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Lessana Arrigo Le sens de l'orientation

"Le Sens de l'orientation" de Arrigo Lessana

Chapitre premier
Éléonore s'en va et Valentin mise tout sur le 4, le 23 et voisins

Valentin peut perdre son bel allant
Au sixième étage par un ascenseur à deux places, juste après la porte, un escalier recouvert d'une moquette beige et deux fauteuils en guise de salle d'attente.
Pas mal d'attente. Les patients s'enjambent, assis, debout dans l'escalier pour aller s'allonger sur son divan. Peu de conversations, quelques mots échangés à mi-voix, presque rien, avec le temps, les gens prennent une couleur, velours côtelé, blouson, imper, écharpe, ils meublent l'espace, disparaissent.

Au-delà des fauteuils, le couloir est bordé d'une immense volière. Pas d'oiseau parleur dans cette zone tempérée, mais des mésanges. Elles volent en ondulant et se posent sur des perchoirs de chêne vert et de laurier. Un lierre ajouré les sépare du vitrage ; au-delà, les toits de zinc en vagues gris-bleu, les cheminées, les gouttières et les crêtes, les échelles et les antennes ; plus près, en contrebas, l'étrave d'un immeuble : à la proue, une terrasse verte en forme de poire ventrue dépasse le toit.
Au bout de la coursive la porte s'entrouvre, les gens se croisent à l'étroit, les épaules de profil. Dans la longueur du bureau-cabine, un fauteuil, un divan recouvert d'un kilim, et, posée sur une commode de bois sombre, grande comme deux paumes, la maquette fragile d'une belle goélette à deux mâts. Sous la fenêtre, une table étroite et sa chaise en bois courbé.
Pendant les séances de l'après-midi, il arrive que Ferdinand perçoive le froissement du quotidien ou de la revue de marine que Valentin parcourt distraitement. Les lettres d'imprimerie (les voiles aussi), pense-t-il, défilent devant les yeux de celui-ci comme un paysage passe à travers la fenêtre du train (un train longe la côte) sans déranger la rêverie. D'un geste brusque, Valentin jette le magazine par terre, ça le fatigue, tout ça. Un silence profond s'installe alors derrière la tête de Ferdinand posée sur le kleenex et son traversin dans le prolongement de son corps allongé. Pas un geste, pas un souffle, pas un crissement de soulier ni un frottement sur le cuir râpé du fauteuil.
Plusieurs fois, s'appuyant sur le coude, il s'est retourné pour s'assurer qu'il n'était pas resté seul dans la cabine du bout du couloir avec les gens en train de végéter dans l'escalier. Il lui est arrivé aussi d'être pris d'une inquiétude soudaine : l'autre aurait cessé de respirer et se serait évanoui, assis dans son fauteuil. Ferdinand l'a remarqué, Valentin peut perdre son bel entrain habituel. Saisi d'une sorte d'accablement, pâle, les traits tirés, l'homme semble prendre des années en quelques instants. Ferdinand a osé un jour en partant : « Ça va ? » Et Valentin : « Ça ira. » Quelque chose, un événement venu du dedans ou d'ailleurs l'afflige parfois sans prévenir.

Matins engourdis, les séances avant d'aller travailler le sortent à peine du sommeil. Dans la poignée de main de Valentin, Ferdinand perçoit la chaleur du dessous des draps. Il se sent à l'abri et en profite pour dire que, somme toute, sa mère est une bonne mère. Déclaration affligeante qui déclenche derrière sa tête, sur le fauteuil, une agitation, un petit cataclysme.
Valentin se déplie d'un seul geste, surpris dans sa rêverie, un couteau planté entre les épaules. Tendu comme un sexe, debout, il est grand, il le domine, sa mèche de cheveux noirs dans les yeux. Brun et bouclé, Ferdinand lui envie ses cheveux raides à la Anthony Perkins, ils sont pour lui une marque de distinction et de charme désuet.
Valentin désigne la porte du menton en émettant un borborygme. En quelques secondes la séance à peine commencée est interrompue, les billets posés sur la table, sa main stupéfaite et ardente dans le poing de Valentin, et la descente vive dans le cube étroit : Ferdinand se retrouve sur le trottoir rue des Latitudes, il entre à l'Étoile du Nord. Le café donne sur la petite place convexe, avec sa fontaine, son bassin et les quatre paulownias, à deux pas de l'appartement à la volière.
À l'Étoile du Nord
Un café debout, merci, sans sucre. Accoudés au bar, côte à côte, deux garçons lisent L'Équipe, les deux journaux déployés à la même page, le regard rivé sur la même photo. Usain Bolt fait le malin, les yeux levés au ciel, il sourit, détendu, ses bras immenses bandent un arc imaginaire. Au deuxième plan de la photo, les autres flèches s'installent dans les starting-blocks.
Au fond de la salle, assise sur la banquette, une fille brune à la belle poitrine, les cheveux longs sur les épaules d'un manteau qu'elle aurait emprunté à un copain plus grand qu'elle, Paola attire le regard. Le sac posé sur la table, elle rêve les yeux ouverts et ne boit pas, ne mange pas, ne lit pas : elle s'est installée là après la nuit et retarde encore le moment de rentrer chez elle. Ses paupières se ferment en signe de bonjour lorsqu'elle rencontre le regard de Ferdinand - ils se croisent souvent à cette heure.

