+ L'humeur paysagère - Eveno Claude
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Eveno Claude L'humeur paysagère

"L'humeur paysagère" de Claude Eveno.

Chapitre 1

Souvenirs lointains

Le chant des saules et des bouleaux

Quelque chose a commencé là. Ma vie rêvée peut-être, ou plutôt une forme offerte à la rêverie de l'enfant : plus qu'un décor, une véritable géographie imaginaire, mêlant sans hiatus toutes les grâces pourtant diverses de l'Île-de-France. « Là », c'était à la fois le paysage d'une peinture et ce qui venait s'y glisser en surimpression, d'année en année, au fur et à mesure des promenades dominicales en famille autour de Paris : des bois, des forêts, des lacs et des rivières, des lieux parfois très éloignés les uns des autres mais qui s'établissaient toujours, dans le monde intérieur de l'enfant, comme s'il s'agissait de pièces détachées d'un même tissu, immédiatement raccordées sans marque de soudure avec le territoire qui semblait être né dans la peinture et s'y enfermer tout en ne cessant de s'y agrandir. Pourquoi m'avait-on donné une reproduction d'un tableau de Corot ? Et bientôt plusieurs en constatant le plaisir que je montrais devant l'œuvre du peintre, malgré ma totale ignorance des choses de l'art. Cela reste encore un mystère. On appréciait surtout Renoir autour de moi, pour le « moderne », et plus généralement des œuvres paysagères beaucoup plus anciennes, admirées pour leur soi-disant ressemblance avec une réalité. C'était un milieu au goût moyen, et Corot n'y trouvait qu'une modeste reconnaissance, mais ses tableaux possédaient, aux yeux de la famille, la capacité d'évoquer un possible environnement pour une future maison à la campagne, longtemps désirée près de Senlis, sur un terrain qui ne fut jamais bâti, finalement revendu en y laissant une pauvre cabane de branches entre des troncs d'arbres. Le lien n'était pas absurde, il y avait un même pays, une commune atmosphère, mais pour moi qui fus saisi par l'univers du peintre, tout se jouait d'abord à partir du détail qui dominait les sensations éprouvées à l'échelle d'un enfant : le petit bois de bouleaux où la cabane était cachée. Le bouleau était devenu pour moi l'arbre de vie des dimanches et les tableaux de Corot en exprimaient - sans que je sache me dire de telles choses à l'époque - la plus belle célébration. Si bien que je vivais en rêve dans les paysages de Mortefontaine pendant les après-midi de jeux au fond du bois et que je retrouvais les arbres et la cabane en contemplant, sur le mur de ma chambre, le vent dans les saules et les bouleaux, la brume légère qui nous entourait si souvent à la tombée du jour et surtout cette lumière inqualifiable, transparente et laiteuse à la fois, que je voyais dans la peinture et qui baignait tout mon être sur le morceau du monde qui m'était échu le dimanche.

Un paysage m'avait « parlé à l'âme », et nul autre peut-être, par la suite, n'a pu me parler autant, mais une capacité à voir, à écouter les paysages s'était ouverte en moi de manière définitive, me laissant sur la pente d'un appétit d'espaces inextinguible. La soif de paysages m'a poussé vers des horizons parfois très lointains, aux antipodes de ma terre natale, mais le plus souvent vers quelques extrémités de cette terre, vers les excès mêmes d'un pays qui n'en manque guère. L'intensité des éblouissements devant les arbres et les rivières de l'Île-de-France avait été telle que son équivalent, pour l'homme que j'étais devenu, n'avait d'autre chance d'être ressenti que dans une quête permanente d'intensités encore plus grandes, face aux exotismes les plus radicaux ou face aux ressources de même nature du pays de ma naissance. Mais un jour, on s'aperçoit que l'on a beaucoup voyagé et que la seule dérive offerte encore à la passion des territoires exige un lieu d'une autre nature, un lieu plus intérieur. Et c'est à cet instant que l'on retrouve le point de départ, une peinture, la peinture, avec Corot et tous les autres qui, sans qu'on y ait pris garde, n'avaient cessé de nourrir une manière d'être au monde, une posture qui pourrait se définir sous les dehors d'une simple recherche de l'existence comme position géographique, en contemplation devant des étendues propres à soulever le désir de vivre et de mourir. Les voyages dans la peinture ont ainsi succédé à l'arpentage lacunaire d'une planète trop grande pour en appréhender tous les paysages, mais l'expérience, physique et mentale, s'est révélée presque identique. La puissance de convocation des paysages picturaux ne cédait en rien à celle des paysages réels, charriant de la même manière toutes les pièces d'une mémoire enfantine autant qu'historique, mémoire des sens et des savoirs entremêlés. Une sorte d'instinct synesthésique semblait me guider devant les tableaux comme il m'avait guidé à travers le monde, raccordant les morceaux du visible avec toute une somme de réminiscences, au point d'éprouver dans mon corps, à la vue d'une vallée himalayenne ou d'un étang vietnamien, les états antérieurs suscités par d'autres lieux sans parentés formelles, des recoins nichés dans le chaos des roches d'Apremont ou dans les marais aujourd'hui pratiquement disparus de Redon. Mais peut-être s'agit-il là de l'expérience même du paysage, nullement singulière, l'expérience de l'entremêlement des espaces et des temps qui affluent comme une bourrasque lorsqu'on est soudain en état de se laisser traverser, envahir par le mélange des souvenirs personnels et des images du grand passé : l'histoire comme sensation.

