+ Ruby - Bond Cynthia
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Bond Cynthia Ruby

"Ruby" de Cynthia Bond,
traduit de l'anglais par Laurence Kiefé.

Livre I
Le bréchet

1
Ruby Bell représentait un rappel constant de ce qui risquait d'arriver à toute femme chaussée de talons trop hauts. La population de Liberty Township brodait autour d'elle des histoires édifiantes sur le prix du péché et des voyages. Ils la traitaient de folle perdue. De braillarde déchaînée, à moitié nue. Finalement, rien de surprenant pour quelqu'un qui revenait de New York, estimait la ville.
Vêtue de gris, couleur nuages de pluie, elle errait pieds nus sur les routes rouges. Avec de la corne épaisse comme du cuir de botte. Les cheveux durcis de boue. Les ongles noirs à force de gratter l'ardoise de la nuit. Portée par son kilomètre de jambes, les bras ballants comme un volet décroché. Les yeux d'un ciel d'encre, juste avant l'orage.
C'est ainsi que Ruby marchait quand elle vivait dans la maison délabrée que Papa Bell avait construite avant de mourir. Quand elle creusait la terre du Texas au clair de lune en hurlant comme une locomotive dans le lointain.
À cette époque-là, les gens ne s'occupaient pas de Ruby. Ils faisaient un grand détour pour éviter de passer devant sa porte. Et voir quelqu'un traverser tout Liberty pour déposer sur la véranda des Bell un gâteau recouvert d'un linge, c'était vraiment très bizarre.
Depuis le retour de la femme grise sur la terre des Bell en 1963, Ephram Jennings la voyait parcourir le centre-ville comme un spectre. Tout Liberty la voyait. Chaque jour, il la voyait essuyer la salive de ses lèvres tremblantes, passer ses mains encore belles sur ses cheveux encroûtés avant de tourner le coin de la rue. Il la voyait marcher comme si elle était attendue quelque part, puis à cinq pas du P & K Market, se figer comme un poteau, son corps de nuage noir tout frissonnant. Ephram voyait Miss P, la propriétaire du magasin, sortir nonchalamment sur le pas de la porte pour dire : « Ma jolie, tu peux vérifier si ces petits pains ont bien levé ? »
Ephram observait Ruby qui, les yeux dans le vague, prenait le sac brun rempli de pain brûlant. Le prenait et s'éloignait, portée par son kilomètre de jambes, tandis que Miss P ajoutait : « Repasse demain, Ruby Bell, et tu me donneras un coup de main à l'occasion. »
Ephram Jennings avait observé la scène pendant onze ans. Vu la plante si noire de ses pieds lever un petit tourbillon de poussière à chaque pas. Jour après jour, il n'avait eu envie que de plonger ces pieds fatigués dans son grand baquet, de les frotter dans l'eau tiède et savonneuse, de les enduire d'huile et de lanoline avant de les glisser, l'un après l'autre, dans des grosses chaussettes à talons rouges.
Mais, au lieu de ça, au fil des années, il regardait du coin de l'œil Miss P accomplir son devoir de chrétienne. Il regardait la femme grise se baisser pour accepter l'aumône de pain. Il était assis aux côtés des spectateurs alignés sur leurs tabourets devant le P & K. Qui lisaient leurs journaux, jouaient aux dominos et chiquaient du tabac. Le cure-dents au coin des lèvres. La pipe fumante. La bouteille de soda ruisselante de buée. Exactement comme le jour où Ruby était revenue à Liberty. Lorsqu'elle était descendue du Car rouge, la véranda l'avait mitraillée de tous ses yeux. Les cheveux raidis, brillants comme du bois ciré. Le rouge à lèvres épais, la robe bain de soleil bleu vif, coupée près du corps et soulignant la taille. Ephram l'avait vue allumer une cigarette en lançant au public massé sur la véranda un regard noir, à tous leur couper le souffle. Chauncy Rankin avait déclaré plus tard : « Vu sa dégaine, non seulement sa merde sent la rose mais elle est prête à la vendre au poids. »
Ils l'avaient tous observée, avec constance, s'enfoncer dans la folie. Leur inquiétude, mêlée d'une secrète satisfaction, s'était résorbée dans les replis de leurs corps, comme de la vaseline. Au bout d'un certain temps, ils levaient à peine le nez de leurs journaux quand Ruby débarquait. Ils niaient sa présence en bâillant ou la saluaient en crachant un jet de jus de tabac. Quand Miss P lui tendait son pain, il pouvait y avoir le gargouillis d'une plaisanterie suivie de ricanements rauques.