La buée gêne la vue à travers la terrasse ce matin d'hiver, et pour lui, à l'extérieur comme à l'intérieur du café, il règne une étrange sensation de jamais-vu. Peu de monde sur la place, Ferdinand distingue un homme mince et raide, vêtu d'un imperméable élégant, feutre sur la tête, chaussures de cuir lustrées, bas du pantalon en accordéon. Il titube et traverse, traînant au bout d'une ficelle un homard aux pinces démesurées. À la vue du cortège, une enfant effrayée se réfugie dans les bras de son père.

Ferdinand perçoit sa personne comme un agencement de fragments hétéroclites, avec l'impression que la plante de ses pieds ne touche pas le macadam. Depuis la descente comme une chute sans fin dans l'ascenseur étriqué, son corps est séparé de ce qui l'entoure. Les gens sur la place, les autres au loin, ceux qu'il connaît bien, et même l'air humide, pourtant si pénétrant - il pleuvine -, restent à distance.

Ce qui allait de soi ne va plus du tout... de soi, à l'adresse de Valentin qui ne peut l'entendre, et ce « va de soi », il l'imagine en pente abrupte.

Ferdinand se confie à Valentin un peu tout le temps, qu'il reste là-haut près de la volière ou qu'il vaque ailleurs. Comme s'il continuait son dialogue avec une amoureuse après avoir quitté son lit le matin et qu'il restait en résonance avec elle toute la journée et même certaines nuits où il ne l'aurait pas rejointe. Une amoureuse aurait eu plus de répondant, tout de même. Valentin reste muet la plupart du temps, et Ferdinand n'a pas d'amoureuse, voilà la triste réalité, se dit-il, tandis que - son scooter au garage pour la révision des douze mille - il fouille dans sa poche à la recherche d'un ticket de métro.
Lawrence
Descendu place de la République, il emprunte le boulevard Voltaire, en avance pour son rendez-vous chez l'avocat. Et le voici flânant devant les boutiques de motos.
Un point de nostalgie dans la région du plexus solaire lui rappelle qu'il a troqué sa Triumph Spitfire contre un scooter de 50 cm3 à la suite du vol plané qui l'avait fait atterrir indemne sous un camion en stationnement. Dans la grande courbe à fond, tourné vers l'intérieur du virage, les yeux et le genou au raz du bitume pour contrebalancer la force centrifuge, Ferdinand était passé de l'impression de surfer sur le vent à la sensation du vol plané, doux et fluide, lorsque la moto bascula vers l'extérieur de la courbe. Il avait frôlé de la tête le marchepied de la cabine en glissant sous le camion, sans réaliser vraiment de quoi il se trouvait indemne. Il ne s'était pas non plus demandé pourquoi il avait été tester ce jour-là la limite de l'adhérence de son pneu arrière sur l'asphalte, à moins que ce ne fût la roue avant qui l'avait trahi... comment savoir ?
Indifférent à la Ducati Monster, rien d'un monstre, se dit-il, ça caille sérieusement ce matin, Ferdinand pousse la porte de la boutique contiguë, ôte son écharpe et tire la fermeture de sa parka pour s'attarder devant une Honda 750 Four bien en vue sur l'estrade. Œuvre d'art immortelle, cette pub des années soixante-dix ou quatre-vingt, je ne sais plus, lui revient justement parce qu'ils s'en moquaient : pour son dessin, son ergonomie, sa douceur, son équilibre et le timbre du moteur, ronflement doux, mesuré, continu, raisonnable aussi, avec une incursion vers les aigus lorsqu'on pousse le régime. Ferdinand (conquis ?) l'entend de mémoire, les yeux fermés.