Deux jardins d'enfance

Il n'y a rien de plus banal que penser à son jardin d'enfance. Même les enfants pauvres du bord de la ville, à Paris, profitaient de la Zone comme d'un jardin et nul doute que le souvenir qu'ils en gardèrent n'ait été aussi enchanteur que celui d'enfants plus richement dotés dans des demeures privées possédant leurs propres jardins. Autre banalité : pendant longtemps la ville fut peuplée en grande partie par des enfants issus de l'exode rural, première génération de fils d'immigrés de l'intérieur, gardant des attaches familiales à la campagne. Je suis l'un d'entre eux, la mémoire habitée encore par le jardin d'une grand-mère en Bretagne et celui d'une arrière-grand-mère à Chartres. C'était, dans les deux cas, de simples jardins potagers, mais évidemment cette simplicité n'en était pas une à mes yeux, la perception que j'en avais à hauteur d'enfant les rendant immenses et foisonnants, pleins de surprises toujours renouvelées à chaque séjour de vacances. Je n'ai plus vu ces jardins depuis une éternité, car ils disparurent avec le décès des deux ancêtres au début des années soixante, et les figures estompées qu'il m'en reste n'ont plus ce fourmillement de détails qui faisaient ma joie et celle de toute la famille. Mais quand on s'interroge sur les façons de juger un jardin, même au niveau de ce qu'on appelle un art des jardins, on pressent toujours qu'une sorte de matrice sensible plus ou moins consciente vient interférer avec le savoir de l'amateur ou du spécialiste de cet art. Quelque chose qui va bien au-delà de la nostalgie, une matrice aussi formelle que sensible, une ossature, un dessin qui faisait fonds des aventures minuscules de l'enfant, et qui resurgit secrètement, qu'on le veuille ou non, dans toute appréciation des jardins découverts et décryptés à l'âge adulte.
Je ne possède pas d'image du potager de ma grand-mère dans un bourg assez quelconque du Morbihan, mais j'ai retrouvé une carte postale où l'on aperçoit l'amorce de l'arrière de la maison, une grosse bâtisse en briques, la seule construite avec ce matériau incongru dans le pays. La photographie date d'avant la guerre de quatorze et mon grand-père, qui devait avoir à peu près dix-huit ans, y fait le zouave en chemise blanche devant quelques habitants pour une part encore habillés de costumes traditionnels, comme ma grand-mère qui ne quitta jamais sa coiffe et ses vêtements brodés. Il y avait toujours du monde autour et dans la maison, à cause de sa situation sur la place de l'église et à cause de son activité, un étrange bazar à mes yeux, puisqu'on y mélangeait dans une sorte de caverne d'Ali Baba un bistrot, une épicerie crémerie et un coin pour y vendre des pelotes de laine et quelques articles funéraires. Tout cela dans une atmosphère sombre qui faisait qu'en sortant de la pièce pour entrer dans le jardin, on était un peu ébloui par la lumière et déjà émerveillé par le contraste avant de se lancer dans la joie d'une course vers le poulailler et le clapier, allant chercher les œufs du matin encore chauds ou caresser les lapins en leur donnant des carottes. Le chemin vers le fond du jardin, si heureux le jour, était aussi celui d'une peur nocturne récurrente, quand il fallait aller aux toilettes dans la nuit, une cabane puante où régnaient d'énormes mouches noires aux reflets bleus, une peur alimentée par les plaisanteries des cousins campagnards qui affirmaient toujours en riant qu'on risquait de croiser des créatures inquiétantes, chiens errants, loups en maraude et même l'ankou, l'annonceur de la mort avec sa charrette grinçante. Joie et peur formaient un puissant alliage, une alchimie au service du jardin pour qu'il soit constamment magique, malgré son apparence ordonnée par les règles ordinaires d'un potager, les longues bandes bien droites des plantations et la distribution des végétaux selon des lois de proximité ou d'éloignement des essences auxquelles je ne comprenais rien.