Mais un jour de fin d'été, quelque chose retint l'attention d'Ephram Jennings. Il en alla de même pour tous les hommes installés sur la véranda. Car, au lieu de partir avec son pain, comme elle le faisait habituellement, Ruby ne bougea pas. Figée sur place. Elle restait là, à tenir son sac, la main tremblante comme une baguette de sourcier. Et puis elle se mit à pisser. Un flot long et régulier qui tombait dans la poussière, la rendant rouge brique. Elle faisait cela distraitement, avec une tranquille indifférence. Et, parce que personne ne savait vraiment comment réagir, Gubber Samuels éclata de rire en la montrant du doigt. Ruby baissa alors les yeux et vit la flaque sous ses pieds. La surprise lui monta au visage, rapidement remplacée par la rougeur de la honte. Ses mains bondirent à sa rescousse mais lorsqu'elle les abaissa, le monde était toujours là, alors elle lâcha le sac dans la flaque d'urine et s'enfuit à toutes jambes. Mais sans avoir l'air de courir. Elle vola, à longues foulées pleines de grâce, jusqu'à la forêt de pins, comme une biche après une salve de chevrotine. Ephram faillit se lever. Faillit dévaler les marches de la véranda et foncer à sa poursuite. Mais le regard des autres, si pesant, les crachats et les railleries à jet continu de Gubber Samuels l'empêchèrent de céder à cet élan de compassion.
Parce que la mère d'Ephram était partie au ciel depuis belle lurette, le jour même, il demanda à sa grande sœur Celia de lui préparer son angel cake, son gâteau des anges tout blanc, parce qu'il avait besoin de l'apporter à un ami malade. Celia lui jeta un regard en coin mais, néanmoins, fit ce qu'il voulait.
Elle le prépara dans cette poche de temps qui précède l'aube, quand la nuit vieillissante rassemble ses sombres jupons pour se figer dans l'immobilité. Elle le prépara avec douze œufs frais, encore tièdes et mouchetés de plumes. Elle les lava, elle les cassa, l'un après l'autre, retenant le jaune doré au creux de sa paume tandis que le blanc filait entre ses doigts écartés. Elle les mit dans son saladier de porcelaine à fleurs. Alors qu'on était en 1974, Celia Jennings faisait encore la cuisine sur un poêle à bois, elle montait encore ses blancs d'œuf en neige mousseuse avec un fouet, du muscle et de la patience. Elle utilisait de la vanille pure, le même liquide sucré qu'elle versait dans les bains du samedi soir quand leur père, le révérend Jennings, revenait en ville. Le beurre venait de sa propre baratte, le sucre glace du P & K. Et tandis qu'elle incorporait l'aube, la rosée d'une goutte de sueur vint saler le mélange. Le gâteau, dans le four, leva avec le soleil.
Ephram dormait quand le gâteau glissa de son moule, si sucré qu'une croûte s'était formée sur les bords émiettés, si léger que des petits cratères s'étaient dessinés à la surface, si humide qu'à coup sûr, comme cela se passait toujours, il resterait collé entre les trois dents de la fourchette d'argent de sa sœur. Celia Jennings n'utilisait jamais de couteau pour couper son blanc gâteau des anges. « Ce serait comme prendre une hache pour écorcher un lapin », disait-elle toujours.
Le gâteau refroidissait lorsque Ephram se réveilla. Il se fixa dans sa forme définitive pendant qu'Ephram se baignait et s'habillait pour démarrer la journée.
Ephram Jennings lissa les coins du chapeau de son arrière-grand-père pour la dixième fois de la matinée. Ses larges pouces carrés caressant la peau soyeuse du rebord. Le cuir si fin par endroits que le soleil passait tranquillement au travers comme si c'était une lanterne.
Il y avait un détail magique chez Ephram Jennings ; si on y regardait vraiment de près, on pouvait distinguer un cercle violet autour du brun de ses iris. Doux comme les pétales d'un tapis de pervenches.
