+ Retour dans l'oeil du cylcone - James Baldwin
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Retour dans l'oeil du cylcone

"Retour dans l'oeil du cyclone" de James Baldwin,
traduit de l'anglais par Hélène Borraz.

MADEMOISELLE, AOÛT 1960
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Point de non-retour
Je suis le seul voyageur noir dans le chaos de l'aéroport de Tallahassee. C'est une journée ensoleillée, oppressante. Un chauffeur noir, tenant en laisse un petit chien, vient à la rencontre de sa patronne blanche. Attentif au chien et discrètement conscient de ma présence, il avance respectueusement vers elle d'une manière curieuse, mélange d'attention et de vigilance. D'âge mûr, rayonnante, visage poudré, elle est visiblement enchantée de revoir les deux êtres qui rendent sa vie agréable. Je suis certain que l'idée que l'un ou l'autre des deux soit capable de la juger, ou la juge durement, ne lui a jamais traversé l'esprit. On dirait presque, tandis qu'elle se dirige vers son chauffeur, qu'elle accueille un ami. Aucun ami ne pourrait plus illuminer son visage. Si elle venait à me sourire de la sorte, je pense que je lui serrerais la main. Mais à peine aurais-je tendu la main que la panique, la confusion et l'horreur envahiraient ce visage, l'atmosphère deviendrait sombre, et le danger, voire la menace de mort, aussitôt planerait dans l'air.
C'est sur de tels petits signes et symboles que repose la cabale sudiste, et c'est pourquoi je trouve le Sud si inquiétant et exténuant. Ce système de signes et de nuances recouvre le terrain miné des non-dits - de l'indicible -, un champ à travers lequel savent naviguer les habitants de la région. Savoir qu'un geste peut mettre une ville à feu et à sang est ce à quoi le Sud fait référence quand il parle de « coutumes populaires ». Ne pas faire ce geste est, dans le Sud, synonyme d'« excellentes relations raciales ». Il est impossible à un Noir du Nord d'acquérir une quelconque expertise dans ce domaine mystérieux, non pas que les comportements raciaux du Sud n'existent pas dans le Nord, mais parce que le Nord n'a jamais eu à construire un mode de vie entièrement fondé sur le mythe de l'infériorité noire. C'est pourquoi la lutte pour la liberté que mènent ici les étudiants noirs est en réalité une tentative de libérer la région, dans sa totalité, de la terreur irrationnelle qui, depuis si longtemps, la gouverne.
Il existe bien entendu deux points de vue concernant la situation de l'homme noir dans le Sud et dans ce pays tout entier, et celui que nous avons surtout entendu toutes ces années appartient à la majorité blanche. Si la génération d'étudiants actuelle joue un rôle si important, c'est qu'elle fait enfin entendre de façon décisive le point de vue des assujettis. Les étudiants n'exigent rien de moins que la révision complète de la manière dont les Noirs sont perçus par les Américains, laquelle implique la révision complète de la manière dont les Américains se perçoivent eux-mêmes.
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Le seul autre homme noir à l'aéroport appartient à la sorte informe et traînant les pieds omniprésente dans les aéroports du Sud et dont l'unique fonction consiste à s'assurer que je mette mes bagages dans le bon taxi - c'est-à-dire celui qui acceptera de me prendre. Et c'est tête baissée qu'il remplit cette fonction à sa manière habituelle. Il y a, ici, une alcôve dominée par l'inscription « salle d'attente pour gens de couleur ». Je réalise alors qu'une étude des directives fédérales concernant les voyages intérieurs aurait été utile, mais uniquement si j'étais venu dans le Sud pour faire jurisprudence - c'est-à-dire si j'étais venu pour être le sujet d'un article et non pour l'écrire. En tant que voyageur inter-États, à la fois moi et l'aéroport serions en train d'enfreindre la loi fédérale si d'aventure j'entrais dans la salle d'attente pour gens de couleur.
J'annonce au taxi que je vais à l'université. Nul besoin de préciser laquelle des deux que compte la ville, et il me dit qu'il y a beaucoup de gens qui s'y rendent en ce moment. Oh, vos gens ont fait beaucoup parler d'eux, semble-t-il dire. Il est du genre fade et rougeaud, la quarantaine. Plutôt aimable et totalement passif, je présume. Il n'y a vraisemblablement aucun intérêt à lui demander ce qu'il pense de la situation ici. La simple mention des événements suffirait à me faire passer pour un fauteur de troubles, ce que ma machine à écrire, mon accent et ma présence ont déjà suffisamment fait. Pourtant j'ai l'impression qu'il adorerait en dire quelque chose - mais sans doute dans ce cas risquerait-il de passer lui aussi pour un fauteur de troubles. J'émets quelques commentaires concernant le paysage, dans le faible espoir qu'il s'ouvre un peu. Le Sud est très beau mais sa beauté rend triste car les existences présentes et passées des gens ici sont si laides que désormais ils ne peuvent même plus se parler entre eux. Nul besoin de pousser beaucoup la réflexion pour être consterné par l'état d'esprit qu'engendre inévitablement le fait que des personnes n'osent pas se parler librement de ce qui les contrarie le plus.