Sur la carte postale, on ne voit pas la grille qui était juste derrière le grand-père et qui permettait d'accéder directement au jardin, ce que je faisais rarement car cette grille était souvent bloquée par une poule pendue la tête en bas au-dessus d'une bassine afin de saigner suffisamment avant d'être préparée pour la cuisson. C'était ma grand-mère qui tuait les animaux pour les repas du dimanche et des fêtes et je l'accompagnais toujours, sans la moindre gêne à manger des bêtes que j'avais nourries ou caressées les jours précédents. C'était la vie, les petits événements de la vie, jusque dans la mort, et j'apprenais à dépiauter des lapins auxquels j'avais donné des noms. En repensant à ça, cinquante ans plus tard, je m'aperçois que le jardin, comme l'agitation du bistrot-boutique et le patois chantant qu'on y parlait, était pour moi le premier apprentissage du vivant, et que le végétal y participait peu, comparé à la chair, des hommes et des bêtes. Le jardin ne prenait toute sa consistance qu'avec la silhouette de ma grand-mère puisant de l'eau à la pompe qui trônait au croisement des deux allées principales, avec le gloussement des poules, les cris d'un coq un peu agressif et les mouvements brusques des lapins qui essayaient vaguement de se cacher derrière une salade au fond de leurs cages. Le vivant végétal ne m'apparaissait qu'avec les arbres fruitiers, dont je guettais le moment de cueillir les fruits, surtout ceux d'un pêcher planté le jour de ma naissance, pour la fêter. Cet arbre, c'était moi ou mon double, et dans ce monde pétri de superstitions, je craignais de mourir en même temps que lui, ce qui s'avéra faux, mais sa fin me causa une véritable peine, quelques années après la mort de ma grand-mère, quand le potager avait été transformé en pelouse et qu'il ne restait plus que lui pour voir mon enfance et le jardin qui fut mon Éden.

À Chartres, je profitais d'un autre monde, car le jardin de mon arrière-grand-mère était un potager de banlieue, et son caractère urbain - un caractère dont je n'avais pas conscience à l'époque, évidemment - le différenciait du potager breton. Peu de choses en réalité, les mêmes règles de distribution des plantations s'y appliquaient, mais des choses très marquantes. Le jardin commençait après une cour derrière la maison, séparé d'elle par un muret dont le sommet fixait le niveau initial du sol cultivé le long d'une légère pente montante qui permettait d'embrasser tout le jardin d'un seul coup d'œil depuis la cour. On y accédait par quelques marches d'escalier au milieu de la petite maçonnerie, sur une allée centrale qui découpait le terrain en deux parts symétriques, et cette symétrie était renforcée par ce qui me semblait alors un véritable monument, un très vieil if taillé comme un arc de triomphe, avec des arches de dimensions infiniment plus modestes, mais impressionnantes à échelle d'enfant, d'autant qu'une photographie de ma mère, jeune mariée assise à cheval sur les épaules de mon père avec cette architecture végétale en arrière-plan, m'en rappelait constamment la hauteur dans l'album de famille. En jouant à cache-cache avec cet if, je pris sans le savoir un goût de l'art topiaire qui me fit éprouver plus tard de fortes émotions dans des jardins historiques dont pourtant la vue d'ensemble ne me plaisait guère, mais qui me fit souvent détester l'usage de la taille pour dissimuler un jardin. Car mon arrière-grand-mère, si fière de son if, n'avait pas jugé bon d'utiliser son habileté pour cacher son potager, qui jouxtait ceux des voisins en toute transparence. Le monument servait quand même à cacher quelque chose, la partie du jardin qui se trouvait au-delà et qui était le royaume d'un arbre entouré d'herbes folles, simplement fauchées régulièrement - un très grand tilleul, beaucoup plus ancien que la vieille dame, où je montais chaque année pour une surabondante cueillette qui fournissait de quoi alimenter en tisane toute la famille et les amis. La joie de l'escalade dans les branches s'accompagnait d'un autre plaisir, celui de regarder la campagne au loin et surtout le pré qui n'était séparé du jardin que par une clôture embroussaillée, au milieu de laquelle il y avait une porte ajourée en étroites planches de bois, dans l'axe du potager, au bout de l'allée qui passait à travers les arches de l'if. Je me souviens encore du sentiment d'immensité qui s'emparait de moi, non seulement dans les branchages, mais peut-être encore plus lorsque je remontais l'allée, sortant de l'ombre des arches et m'avançant vers la porte, sachant ce qui m'attendait, pourtant surpris chaque fois, en poussant la mince barrière, par ce sentiment qui m'exaltait face à la soudaineté d'un lointain qui n'avait cependant rien de grandiose - un dispositif très simple qui révélait un jardin comme une introduction à l'infini, une véritable machine à voir le paysage.