Le problème c'était que personne, pas même sa sœur, ne prenait le temps de vraiment regarder Ephram Jennings. La plupart des gens lui jetaient un coup d'œil en se rendant chez Bloom's ou au P & K. Pour eux, il n'était qu'un de ces percherons de bonshommes noirs qui marchent courbés, coiffés d'un chapeau miteux. Pour eux il n'y avait rien de remarquable chez Ephram. Il n'était qu'une silhouette floue qui croisait la trajectoire d'un œil en route vers des visions plus délicates et plus intéressantes.
Au cours de ses quarante-cinq années de vie, Ephram avait eu le temps de s'y habituer. À franchir le seuil des portes dans un sens ou dans l'autre sans provoquer la moindre pause dans la conversation, le moindre hochement de tête. Là où il travaillait, c'était ce qu'on attendait de lui. Il était une paire de bras portant les sacs d'épicerie jusqu'aux voitures rutilantes des Blancs. Il prenait son pourboire en marmonnant « Merci m'dame ». En butte indifféremment à la colère ou à la bienveillance, un vrai morceau de charbon. Ephram se répétait que cela lui était égal. Mais entre Noirs, il y avait des moments où on pouvait espérer croiser durablement un autre regard. Or, personne ne voyait jamais vraiment son chapeau lanterne ni ses iris cerclés de violet ni à quel point ils étaient parfaitement assortis à la teinte baie sauvage de sa lèvre inférieure. Personne ne voyait les dix lunules retenues prisonnières dans ses ongles, ni la façon dont il se déplaçait, comme un homme glissant sous l'eau, aussi lisse et liquide que le lac Marion. Personne ne remarquait que le bleu de ses chaussettes était coordonné avec celui des boutons de sa chemise du dimanche, personne ne sentait l'odeur de Brylcreem bien brossé dans ses cheveux épais.
Personne ne remarquait cette pause courtoise qu'il observait chaque fois que son interlocuteur terminait une phrase, une façon de donner à l'autre l'occasion de reprendre son souffle avant que lui-même ne remplisse l'espace de ses mots et de sa propre respiration.
Personne ne voyait la façon dont ses pupilles s'écarquillaient lorsque son cœur se gonflait de fierté, d'amour ou d'espoir.
Mais Ruby, elle, vit tout cela.
Alors que sa propre vie n'était plus qu'un long cri prolongé qui s'enfonçait dans la nuit. Même alors, Ruby remarqua Ephram.

C'était après le gros ouragan de Brownsville en 67. Après que des vents à cent quarante kilomètres heure étaient venus s'écraser dans Corpus Christi, se répercutant à l'est jusqu'à Liberty Township. Éclaboussant les limites occidentales de la Louisiane et inondant les berges de la Sabine. Ce fut après que les arbres avaient ployé, que les branches s'étaient inclinées jusqu'au plancher de la terre. Après que le lac Marion avait gonflé tant et plus, jusqu'à emporter le poulailler de Supra Rankin, la Buick du père de Clancy Simkin et la nouvelle croix prévue pour l'église de Dieu-dans-le-Christ.
L'ouragan Beulah avait débarqué la quatrième année du retour de Ruby à Liberty. Ce fut à ce moment-là qu'elle vit Ephram Jennings.
Elle était couchée dans les mares stagnantes épaissies de boue et de feuilles brunissantes. Elle s'était agenouillée devant un érable à sucre fendu puis elle s'était allongée dans les eaux immobiles, laissant le liquide épais la recouvrir comme un édredon. Elle sentait sa peau fondre et se détacher de ses os ; son cœur, sa colonne vertébrale et son crâne se dissoudre comme des morceaux de sucre dans du café chaud.
Elle n'était qu'eau boueuse depuis trois heures lorsque Ephram la trouva. Sortant le nez de la flaque pour inspirer... et plongeant pour expirer. Dehors et retour. Dehors. Retour. En rythme, comme un vieil air de blues.
Il ne cria pas. Il ne bondit pas par-dessus l'arbre. Il ne se précipita pas pour la libérer de son nid d'eau.
Car Ephram ne voyait pas ce que n'importe qui passant sur la route aurait vu : une femme maigre, d'un noir poussiéreux, les cheveux emmêlés, allongée à plat dos dans une mare de boue. Non. Ephram Jennings vit que Ruby était devenue cette eau croupie. Il vit sa peau profondément liquide, ses cheveux étalés comme des vignes aquatiques couleur d'onyx.
