé Gilligan's Island et il m'en fit la démonstration avec des paroles de Cole Porter. Il me dit tenir de « sources bien informées » que le prince Charles et la reine avaient fait assassiner Diana avec l'aide d'une équipe des forces spéciales, et savoir, pour l'avoir appris d'un ami proche (l'amiral commandant la Septième Flotte), que la République populaire de Chine et les États-Unis venaient de signer un accord secret autorisant les communistes à envahir Taïwan à leur convenance et sans opposition.
« C'est toute l'histoire du siècle à venir : le Lebensraum chinois, ajouta-t-il. Nous sommes revenus aux années trente, avant la guerre, et cela va mal se terminer. Préparez-vous, Walter. Je vous mets en garde.
- Mais comment ?
- C'est précisément la question.
- Je suis sérieux. De quelle manière ? Parce que, très franchement, je vous rejoins sur ce sujet.
- Sur la Chine ?
- Sur le glissement général vers un conflit global.
- Voilà comment se présentera bientôt la situation. Le Japon sera la porte d'entrée de leur nouvel empire, dont la domination s'étendra jusqu'à l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Puissance en perte de vitesse, nous nous replierons sur Hawaï, et un ordre nouveau se mettra en place dans l'hémisphère. Le moment venu, nous serons contraints de dénoncer nos alliances occidentales à mesure que nous nous soumettrons aux intérêts orientaux. D'ailleurs, c'est déjà ce qui se joue ; simplement, cela n'a pas encore été officialisé. »
Quand je lui dis que je rédigeais des critiques littéraires pour le magazine New York, il me dit avoir lui-même écrit deux jours plus tôt - une première pour lui - un compte rendu sur un livre pour Amazon.com. Il m'indiqua où trouver son article et tint à ce que je le lise sur-le-champ. L'ouvrage en question s'intitulait Conversations avec Dieu, un dialogue peu ordinaire, et le commentaire avait pour titre : « Pousse-toi de là, L. Ron Hubbard, voici venir Neale Donald Walsch ». Sa tonalité aigre et condescendante s'accordait mal à une prose aussi ronflante qu'immature :
Neale Donald Walsch, auteur manifestement atteint d'un complexe démiurgique, s'autorise à parler au nom de Dieu dans une conversation imaginaire surtout constituée de phrases avec « Moi » en majuscule [...] Composé sur le mode questions/réponses et presque tout en phrases et mots brefs tels que même Hemingway n'aurait pu faire plus concis, ce livre devrait séduire les personnes qui déchiffrent tout juste. Sa philosophie du Fais-ce-qui-te-semble-bien devrait fournir à tout un chacun une bonne raison d'adopter un mode de vie du genre amour libre des années 1960. Dans mon passage préféré, p. 61, Dieu déclare par la voix de M. Walsch que « Hitler est allé au paradis ».
« Ce bouquin a l'air mauvais, dis-je quand j'eus terminé ma lecture.
- Oui, mais comment trouvez-vous mon commentaire ? »
Comme il est des sujets sur lesquels je suis incapable de mentir, je risquai une réponse diplomatique : « Ma foi, il est vigoureux. »
Nous avons fini par en venir à la question de la chienne. Clark regrettait que son avion soit indisponible et il m'apprit qu'il ne savait pas conduire. Il me demanda si l'on ne pouvait pas faire voyager Shelby en train. Je lui dis que ce mode de transport prendrait des jours et n'était guère fiable - à supposer que la compagnie Amtrak prenne en charge les animaux. J'avançai alors l'idée de recourir à un transporteur privé. Je me proposai d'en trouver un, de négocier un tarif et de prendre toutes les dispositions nécessaires.
« Je crains que ce ne soit guère envisageable », me répondit Clark.
Je lui en demandai la raison.
Il se lança alors dans une longue litanie de ses mauvaises expériences avec les « prestataires de services », des plombiers trop gourmands aux employées de maison indélicates. Ces personnes simulaient des accidents du travail. Elles portaient plainte contre vous. Elles subtilisaient vos biens de famille. C'était une honte. La société avait beaucoup changé. Les gens avaient perdu tout sens de l'honneur - cela à tous les niveaux, du plus bas au plus haut. D'ailleurs, c'était le dessus du panier, le gouvernement et surtout le milieu des affaires, dont le manque d'intégrité le rebutait le plus.