J'ai eu l'occasion, tout au long de ma vie, de voir bien d'autres potagers, en France ou en des pays lointains, très proches ou très dissemblables de mes jardins d'enfance, mais où je retrouvais parfois de surprenantes équivalences : un bonsaï comme monument, posé au coin d'une trame fort peu orthogonale dans un village vietnamien, fruit d'une attention et d'un savoir encore plus grands que ceux qui avaient régi la taille de mon if ; une cage dans un jardin de Djakarta où l'on avait remplacé les poules par un paon bleu, une variété à queue courte comparée à celle de l'oiseau fabuleux qu'on voit ici, mais avec un corps puissant et une couleur belle comme un ciel de crépuscule. Au moyen d'un vocabulaire différent, ces jardins racontaient d'autres histoires d'enfance qui m'étaient souvent transmises par ceux qui les avaient vécues là, et je ne pouvais les écouter sans être renvoyé à mes souvenirs, incapable de comprendre la magie des lieux sans recourir à celle de mes propres jardins. Si bien que, malgré l'admiration éprouvée, mon jugement était instinctivement faussé par une surimpression d'images, un recouvrement des formes que j'avais sous les yeux par les formes qui m'avaient marqué à jamais et qui venaient en filigrane réordonner la diversité selon la matrice enfantine, traçant imaginairement quelques modifications qui me semblaient illusoirement évidentes alors qu'il ne s'agissait que d'un tatouage de la mémoire, projeté sur tous les jardins du monde.