Lorsque la pluie se mit à tomber, sous les yeux d'Ephram, elle se regonfla et, dans une gerbe d'éclaboussures, s'arracha de ce petit ravin. Tout devint clair pour Ephram Jennings. Quand Ruby leva la tête comme se relève la vague, elle remarqua Ephram. À ce moment-là, leurs deux presciences se rencontrèrent.
Ils se contemplèrent sous le ciel éternel, dans cette pluie douce, sur la terre détrempée. Plus que tout, Ephram désirait lui parler pour lui raconter ce qu'il gardait enfermé dans la resserre de son âme. Lui raconter comment les melons de Rupert Shanckle se fendaient sur la tige et le goût de soleil des fleurs de chèvrefeuille. Lui raconter le morceau de ciel nocturne qu'il voyait dans ses yeux, un morceau familier, identique à celui qui vivait en lui. Il voulait lui parler du nœud serré autour de son cœur et lui dire à quel point il avait besoin de son aide pour le dénouer.
Mais à ce moment-là Ruby ferma les yeux et s'enfonça pour se fondre une fois encore dans la mare.
Ephram s'entendit poser la plus étrange des questions, il l'entendit avant que ses lèvres de baie sauvage ne la prononcent. « Es-tu mariée ? » Mais avant que la question n'ait eu le temps de se faufiler dans l'air, il vit que Ruby était redevenue eau. Et pareille question ne pouvait se poser à aucune flaque, aussi parfaite fût-elle. Il inclina donc son chapeau et reprit son chemin.

« Ephram ! Ephram Jennings, ton petit déjeuner est prêt ! »
Comme presque tous les matins de sa vie, Ephram entendit sa sœur l'appler.
« Oui Mama », répondit-il.
Celia l'avait élevé depuis le 28 mars 1937, le jour où leur mère avait débarqué toute nue au pique-nique pascal de l'église de la Sainteté-en-Son-Nom. Ephram avait huit ans, Celia quatorze. Il se souvenait de sa sœur courant vers lui pour lui couvrir les yeux. Le lendemain matin, leur père, le révérend Jennings, avait emmené leur mère à l'asile d'aliénés de Dearing - dans le service réservé aux gens de couleur - puis il avait plié bagage pour partir prêcher sur les routes dix mois sur douze. Celia s'occupait d'Ephram, elle préparait ses repas, elle coupait sa nourriture, elle choisissait et repassait ses chemises, elle retapait ses chapeaux et quand il contracta cette maladie articulaire, elle ne le lâcha plus d'une semelle. La seule pause qu'elle fit, ce fut pour enterrer leur père, le révérend, quand il s'avisa de mourir. Lynché quelques jours après le treizième anniversaire d'Ephram. Depuis, Ephram avait vécu blotti dans les plis du tablier de Celia où il s'était perdu pendant les trente-deux ans qui avaient suivi.
« Ephram, viens ici mon garçon ! »
Ephram savait, sans avoir besoin de regarder, que Celia était en train de se mordre l'intérieur des joues, un de ses tics dès que la nourriture n'était pas consommée à la bonne température. Plus ça refroidissait plus elle se mâchait la joue avec fureur. Puis il l'entendit balayer avec une ardeur redoublée. Depuis qu'il était sur terre, tous les matins, Celia chassait le malheur à coups de balai hors de la cuisine. Tous les soirs, elle répandait du sel fin dans les coins et, tous les matins, elle le balayait, chargé des miasmes de l'air nocturne. Le bruit du balai s'arrêta.
« Je sais que tu m'entends !
- Une minute ! » cria Ephram en caressant encore une fois le bord usé de son chapeau devant le miroir de sa sœur.
Ce matin-là, ce matin vif de fin d'été, Ephram fit une chose qu'il n'avait pas faite depuis vingt ans. Il se regarda.
Il avait toujours lissé le pli de son pantalon du dimanche ou retiré les peluches de sa veste de diacre. Il avait posé un mouchoir rempli de glaçons sur sa lèvre et son menton fendus, le seul hiver de sa vie où la neige avait rendu glissante l'entrée de la maison. Il avait peigné et huilé ses cheveux et arraché les poils incarnés. Il s'était rasé, il s'était brossé les dents et il s'était gargarisé avec de la Listerine. Mais en vingt ans, Ephram Jennings ne s'était jamais vraiment regardé dans un miroir.