La modernité, lorsqu'elle s'accomplit de façon aussi magistrale, efface parfois les traces d'autres achèvements. On peut s'asseoir sur cette Japonaise sans craindre de tacher son costume.
Le débat des anciens et des modernes lui revient aux oreilles aujourd'hui, il lui semble qu'il avait occupé une bonne partie de sa jeunesse... Trahir les Anglaises ! À discuter dans un garage de la proche banlieue, Saint-Denis, je crois, à aviser et à démonter les moteurs avec ses copains ; enfant, Ferdinand avait dit à sa mère : « Offre-moi un mécanisme. »
Les Anglaises pissaient l'huile, et quand elles ne pissaient pas d'abondance, leurs moteurs n'étaient jamais étanches. Leur aura sentait l'huile - la peau, les vêtements aussi.
Premières images de Lawrence d'Arabie, Ferdinand pourrait dessiner chaque plan du prologue : Thomas Edward Lawrence s'apprête à enfourcher sa moto, c'est une Brough, prononcez braf, de 988 cm3.
L'auteur des Sept Piliers de la sagesse remarque une coulure d'huile sur le réservoir, il prend son temps, va chercher un chiffon ; on le voit lustrer l'engin. C'est la septième Brough qu'il possède, justement le modèle George VII, du prénom du constructeur. Il a déjà roulé des milliers de miles avec les modèles précédents. « L'extravagance où s'exprimait l'excès de mon émotion, c'était la route. » Une reine pour les routes sinueuses du Dorsetshire : il va se tuer dans cette séquence.
Ses deux pots d'échappement superbes - mais toutes les pièces étaient remarquables -, en queue de poisson, émettaient un « bruit seigneurial, toute cette force docile qui attend derrière ». Un son de gorge macéré à l'alcool, métallique et sec, saccadé et profond. Il en parle : « C'était une moto un peu ombrageuse, avec un rien de sang, préférable à tous les animaux de selle de la terre pour la rigueur dont elle accroît nos facultés et parce qu'elle nous invite, nous incite à tous les excès, grâce à cette inlassable douceur de miel. »
Honda viendra plus tard, après les Vincent 1000 Black Shadow, les terribles monocylindres 500 cm3 Velocette au kick dont il fallait se méfier parce qu'il pouvait au retour vous envoyer valdinguer ou vous briser le mollet... Ferdinand en avait fait l'expérience - il en avait emprunté une, quel engin ! Un motard l'avait croisé les bras en l'air, debout sur les cale-pieds, à la vue et au vacarme de sa bécane. La Honda 750 Four incarnera le phénomène darwinien de l'adaptation, admirable et tellement aboutie. Ferdinand pense à une compétente employée de bureau qui aurait réussi, c'est possible, à vous faire rêver.
Éléonore s'en va
« J'en ai marre de vivre avec toi », avait-elle dit, quelques heures plus tôt, assise au bord du lit. Le jour n'était pas levé. Il avait bien entendu. Abasourdi, mais ne voulant pas s'en rendre compte, il avait préféré parler de sa mère chez Valentin, qui l'avait foutu dehors.

Arrivé chez l'avocat par un escalier monumental tapissé de rouge, scènes de chasse calaminées aux murs, l'assistante lui offre un café, Maître Jules est en retard. Ferdinand parcourt du regard les tentures mauves qui recouvrent les murs, de quoi distraire les clients bien dans la merde qui doivent fréquenter cet endroit, se dit-il sur un ton assez morne.
Les bruits sont amortis par les draperies et l'épaisse moquette, les gens surgissent à l'improviste, Jules est là, assis derrière son bureau en bois sombre, large et massif, sur lequel trône un bibelot en verre, un souvenir de Venise ? À moins qu'il ne s'agisse d'un sex-toy ; il hésite, ça le distrait pour expliquer son affaire à Jules, et Jules semble mal réveillé ce matin, il se gratte la tête, il a mal aux cheveux, se dit Ferdinand, il pense à un saint-émilion premier cru, disons 2000, oui, c'était une bonne année. Et son esprit passe du sex-toy à la bouteille de bordeaux quand il regarde la tête de Jules posée sur son buste sans épaules - son avocat.

Ferdinand avait reçu une convocation chez les flics dans le cadre d'une enquête sur le financement de son association, AMICOR. L'appellation AMICOR venait de Jules, il avait trouvé ça une nuit bien arrosée au Château-Lafleur. Jules ne boit que des grands crus de bordeaux, son imagination ne lui permet pas d'audaces plus singulières. Cœur et amitié, que rêver de mieux afin de trouver des fonds pour la recherche en cardiologie, acheter du matériel, pallier les refus de la direction de l'hôpital et donc dénicher des donateurs à l'abri des conflits d'intérêts. La raison de cette convocation résidait peut-être là.
- Moins tu parles, mieux ça vaut. (Les mots de Jules sortent par courtes rafales de sous la moustache, sans qu'aucun trait de sa figure soufflée ne remue.) Fais la bête, s'ils sentent que tu n'es pas clair, ils peuvent te placer en garde à vue, n'apporte pas de valise, vas-y les mains dans les poches - de quoi s'agit-il, au juste ?
- Je pourrais leur raconter que depuis la rafle du Vel' d'Hiv', dans ma famille, on ne parle pas à la police ?
- Oui, garde ça pour une occasion plus... comment dirais-je, grave, définitive, je ne sais pas, une occasion où tu ne devrais t'exprimer sous aucun prétexte, jamais, silence absolu, tu n'en es pas là ! Tu n'as tué personne, que je sache !
- Avec le métier que je fais...
- Tu n'es pas l'assassin que tu crois !

