+ La Direction de l'absent - Zylberman Ruth
Actualités Presse Nouvelles
Zylberman Ruth La Direction de l'absent

"La direction de l'absent" de Ruth Zylberman.

État des lieux (1)


Elle luisait cette ville.
Elle luisait cette ville où j'errais derrière les années.
Czesław Miłosz
Lorsque maman a compris que je voulais mourir, j'étais alors une femme entre deux âges, elle a pris peur. J'avais jusqu'à présent été un bon petit bijou bien vivant mais j'avais presque 40 ans et je voulais mourir.
C'était sous la masse liquide verte qu'il fallait chercher, sous la vase qu'il fallait chercher, s'enfoncer, le corps détendu, absorber l'eau, laisser pendre les cheveux tordus sur les épaules, laisser pendre les cheveux tordus sur les yeux et le visage. S'accommoder de la masse de cheveux, s'accommoder de la masse d'eau. Se laisser tremper, envelopper et partir les pieds en pointe vers le bout de l'eau, vers son en-bas. Parcourir l'eau sans battre les bras, ni les jambes. Accepter de tousser et de cracher et le froid partout le long du corps. J'ai regardé autour de moi, à la surface de l'eau, des bouts de bois qui flottaient ; sur les rives autour, des dentelles d'arbustes, les buissons. Sur l'autre rive, le long de la pente, à intervalles réguliers, les arbres s'élançaient de tout leur tronc. Leurs branches noires, immaculées, étaient tendues vers le ciel ; ils étaient, les arbres, une armée désolée de compagnons.
Froids, froids, froids ils étaient ; froid j'avais et je sentais mes pieds qui progressivement s'engourdissaient dans l'eau. Le monde était désert. Tous mes visages avaient disparu derrière l'entrelacs des troncs et des branches. Sombrés, engloutis et mon corps n'était plus dans mon corps. Devenu arbre nu, devenu branche. Engloutis les collines et les chemins, l'entour de mon corps vivant - celui qui marchait au pas, au trot, au galop - à la mesure du cœur, du sang frappant dans la tête. Et de ma rive, je la voyais en face, l'étendue d'arbres nus, armée désolée de compagnons. Il, ça, je frissonne contre les branches levées vers le ciel et la terre tout autour et l'étendue fragile de l'eau. Je, ça, il s'avance au milieu de l'eau.
Le bruit du silence : mon souffle long et le vent mêlés.
Je me suis souvenue des collines et des chemins, de l'ardeur du soleil, des visages rêvés qui flottaient en surimpression sur le vert éclatant des prairies, des stries brunes de lavande découpées à flanc de coteau, du cheval solitaire qui avait tourné la tête pour me regarder passer ; je me suis souvenue des façades grises de Paris, de mon regard s'accrochant à l'alignement des balustrades. Il fallait tout engourdir, réduire la souffrance au silence, dans l'eau froide et les arbres nus. Il suffisait de se laisser aller au milieu de l'eau, entre les deux rives. C'était le temps de ma propre mort. C'était le temps, immuable enfin, de ma propre mort.
J'entraînais avec moi, au fond de l'eau, les traces des siècles traversés, les traces du siècle loup-garou que, si fort, j'avais tenté de tenir en vie et, avant moi, maman. J'avais été sa vivante à jamais, son miracle, intacte des brouillards et des terres grises. Indemne. Un oiseau échappé, lancé par elle à la conquête du vaste monde.
2
Et le monde commençait par Paris : maman connaissait toutes les rues, les raccourcis. Elle me tirait par la main, c'était 1978. Dans le XVIIIe arrondissement, elle était dans son royaume et elle me tirait par la main, boucles noires, pommettes hautes, yeux brillants, sans prêter attention aux hommes qui se retournaient sur elle. Les Algériens de Barbès-Rochechouart la prenaient pour une des leurs et murmuraient en arabe à son passage ; ils ignoraient que, pour elle, le désert remontait à des milliers d'années et que, entre le désert et Barbès, il y avait eu le détour par les plaines austères de Pologne.