Sa plus grande surprise, ce fut qu'il n'était plus jeune. Il évalua le violet sombre sous ses yeux, les sillons le long de son nez plein, l'affaissement subtil de ses joues. Il se tamponna la peau avec un gant de toilette froid puis s'essaya à sourire. Il en était à la cinquième ou sixième tentative lorsque Celia lança son dernier appel.
Quand il s'assit pour manger, sa chaise racla contre les carreaux bouton d'or.
« Pardon, marmonna Ephram.
- Pas de problème, coco, faut seulement te souvenir de la soulever, pas de la traîner.
- D'accord, Mama.
- Et n'oublie pas de ranger ta canne des mauvais jours pour que personne se prenne les pieds dedans.
- Je vais le faire après le petit déjeuner.
- N'oublie pas !
- Compte sur moi, Mama. »
Celia se mit à balayer le long couloir tandis qu'Ephram trempait des biscuits beurrés dans du sirop. Elle redressa la photographie encadrée du révérend Jennings pendant qu'Ephram attaquait son blanc de poulet frit. Il avait acheté l'escalope en promotion au Piggly Wiggly de Newton, où il travaillait.
Histoire de s'excuser, Ephram dit : « Elle est drôlement bonne, ton escalope, Mama.
- C'était un bon morceau. Si tu m'en rapportais encore quand tu iras à Newton aujourd'hui ?
- J'y vais pas aujourd'hui.
- Ah. Je me disais que peut-être cet ami malade, c'était quelqu'un de Newton puisque t'as pas dit de qui il s'agissait.
- Je prendrai d'autres escalopes mardi, Mama. »
Celia mit en marche le phonographe - Andy Williams, Songs of Faith - pendant qu'Ephram poivrait son gruau et ses quatre œufs brouillés. Elle achevait de balayer le sel au moment où « He's Got the Whole World in His Hands » glissait sur les meubles. Ephram mâchait lentement en lorgnant le gâteau de Celia. Blanc floconneux à l'intérieur, couleur de miel doré à l'extérieur. Il s'imagina l'offrir à Ruby Bell et être témoin d'une chose qu'il n'avait plus vue depuis trente ans - le sourire de Ruby.
Celia rentra dans la pièce avec sa pelle remplie de sel. « Eh ben, si tu vas pas à Newton, ton ami serait pas près de chez Glister ?
- Non.
- Pasque Glister, elle a six bocaux en verre Mason à moi si tu passais par là.
- Je peux pas aujourd'hui, Mama.
- J'aurais fait des confitures de figues à Supra Rankin, pour l'enterrement du grand-oncle de son mari lundi si t'étais passé par là... Dieu sait que c'est une honte, cette famille croit pas au fait que les corps, faut les conserver. Et comment qu'ils pensent que le bonhomme va se garder intact en attendant l'arrivée des Rankin du Mississippi, ça j'en sais rien.
- À la morgue de Shephard, ils savent bien s'en occuper, Mama.
- L'année dernière, Mother Mercy c'était une honte avec ses lèvres toutes rouges et sa peau toute blanche.
- Mama...
- On aurait dit un sucre d'orge, Dieu sait. Tu vas porter le cercueil de Junie avec les autres ? »
Ephram acquiesça d'un signe de tête. Celia ouvrit la porte de la cuisine pour vider la pelle, mais à ce moment précis, une bourrasque lui envoya du sel plein la bouche. Elle se mit à cracher, s'essuya les yeux et se dépêcha de balayer le reste pour le mettre dehors.
Elle se tourna vers Ephram. « T'es au courant que Baby Girl Samuels est revenue en ville. »
Ephram prit une bouchée d'œufs.
Celia essuya la table avec un chiffon humide. « Supra Rankin dit que Baby est arrivée y a trois jours de La Nouvelle-Orléans, maquillée comme un clown, et qu'elle se tortille comme une rascasse dans toute la ville. »
Ephram leva sa tasse et son assiette pour qu'elle nettoie. « Mama...
- Moi, j'ai rien dit. C'est Supra Rankin qui l'a dit, répliqua Celia en le regardant sans bienveillance. C'est pour ça que je t'ai demandé de récupérer mes pots chez Glister, vu que la maison des Samuels est justement dans le coin...