Bien baraqué, le flic dans son petit bureau à la préfecture de police de Bobigny, Ferdinand le verrait plutôt courir dans les bois. Il porte deux barrettes à l'épaule de son pull bleu marine, ça doit vouloir dire lieutenant. Ça sent la pisse dans le couloir à la peinture verdâtre écaillée, comme dans le bureau minuscule : un placard doté d'une porte, de trois chaises, une table, et un ordinateur vétuste. Et puis la lampe, il ne l'avait pas remarquée tout de suite, avec son bras orientable sur lequel pend une paire de menottes.
- Docteur, je sais que je vous importune, vous avez beaucoup à faire, j'aimerais juste comprendre comment fonctionne votre association loi 1901. Qui sont les donateurs notamment, pourquoi ils donnent... parce que figurez-vous, l'un d'entre eux se trouve impliqué dans un trafic de prothèses de hanche. Vous êtes sûrement au courant, la presse en a parlé.
Ferdinand s'échauffe, son estomac se dénoue, il oublie la rafle du Vel' d'Hiv' et le balancement des menottes, il entreprend d'expliquer au fringant policier, qu'on dirait taillé dans la pierre, la recherche scientifique, son besoin de fonds, l'incompréhension de l'administration, le partenariat dans la recherche clinique, les relations avec l'industrie, et l'indépendance desdits partenaires.
C'est alors que l'officier, levant le doigt... - militaire ou policier ? se demande Ferdinand ; il a l'air d'un soldat, une sorte de commando qu'on aurait assigné à ce bureau minable -, c'est alors qu'il pose la question fatidique :
- Je comprends bien... C'est l'industrie qui vend les prothèses pour remplacer dans le cœur la valve mitrale malade... Mais la valve mitrale elle-même, qui est-ce qui la vend ?
- C'est le bon Dieu : il ne l'achète pas, il la fabrique lui-même !
- Je vois, docteur. Nous allons en rester là, je ne pense pas vous déranger de nouveau. Quel métier vous faites ! Je vous raccompagne.

Il se sent blafard, Ferdinand, comme les gens qu'il croise à la sortie de la misérable préfecture de police de Bobigny. Pour l'instant, il s'accroche à la douleur de sa main broyée par la poigne de l'officier de police. Elle le paralyse à la jonction de la paume et des phalanges, il perçoit sa main comme une gouttière par laquelle tout s'écoule. Tout semble se dissoudre autour de lui, sauf cette sensation d'écrasement qui persiste et devient précieuse. Il ne lui reste plus rien d'autre, lui semble-t-il, cette douleur devenue exquise, comme s'il la tenait dans la main... Puis la douleur elle-même le trahit, s'estompant peu à peu avant de disparaître.

Ferdinand se sent trahi et Valentin semble dubitatif, il fait des ah ! et des ah bon ? En arrondissant la bouche, comme s'il avait un reste de purée entre les joues et les molaires. Ou bien il ne fait et ne dit rien.

L'ordre des choses se transforme, et les transformations, comme les disparitions, dans la vie de Ferdinand, s'apparentent à une trahison.
- Éléonore s'en va, elle en a marre, elle m'a dit ça l'autre matin avant que j'ouvre l'œil. C'est sorti tout seul, ça sonnait vrai comme du cristal.
- ...
- À part cette vérité, elle me raconte des bobards, je le lui ai dit d'ailleurs : je sais que tu me mens. Je le lui ai dit avec légèreté, comme une chose sans importance.
- ...
- J'avais l'intention de la quitter. L'intention.
- Oui ?
- N'empêche que c'est nouveau. Elle ment, mais de façon ostensible, comme si elle voulait me prévenir. Des mensonges qui disent vrai. Elle doit avoir rencontré quelqu'un.
- ...
- Je voulais la quitter. Qu'est-ce que je fous avec Éléonore ? Elle dort au bord du lit le plus loin possible, avec cette façon de venir se coucher à reculons, en me tournant le dos comme un malfaiteur.