On descendait à la Goutte-d'Or : des immeubles insalubres aux fenêtres condamnées par des poutres en bois posées en croix, des gens assis sur les trottoirs, les cris étouffés des bagarres - la marche molle des femmes africaines - c'était comme les frontières de la ville, les frontières du continent aussi. Je franchissais les rives, descendais les pentes, ma main dans celle de ma mère. Elle avait de longs entretiens à voix basse avec un boucher qui avait connu son père pendant la guerre et dont la boutique, rue Myrha, était cernée par les béances des démolitions : terrains vagues, trous, sable... J'observais tout et je pressentais le mystère de la ville en friche, le mouvement presque invisible du temps qui s'attaquait aux façades...
Maman surgissait entre les ruines et je prenais de l'avance, je courais de quelques mètres juste pour pouvoir me retourner et m'élancer vers elle. Main dans la main, on remontait en deux temps, trois mouvements par la rue Doudeauville vers les hauteurs du quartier. On tournait autour de la Butte dans la courbe de la rue Caulaincourt, abritées par les feuillages des arbres plantés régulièrement de part et d'autre de la chaussée ; leurs ramures réunies formaient comme un dais végétal.
Ici, et c'était pour moi le cœur de Paris, les maisons étaient plantées bien droit ; de brique et de plâtre, éternelles. Tous les mouvements de la rue, les allées et venues des passants, le bruit des voitures, l'alternance de l'obscurité et de la lumière quand, derrière les façades, à la nuit tombée, les fenêtres des appartements s'allumaient puis s'éteignaient, étaient des accidents ; leur matière anecdotique, incertaine se diluait dans ce paysage de pierre où maman me frayait le chemin. Souvent elle avait en marchant, je l'observais de côté, un léger sourire qui semblait s'adresser à des présences invisibles qu'elle seule avait su déceler. Elle m'entraînait dans une rue étroite qui longeait les jardins du Sacré-Cœur où j'étais toujours effrayée, quand je m'y aventurais seule, par de petites grottes creusées dans la roche, vestiges des carrières de gypse de Montmartre. Une plaque illisible signalait que Cuvier y avait découvert en 1798 des ossements fossiles. Rien n'indiquait en revanche qu'au même endroit, moins d'un siècle plus tard, des communards avaient été exécutés et des fosses creusées pour y enfouir leurs corps.
La Commune de Paris, je n'y connaissais rien mais - avais-je l'intuition du massacre ? - ces trous pierreux, obscurs et puants abritaient, j'en étais certaine, des esprits inquiétants que ma mère mettait en déroute par la seule force de son sourire absent.
2
Elle m'habillait, elle me faisait lire, elle me contemplait. Du seuil de ma chambre, je sentais son regard posé sur moi qui guettait, sous les robes colorées qu'elle ne cessait de m'acheter, le flux ininterrompu de la vivance. Elle entendait sans me toucher les battements réguliers de mon cœur, elle mesurait le parcours du sang dans mon corps, le remplissage des veines ; elle voyait aussi les mots des livres, les images venir s'imprimer à l'intérieur de ma tête. Être sage, studieuse, polie, je savais bien que ce n'était pas là l'essentiel - l'injonction que ma mère me jetait en silence depuis la porte, le merveilleux programme auquel elle m'astreignait, était plus essentielle : croître... la peau bien chaude, l'œil vif.
Au fond, la tâche n'était pas difficile : laisser le sang circuler, respirer, laisser le cœur battre, grandir enfin - il ne me restait qu'à me laisser aller, laisser entrer en moi, comme une plante est irriguée par l'eau, son regard de toute espérance.
2
Ce fut toute mon enfance, la beauté de ma mère et la ville qu'elle métamorphosait. Elle me hissait sur ses genoux dans l'autobus ; je voyais défiler Paris. Et la ville solide, en pierre de taille régulièrement arpentée, était le double minéral et accueillant du corps abondant de ma mère : ce corps-abri que j'avais vu nu parfois. Débarrassé de ses fluctuations érotiques, il était comme un bloc veiné, granuleux mais inattaquable. Assise sur les genoux de maman, ses bras autour de mon corps, je sentais sa poitrine contre mon dos. L'autobus s'élançait par-dessus la Seine ; je m'endormais contre elle, d'un sommeil lourd d'animal ou de nourrisson. J'entendais la rumeur lointaine des passagers, le bruit étouffé des pneus et des freins sur la chaussée. Je ne craignais pas de manquer des bouts de voyage car ce voyage-là, dans cette ville offerte, je serais, croyais-je, amenée à le faire encore de nombreuses fois, un nombre incalculable de fois, à jamais même : le temps infini que durerait mon enfance infinie auprès de maman.
