+ Juan Fortuna - Rossignol Jean-Philippe
Actualités Presse Nouvelles
Rossignol Jean-Philippe Juan Fortuna

"Juan Fortuna" de Jean-Philippe Rossignol.

1

Le tremblement de terre porte un nom.
Juan Fortuna. Un mètre quatre-vingts, séduisant, des yeux qui ne dorment jamais. Juan est mon frère. J'ignore si nous avons la même forme de crâne et si nos caractères se distinguent, mais je sais que la croûte terrestre se fissure chaque nuit. Une heure, deux heures de secousses et tout s'efface, la vie de mon frère, les recherches inlassables, la mer, le ciel. Je lutte. Avec peu de forces à disposition je dois repousser ce cauchemar de la terre engloutie. Au réveil, je pars de nouveau sur les traces de Juan. Détective d'un genre spécial.

Les flics ont essayé de le retrouver. La ville de Buenos Aires a été fouillée, auscultée ; on a gratté ses plaies, interrogé les voleurs, demandé des comptes aux putains et autres zonards qui occupent chaque parcelle de notre ville. L'enquête s'est déplacée en Amérique centrale, aux États-Unis, à Montréal, en Europe et jusqu'au désert australien. Une montagne de dossiers, de fiches, d'interpellations, d'espoirs et de gifles pour un résultat identique : le vide. Je suis le seul à pouvoir parler de ça, à tenir à peu près debout et à siffler le matin, comme si la menace n'avait pas gagné et que j'allais rejoindre Juan dans l'après-midi pour une partie de tennis, à l'ombre des palmiers. Mais il n'y a plus de petite balle jaune qui virevolte dans l'air. Ma famille a été terrassée, ils sont devenus muets, on pourrait les ensevelir vivants qu'ils ne protesteraient pas. J'essaie de rendre le temps plus léger. Me voici sur la plage d'Aguas Verdes. Les vagues font apparaître le visage de mon frère comme dans une hallucination. On a voulu massacrer un homme. Erreur. L'enfance et le sable sont indestructibles.

Le corps de Juan a son histoire. Mouvement des épaules, bouffonnerie de l'athlète et volte-face. Le trouble débute dans le quartier de Recoleta, à Buenos Aires. J'habite cette grande ville, quadrillée d'immeubles froids et de dangers. Juan naît en 1979, au mois de juillet. Père chirurgien, mère styliste. Le pays subit la dictature militaire. Nos parents ne collaborent pas, ils sont à l'écart, un miracle qu'ils ne soient pas traqués. Juan est un enfant facile, il passe son temps avec trois ou quatre filles charmantes, il est doué. Il comprend vite les règles et les lois, quelle que soit la nature de celles-ci. Il se demande pourquoi des types en veston s'obstinent à lui enseigner les mathématiques et l'histoire. Aucun sens. Il fait partie des élèves dissipés et accumule les punitions. Insolent, il nargue son monde. Plus tard il fera des études de droit. L'avenir ? Nos parents ne s'y intéressent pas. Ils sont décalés et décident tout à la dernière minute. Impossible de les suivre.

Plus déluré que moi, Juan ne se gêne pas pour danser sur les tables à la fin des repas et draguer un cousin avec la bénédiction de notre mère. Il provoque des scandales, bastonne les crétins qui se trouvent sur sa route. Il se travestit, il boit, il prend le volant en expérimentant des drogues sévères, notre père à l'arrière du cabriolet, prêt pour une nouvelle parenthèse sur cette fameuse opération où il est parvenu à sauver un Chilien des suites d'un accident de moto. Sa voix de prophète, sa faculté à retomber sur ses pieds - ce n'est pas pour rien que le père est l'orateur le plus impressionnant d'Argentine. Dans un coin, Juan invente sa folie. Il se prend de passion pour les reliques et les masques. Il ne considère pas la peinture comme les esthètes. Il fuit les bavards qui racontent plus ou moins n'importe quoi sur des sujets plus ou moins considérables. Il est du côté des mutiques, des sauvages. S'il franchit la porte d'un bar, son attention se porte sur l'homme qui, de dos, assis au comptoir, observe la clientèle sans bouger, uniquement grâce au jeu des silhouettes dans une glace. Projection biseautée, déformation. L'homme assis se tait, on ne sait pas s'il a été témoin d'un crime ou s'il s'apprête à le commettre. Pendant ce temps, à l'autre bout du bar, Juan élabore ses figures mentales. Il se focalise sur une jambe, une cheville ; il agence ses chorégraphies. La beauté vient du sol, c'est la leçon de mon adolescence. Les pavés, les coursives, le pas qui file vite, l'appui des arts martiaux, la danse. Le XXIe siècle sera souple ou ne sera pas. Juan écarte la préciosité dandy. Pas d'accoutrement, de cris de diva, rien de familier dans les gestes. La vie n'est ni un dortoir, ni une kermesse, ni une foire nocturne. Il déteste les balbutiements comme l'héroïsme. Il pense que tout finit dans la boue. Sa noblesse fait peur aux riches amis de nos parents. Lors de fêtes au Brésil et au Paraguay, il lui arrive de déclencher de véritables mouvements de panique. Notre mère prétend qu'il est perturbé, mais c'est passager, les médecins trouveront bientôt une solution. Réaction stéréotypée des familles, même quand elles sont libérées, soi-disant. Puissance de la morale quoi qu'il arrive. Progressivement Juan est tenu à distance des gens respectables. Les bourgeois veulent sa peau. Tout le monde fiche le camp. À quoi ressemble sa jeunesse ? Une mosaïque. Ses amis : ailleurs. Ses histoires amoureuses : dingues. Ses aventures dans la société : diaboliques. Enfer, paradis, on ne sait pas comment il fait mais il tient la corde.