« J'aimerais autant ne pas recourir à un inconnu pour cette mission, dit-il. Je préférerais la confier à un ami. Pour ne rien vous cacher, je suis assez préoccupé par la question de la sécurité. »
De l'autre côté de ma fenêtre, à huit cents mètres de là, un train chargé de charbon traversait la ville en ferraillant. Mon esprit se mit soudain à vagabonder. Je menais au Montana une existence singulière, résultat de nombreuses décisions singulières. Huit ans auparavant, au printemps de 1990, j'étais venu ici de New York pour faire un reportage sur une secte qui se préparait pour l'Armageddon. Son gourou, une femme entre deux âges qui se disait en communication avec l'esprit de personnages légendaires comme le Bouddha, sir Francis Bacon et Merlin l'enchanteur, poussait ses disciples à abandonner leurs foyers pour gagner un abri antiatomique creusé à flanc de montagne. Je fis l'acquisition d'une de leurs maisons pour une somme modique (la fin du monde motive hautement les vendeurs) dans l'idée de m'en servir comme retraite où écrire. Finalement, je m'y installai à demeure. Cinq ans plus tard, nouvelle inspiration. Après l'avoir courtisée pendant dix mois, j'épousai Maggie, la fille alors âgée de dix-neuf ans du romancier Thomas McGuane et de l'actrice Margot Kidder. J'avais trente-quatre ans. Je menais ma barque comme bon me semblait. À présent, trois ans plus tard, nous avions un bébé en route et habitions un ranch que j'avais acheté sur un coup de tête et ne savais absolument pas gérer.
« Serions-nous à court d'idées ? » interrogea Clark.
Il savait que non. Comme je l'avais dit aux Piper, la veille à la table du dîner, il m'était déjà arrivé de faire toute la route jusqu'à New York. Trois ans plus tôt, quelques mois après notre mariage, me sentant à l'étroit dans une ville de sept mille habitants scandalisés par mon union avec une adolescente, j'avais signé un bail de courte durée pour un petit loft situé à Manhattan dans le Flower District. J'éprouvais de surcroît le besoin de m'éloigner de ma belle-mère, revenue s'établir à Livingston afin d'être près de Maggie après y avoir vécu dans les années 1970 au temps de la bohème anarchique. Pendant sa brève union avec le père de Maggie, elle avait rejoué cette grande époque avec force stimulants et infidélités. Son retour sur les lieux acheva de la déstabiliser. Quelques mois après mon mariage, elle fit un raptus lors d'une visite à Los Angeles, traversa en courant l'aéroport pour fuir des tueurs imaginaires, se débarrassa de ses prothèses dentaires et de son sac à main et fut retrouvée des jours plus tard, les cheveux presque entièrement tailladés, vivant sous une haie dans un jardin de banlieue de Glendale. Elle revint dans le Montana pour s'y reposer et se remettre les idées en place. Peu de temps après, je la trouvai dans notre séjour en train de se faire interviewer par Barbara Walters, dont l'équipe et le matériel m'obligèrent à me réfugier sur les marches de la véranda, où les voisins se pressaient pour obtenir un autographe de la journaliste.
Pas question de rester une minute de plus dans ce patelin. Je remplis la voiture, je mis Maggie dans un avion et je fonçai à travers le blizzard qui balayait la prairie grise et détrempée, soufflant sans répit jusqu'à mon arrivée à Saint Paul. De là, je décidai de passer par le Canada plutôt que par Chicago et l'itinéraire du sud. J'avais fini par me calmer à l'approche de New York. Pourquoi n'être pas tout simplement resté à Manhattan ? me demandai-je maintenant. Cela me revint : parce que je n'en avais pas les moyens. La municipalité avait fait le ménage durant mon absence et les prix de l'immobilier avaient bondi hors de tous les graphiques. L'épidémie du crack qui faisait rage à l'époque de mon départ avait fait place à une épidémie d'un autre genre, celle des appartements de luxe. Pire, mes anciens amis de Princeton étaient en train de devenir riches, dans certains cas grâce au fait d'avoir acheté de tels appartements au moment même où je me tirais au Montana. Leurs fringues provenaient de boutiques où je ne me sentais pas digne de mettre les pieds. Leurs réceptions de mariage étaient animées par des groupes qui faisaient de vrais disques, des disques qui figuraient au Top 50.
Clark et moi n'avions pas encore raccroché que ma décision était prise : j'allais conduire la chienne moi-même. Il fallut un second coup de fil pour caler les choses. Quand il me proposa une « gratification substantielle » en témoignage de son « infinie gratitude », nous avons tous deux compris les modalités de cette amitié toute neuve. Il allait me ravir avec des chansons comiques, des menus pour chien et l'accès à un milieu que je croyais fermé pour moi, et j'allais lui offrir en retour cette loyauté complaisante que les auteurs réservent à leurs personnages préférés, ceux qu'on ne peut, dit-on, inventer.