Le jardin de mon père

Mon père va bientôt disparaître, il a quatre-vingt-treize ans et ne sort plus guère dans son jardin qu'il a créé et soigné pendant plus de quarante ans. Une carte postale ancienne montre un bout de la maison telle qu'elle était au début du XXe siècle, au temps où tout le monde, dans ce village de Normandie, l'appelait chalet Barbier, du nom de celui qui l'avait fait construire, en 1887, en mêlant l'architecture normande à celle de son pays natal, la Suisse - un personnage à part, un pasteur venu soutenir la foi de ses coreligionnaires normands. Quand mon père en fit l'acquisition, en 1970, pour se sentir dans la nature chaque week-end, lui l'homme d'une campagne bretonne dont il se sera senti exilé toute sa vie, le terrain était en friche et l'intérieur de la maison à refaire. Il y mit tout son temps et son argent, offrant à ses petits-enfants leur jardin d'enfance, bien différent du mien qui fut aussi le sien. Aujourd'hui presque aveugle, mon père me demande souvent de lui décrire l'état du jardin, entretenu maintenant par un jardinier très respectueux de son ambiance. Je ne connais pas la moitié des noms des fleurs qu'on y trouve et l'exercice est toujours approximatif, ce qui crée systématiquement une situation cocasse avec un dialogue devenu traditionnel : « Comment a-t-on pu confier à un ignorant comme toi la responsabilité de former des paysagistes ? », à quoi je réponds immanquablement : « Sais-tu le nom de ce que tu as fait le long de la haie, sais-tu ce qu'est un mixed-border, sais-tu que ta petite baraque à colombages au milieu du jardin ressemble à une folie dans un jardin anglais ? » On échange nos ignorances et cela nous fait rire. Car mon père ne sait rien par les livres, c'est un expérimentateur dont les bases sont potagères, transmises par ma grand-mère, mais qui ne s'intéresse qu'aux fleurs et aux arbres, qu'il connaît en nombre impressionnant tant sa mémoire est grande et sa passion constante, même à l'approche de la mort. L'autre jour, il m'a donné un étrange testament, une série de poèmes en vers qu'il a écrits pour dire ses plaisirs éprouvés à la vue de son « œuvre » et qui contiennent à eux tous la liste interminable de ce qu'il a planté selon les époques en essayant toutes sortes d'agencements, aussi tenace que Gertrude Jekyll dans son domaine laboratoire de Munstead Wood : cent rosiers d'abord et des haies de rhododendrons de couleurs variées, et puis des crocus, des jonquilles, des tulipes pour agrémenter une pelouse où furent plantés des bouleaux, des sapins, des mélèzes, des magnolias, des cerisiers et des poiriers en sus des deux grands noyers qui étaient déjà là depuis le temps du pasteur ; ensuite, dans trois minijardins aménagés en profitant des accidents du terrain en pente, devant et derrière la maison, des pivoines, des primevères, des camélias, des sédums, des aubriètes, des pétunias, des bégonias, des impatiences, des escholzias, des dahlias, des giroflées, des hortensias... Je ne sais toujours pas ce que sont les aubriètes et les escholzias et je mélange souvent les autres, mais je partage avec mon père l'amour des rhododendrons depuis la découverte, bien après qu'il eut planté les siens, des énormes massifs de leur variété himalayenne au Bois des Moustiers à Varengeville, le seul jardin réalisé par Gertrude Jekyll en France.

Malgré le respect que j'ai pour le jardin de mon père et une certaine admiration qui compense un goût qui n'est pas le mien, je n'ai pas pu, pendant longtemps, être vraiment ému par sa beauté, pourtant réelle. Ce n'est que depuis qu'il perd la vue qu'un sentiment inattendu a frayé en moi son chemin, en partie parce que le dialogue sur ce qui est devenu pour lui l'invisible nous impose une langue commune, un jardin de mots, ce qui est peut-être le seul genre de jardin qui me concerne vraiment, mais surtout parce que ces dernières années, pendant que sa vue diminuait, mon père attirait les oiseaux au point d'en faire une véritable réserve, les arbres et la charmille qui entoure le jardin se prêtant à de multiples nids. Chaque matin encore, il tâtonne jusqu'aux fenêtres pour jeter des croissants émiettés que les oiseaux attendent à peu de distance, fort contents de ce menu de restaurant étoilé pour volatiles. Des oiseaux que je réapprends à connaître après les avoir connus pendant l'enfance en Bretagne et oubliés dans la grande ville : des pinsons, des mésanges bleues, charbonnières ou nonettes, des rouges-gorges... Ils attendent que je ferme la fenêtre pour s'approcher, et nous les observons ensemble, mon père et moi, lui avec ses oreilles qui savent tous les cris et avec les indications que je lui donne sur les plumes, moi avec la curiosité de l'enfant que je fus près de lui en marchant dans la campagne, regardant ce qu'il voulait m'apprendre à voir. Il y a quelques mois, un nouvel habitant est venu s'installer dans le jardin, un merle blanc avec quelques taches noires, une merveille qui s'effraie facilement mais qui revient toujours et que je guette à chacune de mes visites, de plus en plus fréquentes depuis que j'ai compris que c'était le moment pour nous de se parler comme on n'a jamais pu le faire, dans la paix d'un jardin. Mon père n'avait jamais vu de merle blanc, il avait fini par croire que c'était une légende. Ce fut sa dernière rencontre avec un oiseau inconnu, après une vie de chasseur et avant de plonger dans cette nuit qui nous rapproche. Peut-être n'en verrai-je jamais d'autres, c'est si rare, mais si cela arrive je sais que je voudrais penser que c'est mon père qui revient pour vérifier si j'ai appris ce que sont les aubriètes et les escholzias.