Et nous allions, collées l'une contre l'autre, sur les allées blanches de sable du jardin du Luxembourg où la vie que nous espérions toutes les deux, une vie autarcique, entamée sur les bases insubmersibles du calme et de la joie, était possible.
Et quand elle me poussait sur les balançoires vertes pour monter aussi haut que la cime des arbres, j'entraînais dans mon élan le souffle de sa joie ; jusqu'au ciel découpé entre les branches, j'emportais ses prières d'immortalité.
Le visage de maman. À observer de près, même quand elle dort. Je m'approche du lit, c'est l'aube. Un halo de lumière blanche dévoile les joues, le chemin des rides, la corruption, toute neuve encore, de la peau. Je scrute chaque partie. Je tente de déterminer d'où vient le pouvoir, le rayonnement et je me penche sur elle comme on se penche sur un reflet. Je reconnais le bout de veine qui bat sous la peau, en haut du cou. La ligne des sourcils et le visage en triangle. La peau qui vibre. Le visage de maman, abrupt bouclier sur lequel je cherche les traces géologiques de l'enfant qu'elle a été, de l'enfant qui a, je le sais, je l'ai toujours su, sans même avoir eu besoin de l'apprendre, échappé à la neige et au froid, il y a longtemps, dans la neige - récit de légende -, tirée par le bras de sa mère ; ma mère dont le visage dans ses proportions d'enfance, je la regarde encore, a été au contact de la neige mortelle et des cadavres empilés les uns sur les autres, c'était la guerre, le visage qui jamais n'aurait dû vieillir mais rester toujours un visage d'enfant mort, enfoui sous la neige, tête tournée sous la pile de cadavres, le visage sauvé par la mère hors, hors, hors - il y fallait une force prodigieuse - de la neige. Le visage se décompose sous l'empreinte d'une image qui me glace et je recule de peur car je vois à travers le front, bien derrière la racine des cheveux, dans la tête de ma mère, au milieu des cellules, au milieu du magma vivant, pousser un arbre dont les branches bordent de toute leur amplitude une vaste étendue blanche. Et de ce paysage-là, je le sais aussi, on ne peut s'enfuir. Mais maman ouvre les yeux et le visage se recompose, invincible, revenu de la mort.
Elle cherchait, pour moi, pour elle, les paysages de sa renaissance. Elle m'emmenait au sud de la France dans un pays caché à l'est du Rhône. Nous traversions les villages. La route d'abord plate et droite s'élevait après un tournant qui découvrait un enchevêtrement de prairies ouvertes en pente légère. Un village encore ; un temple, une église sur la place, des maisons aux toits de tuiles groupées par-dessus le cours d'une rivière ; on continuait.
Puis, comme on s'échappe du monde, une petite route sur la gauche. D'abord on n'y voyait rien, juste quelques arbres le long du chemin. Arrivaient alors les rectangles sombres et régulièrement découpés des champs de lavande ; enfin, une par une, et chacune de ces apparitions était comme un salut, les collines rondes semblables à une bande de sœurs calmes et rieuses.
On s'engageait dans les sentiers, pierres et terre mêlées, l'âme en alerte : les taches mauves et bleues des fleurs, l'âpreté du vent, le bruissement des herbes, le lit vide de la rivière, les arbres qui verdissaient en touffes irrégulières de feuilles molles et brillantes - c'était le fil nécessaire, indéfiniment renouvelé de la croissance et du déclin et de la croissance encore. Au creux des collines, il semblait enfin possible de s'agglomérer au sol, de s'y tenir tout entières, nos peaux et nos manteaux comme des pièces rapiécées sur les champs de blé fauchés, à l'abri de la brutalité du monde.