Il voyage. Je reste à Buenos Aires quand il est à Chicago, Shanghai, Vienne, Ravello, Beyrouth, Johannesburg. Je soigne mon asthme, il arpente. Dans les dernières villas qu'on lui prête, il est entouré de personnages étranges. Il découvre les journées en mer, drague, se fortifie, pratique la planche à voile. Avide, notre mère lui téléphone pour glaner son tas de secrets. Je vais bien, maman, pas la peine d'appeler tous les soirs, d'ailleurs je dois y aller, on m'attend à dîner. Il raccroche, lucide quant à l'emprise d'une mère sur son fils, mais c'est toujours mieux qu'avec une fille. Il s'accommode des névroses en étant joueur. Il est sur le court, raquette de tennis ou de badminton à la main ; il dispose les reines sur l'échiquier ; il traque les œufs de Pâques ; il retourne les as au poker. Il joue la nuit entière et recommence le lendemain. Il est contre les parties qui s'achèvent. Il aime la dépense car il n'a jamais su accumuler. Une méfiance envers les calculateurs. Il a l'œil et repère instinctivement les rouages. Après les bacchanales, il est le premier debout. Il part marcher une heure, revient les mains chargées de brioches et de coquillages. Il faut voir la tête des invités au réveil ! La fête a duré, duré, duré. Whisky, chevelures constellées de paillettes, corps lascifs. Il adore l'instant de fragilité où tout bascule. La nudité. La peau, souveraine. Pour lui, la vibration est une héroïne. Drogue plus dure.

