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J.R.R. Tolkien Lettres

246. Extrait d'une lettre à Mme Eileen Elgar (brouillons)
Editées et sélectionnées par Humphrey Carpenter avec l'assistance de Christopher Tolkien.
Traduites de l'anglais par Vincent Ferré et Delphine Martin.

 

Très peu de gens (en fait, à l'heure actuelle, seulement votre lettre et une autre) ont noté ou commenté «l'échec» de Frodo. C'est un point très important.
Du point de vue du conteur, les événements de la Montagne du Destin découlent simplement de la logique du récit qui mène à ce point. Ils n'ont pas été préparés de manière intentionnelle, ni prévus avant qu'ils ne se produisent*. Mais d'une part il est devenu finalement assez clair que Frodo, après tout ce qui s'était passé, serait incapable de détruire volontairement l'Anneau. Réfléchissant à cette solution après y être parvenu (comme un simple événement), j'ai le sentiment qu'elle est centrale pour l'ensemble de la «théorie» sur la noblesse et l'héroïsme véritables qui est présentée.
Frodo a effectivement «échoué» en tant que héros, tel que le conçoivent les gens simples : il n'a pas résisté jusqu'à la fin; il a renoncé, lâché prise. Je ne dis pas «gens simples» avec mépris : ils voient souvent clairement la simple vérité et l'idéal absolu vers lequel il faut diriger l'effort, même s'il est inaccessible. Leur faiblesse, toutefois, est double. Ils ne perçoivent pas la complexité d'une situation donnée située dans le Temps, dans lequel est pris un idéal absolu. Ils ont tendance à oublier cet élément étrange dans notre Monde, que nous appelons Pitié ou Miséricorde, qui est également un impératif absolu du jugement moral (puisqu'elle est présente dans la nature Divine). Dans son exercice le plus noble, elle appartient à Dieu. Chez les juges finis au savoir imparfait, elle doit amener à recourir à deux échelles différentes de «moralité». À nous-même, nous devons confronter l'idéal absolu sans aucun compromis, car nous ne connaissons pas les limites de notre propre force naturelle (+ de la grâce) et si nous ne visons pas le plus haut, nous passerons certainement bien loin du maximum que nous pourrions réaliser. Aux autres, en tout cas sur qui nous savons suffisamment pour former un jugement, nous devons appliquer une échelle tempérée par la «miséricorde» : à savoir, puisque nous pouvons le faire avec bonne volonté sans les préjugés inévitables dans les jugements portés sur nous-même, nous devons estimer les limites de la force d'autrui et les comparer à la force de circonstances particulières*.
Je ne crois pas que l'échec de Frodo ait été un échec moral. Au dernier moment, la pression exercée par l'Anneau devait atteindre son paroxysme – impossible, aurais-je dû dire, pour quiconque de résister, encore moins après l'avoir longtemps possédé, après des mois de tourments croissants, et alors qu'il était épuisé et affamé. Frodo avait fait ce qu'il pouvait et s'était donné totalement (comme instrument de la Providence), et avait créé une situation dans laquelle l'objectif de sa quête pouvait être atteint. Son humilité (qu'il avait manifestée dès le début) et ses souffrances ont été récompensées avec justice par les plus grands honneurs; et son exercice de la patience et de la miséricorde envers Gollum lui a valu la Miséricorde; son échec a été corrigé.
Nous sommes des créatures finies, avec des limitations absolues quant aux pouvoirs d'endurance de notre corps et notre âme, soit dans l'action soit dans la résistance. On ne peut parler d'échec moral, il me semble, que lorsque l'effort ou la résistance d'un homme sont bien en deçà de ses limites, et le blâme diminue d'autant plus que l'on s'approche de cette limite**. On peut toutefois observer, je crois, dans l'Histoire et dans notre expérience, que certains individus semblent être placés dans des situations «sacrificielles» : des situations ou des tâches qui pour effectuer leur résolution exigent des pouvoirs dépassant leurs ultimes limites, et même au-delà de toute limite possible pour une créature incarnée dans ce monde physique – dans lequel un corps peut être détruit, ou tellement méhaigné que l'esprit et la volonté en sont affectés. Le jugement, dans un tel cas, devrait donc dépendre des intentions et des dispositions dans lesquelles l'individu a débuté; et comparer ses actions au maximum que ses pouvoirs lui autorisent, tout au long du chemin qui mène au point de rupture, quel qu'il soit.
Frodo a entrepris cette quête par amour – pour sauver le monde qu'il connaissait du désastre, à ses propres dépens, s'il le pouvait; et aussi dans un esprit d'humilité totale, reconnaissant qu'il n'était absolument pas fait pour cette tâche. Son véritable contrat était seulement de faire ce qu'il pouvait, de tâcher de trouver un chemin, et d'aller aussi loin sur ce chemin que l'y autorisait la force de son esprit et de son corps. Ce qu'il a fait. Personnellement je ne conçois pas le fait que son esprit et sa volonté aient cassé sous une pression démoniaque associée à la souffrance, comme un échec moral plus que si son corps s'était cassé – par exemple, étranglé par Gollum ou écrasé par la chute d'un rocher.