Je gardais dans un tiroir de ma chambre les photomatons qu'elle m'emmenait faire à la cabine du métro Blanche. On pouvait choisir comme fond le Sacré-Cœur ou le Moulin Rouge. Elle choisissait le Sacré-Cœur. Je grimpais sur ses genoux, on fixait l'obturateur de l'appareil en attendant le flash. On passait les trois minutes du développement en silence, à danser d'un pied sur l'autre, dans l'air froid du métro. Les photos arrivaient, toujours identiques, tamisées par un même filtre orange, moi décadrée, la tête tournée, regardant maman qui souriait immobile, face au flash.
Année après année la composition ne changeait pas et le Sacré-Cœur tout au fond était une extension de nous-mêmes, notre demeure symbolique, l'assurance que nous habitions ce lieu comme nous étions habitées par lui.
Année après année, photo après photo, l'enfance s'écoulait : une masse d'heures et d'actions gouvernées par la routine et la répétition, des heures indistinctes accrochées les unes aux autres par la salive des baisers, les frottements des caresses, les sécrétions blanches des larmes. Et, comme une fleur précieuse sous le soleil artificiel d'une serre, tandis que j'allais à l'école et au jardin et aux leçons de piano, tandis que je lisais dans ma chambre, que je dînais le soir dans la cuisine avec mes parents, tandis que chaque dimanche matin je partais au Grand-Palais avec papa et que nous admirions son éclatante carapace de verre où se reflétaient les nuages, tandis qu'à l'école je résistais aux cruautés des enfants et que j'étais cruelle à mon tour, tandis que j'observais les adultes et les rues de la ville comme des figurants dans un décor endormi, comme une fleur précieuse sous le soleil artificiel d'une serre, mon âme et mon cœur se polissaient en attente de la vie et de l'amour.
La nuit venait ; les langages silencieux prenaient le pouvoir.
D'abord, il n'y avait qu'un plan : pas d'immeubles ni de trottoirs, juste des noms de rues dessinées que je survolais familièrement telle une âme naïve et lumineuse qui reviendrait, en toute tranquillité, dans son pays natal. Je volais au-dessus du petit ghetto, rue Sienna, rue Pańska puis je prenais mon envol et j'arrivais tout au nord, rue Miła, à droite dans Zamenhof, à droite Gęsia, à gauche Nalewki et place Muranowski. Familier aussi le pont piéton de la rue Chłodna avec, en dessous, le tramway qui brinquebale. Les adresses, je les comptabilise : 13 rue Leszno, 17 rue Krochmalna, 27 rue Nowolipki, 26 rue Grzybowska, 16 rue Leszno, 19 rue Zamenhof, 18 rue Miła, 22 rue Franciszkańska, 32 rue Elektoralna.
C'est l'enclave de mes rêves, cernée de murailles. Je vois juste le plan, les noms des rues que je survole familièrement. Invisibles les visages et les silhouettes, ou plutôt je les aperçois, j'en reconnais quelques-unes : le pianiste, les petits contrebandiers, la chanteuse, les enfants mendiants, les mères désemparées, les mères cannibales, mais je ne regarde pas de près, trop peur. Les yeux, les poux, la terreur me terrifient, alors je vole et je revole, je vois juste le plan, les noms des rues que je survole familièrement. J'apprends, pour éviter Karmelicka, les passages secrets entre les rues Nowolipki et Leszno.
Je suis l'âme de la vie revenue des temps pacifiés.
Et en réalité, c'est moi le fantôme, parmi les juifs affolés qui marchent et meurent entre la rue Niska et Muranowska : un fantôme arrivé du futur, bullet-proof, fear-proof, invulnérable. Mais que je me perde en chemin, que je m'attarde au-dessus des trottoirs, à côté des murs, près des bunkers qui n'existent plus et sous les pavés, j'entends, seule, horrifiée, dans les nuits de mon après-guerre, les bruits sous la croûte de terre, ceux des corps en fusion qui continuent d'exploser. Et ces bruits je ne m'en souviens pas, je suis la seule à les entendre.
« Maman. » Je criais pour qu'elle m'entende à l'autre bout du couloir. Elle venait.