C'est un matin, je lis dans ma chambre, le store est baissé à mi-fenêtre pour laisser passer les premiers rayons. Je me rappelle une scène de cavaliers dans la neige. Je suis ébloui par la vitesse de l'action, la poudreuse qui s'accumule plus mon œil descend sur la page. Les cavaliers sont obligés de serrer les dents, le risque est partout. Dans les crevasses, sur le flanc des animaux, dans les esprits. Je n'arrive plus à bouger de mon lit. J'entends le texte monter dans ma gorge, traverser les omoplates, brûler les tympans. La voix résonne dans le thorax. La chute des flocons, le bruit des sabots, la voix sombre des cavaliers. Il est tard, ces hommes-là avancent dans la neige sans savoir où ils vont. Ils sont perdus dans la steppe. Décalage des couleurs entre la nuit du livre et ma lecture au matin. Noir, blanc. J'ai la sensation d'être transformé en bloc de neige au moment même où le vacarme s'amplifie dans la maison. 11 heures du matin, je reconnais les voix de Juan et de notre mère. On entend des claquements, des rideaux ouverts et fermés, des trépignements, des provocations. J'interromps ma lecture, je ne bouge toujours pas. J'ai déjà vécu cette scène, je la revivrai. Ce sont les assauts d'une famille hystérique. Ça commence par une partie de cache-cache dans les bois et ça se termine au bord du gouffre. Ce matin-là, ils ont un boulevard devant eux. Aucun rabat-joie ne viendra les empêcher. Mon frère tourne autour de ma mère. Elle le repousse, lui demande d'aller courir ailleurs. Il s'obstine. Elle n'a pas envie de jouer maintenant, il est beaucoup trop tôt. Elle reprend ses marques, il ne faut pas la brusquer. Elle commente les journaux, adresse ses perfidies aux pseudo-valeurs de notre époque, stars risibles qu'elle démolit d'un seul coup de marteau. Elle boit son café, passe la main dans ses cheveux. Elle pense à la journée qui s'annonce. Le travail à l'atelier, les petites mains, son équipe. Trouver la bonne couleur. Balancer aux chiens les vilaines broderies. Ne pas écouter les éloges qui ramollissent. Garder la plus grande minutie. Ne pas tout déchirer quand rien ne fonctionne comme on veut. Fermer les yeux, inventer des motifs. Essayer les robes. Faire un tour de piste, resserrer au niveau des hanches. Ne pas négliger la qualité du dos. Appeler les fournisseurs. Les féliciter ou les engueuler, bref, dire quelque chose de précis. Ne pas subir. Concernant la maison, laisser un mot à la gouvernante, passer un coup de fil au jardinier, régler les préparatifs du dîner, une soirée joyeuse en perspective avec les Rosario mélancoliques et les Cortázar triomphants. Une assemblée qui dit du mal de tout le monde. Notre père et son cigare. Ses idées politiques. Sa fausse méchanceté envers les femmes. Sa douceur. Le règne absolu de notre mère, reléguant les autres femmes aux rôles de confidentes, avec un sens de la repartie digne des actrices les plus culottées. Pour l'instant, elle fait le tour du salon en buvant son café, Juan excité autour d'elle, la titillant. Il ne se rend pas compte. Il ne sait jamais quand il dépasse les bornes. Apprécions sans vertige l'étendue de son innocence. Notre mère se lève, sort dans le jardin, revient au salon. Elle est irascible. Il tourne, il tourne. Elle lui prend le bras violemment. Il esquive. Je me concentre sur la neige et mes cavaliers. Mon frère s'empare d'un couteau et danse avec, autour de ma mère. Elle lui ordonne d'arrêter et de poser ce couteau de cuisine. Les cris montent. La voix de Juan comme une sirène d'incendie. Il devient l'incendie lui-même. Notre mère ne peut plus rien faire. Elle est au milieu des flammes. Je devrais sortir de ma chambre et m'interposer. Niet. Je connais le scénario. Beaucoup de fureur là-dedans. Seule l'absence de neige pourrait me faire quitter la chambre. Dehors le soleil cogne, il n'y a pas de vent, mes cavaliers ne tiendront jamais sous un ciel pareil. Notre mère est effrayée. Juan la poursuit toujours. Il a sa logique. Quel âge a-t-il ? 10, 11 ans. Un regard incrédule, une gestuelle qu'on ne rencontre pas chez les enfants de son âge. Il est d'une maturité incontestable mais son émotivité peut le laisser complètement désemparé. Il a peur des longues heures de solitude où le monde intérieur se révèle par la piqûre des sensations. Il a besoin de provoquer l'extérieur.

11 h 20. 11 h 30. 11 h 40. Un Indien pourchasse sa mère. Muni de plumes lance-flammes, il passe du salon à la cuisine, du jardin d'hiver aux chambres et à la bibliothèque. Mes cavaliers n'y résisteraient pas, ils tomberaient la tête la première. Enfin la cadence s'arrête dans la maison. La solitude heureuse va reprendre. Ce serait trop beau. Notre mère se précipite dans ma chambre. Juan s'est blessé. La main droite en sang, le pouce broyé, la chair et l'ongle sens dessus dessous. Je jette mes couvertures, je me précipite. Quel crétin ce Juan ! Je saisis sa main et l'enroule dans une poche de glace. Nous quittons la maison. Direction la clinique. Notre mère a toujours aimé foncer sur la route. Là, elle peut. Juan ne se plaint pas. Il appuie fort le linge et la glace qui entourent son doigt. Notre mère accélère encore. Si notre père voyait ça. La clinique se situe à un quart d'heure en voiture, on fait le trajet en sept minutes. Aux urgences, ils nous reconnaissent. Tout se passe à une vitesse. Questions sur les séquelles, s'il y a risque d'amputation, la durée de la douleur, le traumatisme. Notre mère tient tête, je suis près de m'évanouir. Je voudrais retrouver mes cavaliers dans la neige. Juan reste à la clinique pour l'opération. On fait demi-tour. Pour la première fois, j'ai vu à quoi ressemblait une passe d'armes entre une mère et un fils.
1
Le calme revient dans la maison. Silence hypnotique. S'il n'y avait pas ma charmante famille, je vivrais avec les écureuils de Recoleta. Mes cavaliers et moi ne voulons pas dénaturer le silence. Pour décrire le monde mon amie Vittoria G. m'a dit un jour : « Le silence prend sa valeur réelle, qui est d'accumuler des puissances. » Juan débarque le surlendemain au milieu du silence et de ses puissances. Son opération a été longue, c'est une réussite, proclament les chirurgiens. Notre père confirme. La main droite de Juan a la forme d'un gant de boxe tout blanc, avec une énorme poupée. Il faudra plusieurs semaines de convalescence. Je refais ses pansements quand l'infirmière n'est pas là. Il me demande de le tenir au courant des nouvelles de la planète. Les guerres, les putschs, les assassinats et les naissances. Il commente les matchs de tennis, regarde assidûment le tournoi de Wimbledon. Il a sa période Gabriela Sabatini. Bien que masculine, Gabriela est belle et joue bien. Elle gagne l'US Open en 1990 contre l'Allemande Steffi Graf. Je me rappelle ses remarques pendant la finale, l'opportunité de jouer ce coup à tel moment, pourquoi il aurait fallu lifter ou monter au filet. Le revers puissant de Gabriela, son métronome. Juan conclut : pour une fois que la Mercedes-Benz perd un match... Quand la partie est terminée, Juan se renseigne sur le lieu de résidence de son idole. Gabriela vit-elle encore à Buenos Aires ? A-t-elle un garde du corps ? Un amant ? Un futur mari ? Je me moque de lui. Heureusement, ses investigations ne dépassent pas un certain stade. Juan a des passions météoriques.