- Mama ! Je vais pas apporter le gâteau à Baby Girl Samuels ! Ça fait quinze ans que j'ai plus pensé à elle. » Ephram se leva. « Faut que j'y aille.
- Finis ton petit déjeuner. »
Ephram obéit à contrecœur.
Celia vint lui réchauffer son café. Il termina son repas tandis que l'interprétation sirupeuse d'Andy Williams de « Battle Hymn of the Republic » envahissait la cuisine. Celia repartit vers l'évier, vida l'eau dans laquelle trempaient des haricots verts, revint s'asseoir à côté d'Ephram et commença à les éplucher. Avec une élégance due à une longue pratique, elle envoyait le haricot équeuté dans un seau où il atterrissait avec un TING ! qui sonnait le creux.
Sans regarder Ephram, elle dit : « Je suis tombée sur Miss Philomena hier au P & K. M'a demandé de tes nouvelles. »
Ephram mangeait silencieusement au son de la musique qui s'enroulait sous lui. ... truth is marching on ...
Celia continua : « Cette Miss P a toujours été tellement généreuse. Prête à aider tout un tas de gens différents. »
La chanson enflait.
I have seen him in the watch fires...
Et Ephram l'avalait comme de l'air.
Les haricots faisaient écho. TING.
Celia continua : « La façon dont elle a donné du pain Wonder à ces gens qu'avaient été inondés à Neches.
Ephram hocha la tête. ... of a hundred circling camps...
TING.
... builded Him an altar...
« Et aussi, elle aide pas mal cette Ruby Bell, non ? »
... in the evening dews and damps...
TING.
« Ah, cette fille Bell, c'est une triste histoire, hein ? »
I can read his righteous sentence by the dim and flaring lamps...
TING.
« Tu la connaissais quand elle était mouflette, pas vrai ? Jolie comme un cœur, elle était, avec ses grandes belles nattes. »
Glory Glory Hallelujah !
TING.
« On aurait bien dit »
Glory
« qu'elle allait arriver à queqchose »
Hallelujah !
« avec cette Blanche qui l'a élevée après la mort de Papa Bell. »
TING.
« À partir »
Glory
« pour New York »
Glory
« comme elle a fait. »
Hallelujah !
« Et même aller »
His
« dans cette école »
truth
« de Blancs là-bas. »
is marching on .
TING. TING. TING.
La chanson disparut dans le papier peint, mais Celia n'en continua pas moins.
« Là où qu'elle est tombée, c'est pire que le péché. Les cheveux tout crépus de boue, les vêtements déchirés, complètement bouchonnés. Paraît que maintenant elle s'est mise à faire son pipi au milieu de la rue ! Elle est là à quémander des restes avec la cinglerie qui lui ravage la tête. Et on dit que ce qui se passe la nuit avec les hommes dans la baraque du vieux Bell, y aurait de quoi le faire sortir de sa tombe. »
Ephram sentait des petites gouttes de sueur perler le long de ses tempes. « Ma...
- Mais j'ai aucun reproche à leur faire. Tu sais comment sont les bonshommes. Suffit qu'il y ait de la cochonnerie au menu et ils rappliquent en courant pour le repas de l'enfer. À Liberty, le Diable tient bien les choses en main. Je le sais. J'ai vu de mes propres yeux ce dont il est capable. Les gens tout diminués, les bonshommes ratatinés comme des prunes. Ça laisse le corps vidé, y a pus d'âme, c'est pus qu'une coquille creuse jusqu'à ce que mort s'ensuive. Ouais, je me suis retrouvée face à Satan, chacun d'un côté de l'âtre, aussi près que tu l'es. Je l'ai vu remuer sa grande marmite à âmes au-dessus d'un lac de feu. Moi, le Diable, je le tutoie, hein, alors je sais comment sa cervelle fonctionne, toujours à chercher un nouveau pécheur pour assaisonner sa soupe. Alors quand Glister m'a dit que son gars, Charlie, t'a vu mater cette Bell tous les jours. Lui coller au train. J'ai dit : Pas de ça Lisette. J'ai pas élevé mon gars pour qu'il aille se mettre à la table d'une Jézabel et je sais que c'est pas le genre à apporter le dessert.
- Ceal...
- Y a pas de Ceal qui tienne.
- Mama...