À quoi occupe-t-il ses journées avec sa main de boxeur ? Je le revois par flashs.

Il se nourrit de lait, presque exclusivement au début. Identification à l'animal blessé qui doit se refaire une santé.

Il s'entoure de coussins et d'étoffes de prince oriental. Il mange peu, il veut se sentir aérien. Il passe du chaud au froid en quelques minutes.

Il écoute la radio. On entend à peine le volume. La nuit, comme nos chambres se touchent, je crois reconnaître des chansons brésiliennes.

Fiévreux, colérique, il s'en prend à moi, me traite de tous les noms, puis s'excuse à demi-mot : « C'est la pleine lune en ce moment. »

Mordant les boutons de sa chemise. Dormant sur le canapé, le bras gauche dans un prolongement et une rectitude qui m'émerveillent.

Il ne se sent pas bien. Où est notre mère ? Absente. La gouvernante ? Absente. « Alors, il ne reste que toi ? »

Il découpe les jambes des filles dans des magazines de charme (comment a-t-il mis la main dessus ?) et les bras des hommes (généralement des joueurs de foot). Il associe, sur de grandes feuilles blanches, les jambes et les bras. Compositions baroques. Je lui demande ce qu'il fabrique. Réponse : « Moi aussi je suis styliste. »

Son agacement face aux camarades de classe qui appellent pour prendre de ses nouvelles. Pire, ceux qui lui adressent des cartes postales de « bon rétablissement ».

Il raffole de crème anglaise, de fraises, de bonbons au café, de sablé aux épices. Chocolat noir. Lèvres brillantes.

Il mime les conversations téléphoniques entre nos oncles et tantes. Hilarant. Un don pour la comédie.

Il prie saint Thomas de ne pas le laisser en plan.

Il dort, se réveille, se rendort, ouvre les yeux. Je le regarde. Il m'interpelle : « Je me suis endormi ? »

Il m'oblige à lui fixer un vrai gant de boxe sur sa main valide. Manière d'affirmer : maintenant je suis manchot de gauche à droite et de droite à gauche.

Il sort dans Recoleta, revient en courant. Il me dévisage : « Pourquoi on ne vit pas à Londres ou Paris, comme tout le monde ? »

Il griffonne des carnets qu'il cache sous son oreiller.

Il cherche à savoir si je suis amoureux. Si telle ou telle me plaît. Si je reçois des courriers, si j'envoie des fleurs. Il note mes déplacements, ce que je dis ou laisse entendre, les doubles sens, l'infra-mince du langage. À l'affût. Instinct sexuel féroce.
Il s'enthousiasme pour les espions, les brigands, la Mafia, le cartel de Medellin. M'interroge sur les personnages marquants de la littérature dans ce domaine. Le ton nonchalant : « Tu ne voudrais pas être agent double ? »

Au milieu du jardin, entre les rosiers et les jets d'eau, il s'amuse à pourchasser les papillons. Depuis l'enfance, il est muni d'un filet et parfois, ça lui prend, il s'invente une vie de lépidoptériste. Plaisirs de la botanique.

Impression qu'il gagne une quantité affolante de centimètres pendant ces semaines, alors qu'il est à demi estropié. Que son corps s'allonge dans le canapé. Effet d'optique ?

Il déclare : « Dans ma vie, je ne fais pas comme les autres. »