- Quoi ? »
Ephram remarqua qu'il avait le poignet qui tremblait. À peine, mais quand même. Il reposa sa tasse.
« Mama... c'est rien qu'un gâteau.
- Plutôt un hameçon, oui.
- Elle...
- Dis-moi que tu mentirais pas à ta propre mama pour qu'elle te fasse un piège à pute ? »
Ephram aspira une énorme bouffée d'air et la douleur endormie dans ses doigts se réveilla soudain en bâillant. Derrière, Andy entonnait « Amazing Grace ».
« Tes os te font des misères aujourd'hui, mon coco ?
- Non. »
La douleur s'étira dans ses phalanges, dans ses poignets, dans ses bras.
Celia lui prit la main. « Ephram, t'as toujours été simplet. Quand t'étais petit, tu revenais avec un seau de lait à moitié vide au lieu d'un seau entier. T'as jamais réussi à comprendre comment empêcher cette vache de donner un coup de pied dedans. Mais c'est pas grave. Dieu aime les simplets, mais le Diable aussi. Pasque les simplets ils sont pas du genre à résister à la tentation. »
Ephram commença à sentir le feu transpercer ses os, même la moelle grésillait sous sa peau. C'était la douleur des mauvais jours, la pire qu'il ait ressentie depuis des années. Il se mit à transpirer. Ses jambes tremblaient et une goutte de sueur tomba sur la table de la cuisine. Il se leva.
« Tu veux ta canne des mauvais jours ? »
Il répondit sans la regarder : « Je vais pas sortir aujourd'hui, Mama. » Il se dirigea vers la porte tandis que Celia essuyait la goutte de sueur avec un torchon. Il prit l'étroit couloir et elle se leva pour jeter les haricots verts dans une casserole toute prête sur le feu. Il se traîna jusqu'à sa chambre, se débarrassa de ses chaussures cirées, ôta sa veste et son chapeau puis s'allongea à plat dos sur le lit métallique.
Celia cria de la cuisine : « Tu veux une tranche de gâteau, mon chou ?
- Pas maintenant, Mama.
- D'accord, je vais t'en couper un morceau. Je te le mets de côté pour quand tu te lèveras. »

Ephram priait contre la douleur. Elle vint quand même, crépitante comme un brasier. Montante, brûlante, dévorante. Ephram luttait en serrant les dents. La sueur coulait le long de son oreille, tombait sur la taie d'oreiller. Ça se calma un peu. Ephram reprit son souffle. Il sentit les ressorts du lit s'écraser sous lui. Le plafond bas et bosselé depuis que Celia avait embauché le fils du pasteur pour qu'il gratte le stuc tout gris sur le bois.
Ça repartit, ça lui tordait les entrailles, aussi bruyant qu'une alarme d'incendie. Ephram serra les poings si fort, les dix lunules se fondirent dans ce blanc. La douleur s'apaisa. L'air lui manquait.
Les crises empiraient. Ces derniers temps, il avait eu l'impression que ses os étaient le petit bois de Dieu. Et Dieu devait avoir sacrément froid pour allumer autant de feux. Alors qu'Ephram guettait la douleur, il vit Ruby telle qu'elle était avant, la première fois qu'ils s'étaient rencontrés. Une douce petite fille avec des longues nattes. D'une beauté qui faisait mal rien qu'à la regarder, comme du sucre sur une dent cariée.
Ephram avait le souffle rauque. Il pressentait que cette vague-là serait sévère. La douleur le submergea et le monde s'écroula. La dernière pensée d'Ephram, avant de perdre conscience, fut une pensée triste : Ruby ne goûterait jamais le gâteau des anges de Celia.
Sur le couvre-lit en chenille, son corps devint inerte, ses os grinçant encore, même dans le sommeil. Le soleil du samedi chiffonnait les rideaux, envoyant des doigts de lumière sur le parquet. Dehors, quelque chose croassa en haut d'un arbre. Quelque chose de noir et brillant. Quelque chose qui s'envola de son perchoir pour tracer paresseusement des huit au-dessus de la propriété des Jennings avant de foncer directement dans la cour où il atterrit juste devant la chambre d'Ephram. Grattant et paradant jusqu'à ce qu'une femme armée d'un balai le chasse en hurlant de l'intérieur de la maison. Là, la corneille pencha la tête, déploya ses ailes et s'envola. Puis elle croassa.