Le chauffeur de taxi me répond de manière plutôt plaisante, calquant son ton sur le mien et aussi, malheureusement, les limites de sa conversation sur les miennes. Nous atteignons le campus de la Florida Agricultural and Mechanical University. Il s'agit d'une université bâtie sur des terres octroyées par l'État. L'établissement, fondé en 1887, « par décision constitutionnelle et promulgation législative », s'appelait alors le State Normal College for Colored. Puis il est devenu le Florida A. & M. College for Negroes. Après la Seconde Guerre mondiale, le « for Negroes » fut abandonné, sans doute jugé à présent redondant.
C'est un très beau campus, situé à environ un kilomètre et demi de la ville, sur la plus haute des sept collines de Tallahassee. Mon chauffeur semble très fier que l'État de Floride ait fondé cette université. Il est clair qu'il tente de désamorcer mes éventuelles critiques en louant l'exploitation laitière, le terrain de football, la maison d'hôtes, les bâtiments pour le département des sciences, les dortoirs. Il est particulièrement loquace concernant l'équipe de football, qui semble, ici, comme dans d'autres campus moins en souffrance, l'une des réussites les plus unanimement reconnues de l'université. La FAMU est, en vérité, un établissement scolaire aussi médiocre que la plupart des universités de ce pays. Il est quasiment impossible de devenir une personne instruite dans un pays si méfiant vis-à-vis de l'indépendance d'esprit. Le fait que la FAMU soit une université noire ne fait que confirmer plus clairement encore ce principe américain ; et la pression que le Florida State Board of Control blanc met sur l'administration et le corps enseignant noirs contribue à freiner l'efficacité de l'université en tant que terrain d'entraînement pour futurs citoyens. De fait, si ce comité de contrôle a gain de cause, la Floride ne produira plus des citoyens mais uniquement des moutons noirs et blancs. Je ne crois pas, ou plus exactement, je me refuse à croire qu'il aura gain de cause mais, actuellement, la seule chose qui l'en empêche sont les étudiants en danger et une poignée d'enseignants et de pasteurs plus gravement menacés encore.
Mon chauffeur insiste sur la nature récente de la plupart des bâtiments du campus. Plus tard, j'apprendrai en effet qu'ils ne datent que de 1956, soit deux ans seulement après l'invalidation par la Cour suprême de l'arrêt « séparés mais égaux ». Les anciens bâtiments, cependant, sont terriblement vétustes et certains des enseignants habitent dans des baraquements abandonnés après la Seconde Guerre mondiale par l'Armée de l'air. Ceux-ci furent également « rénovés » après que l'arrêt « séparés mais égaux » eut été déclaré hors la loi. Lorsque cet arrêt était en vigueur, il importait peu que les locaux pour Noirs soient inégalitaires. Mais maintenant que le décret est illégal, le Sud tente de rendre les locaux pour Noirs égalitaires afin de maintenir ces derniers séparés des autres. Ainsi est-il sans doute possible de conclure sans être malhonnête qu'un bâtiment, un campus ou un système est considéré comme rénové lorsqu'il n'a été que maquillé. Mais je ne dis rien de tout cela à mon chauffeur.
J'apprends en arrivant que la maison d'hôtes de l'université ne m'attendait pas ; cela m'inquiète et me met en colère, et nous roulons jusqu'à un motel à l'extérieur de la ville. Le chauffeur de taxi et la femme noire qui tient le motel se connaissent d'une manière informelle et amicale. Je n'ai sur moi que de grosses coupures et le chauffeur n'a pas de quoi me rendre la monnaie ; mais la femme lui dit qu'elle prendra la somme que je lui dois quand elle me fera payer la chambre et qu'elle la lui donnera lors de son prochain passage. Ils se parlent exactement comme s'ils étaient de vieux amis, mais tout en restant étrangement distants. Il est impossible de deviner ce qu'ils pensent réellement l'un de l'autre.

Des étudiants rencontrés à New York m'avaient parlé de Richard Haley. Je lui avais écrit et voici qu'il arrive désormais pour me servir, quelque temps, d'allié et de guide. Lui et une autre personne de l'université étaient venus me chercher à l'aéroport mais, arrivés trop tard, ils m'avaient raté. Je lui dis que, ne voyant personne qui vienne m'accueillir, j'en avais conclu que les gens de la FAMU ne voyaient pas d'un bon œil ma venue et avaient choisi ce moyen pour me le faire savoir. Grand, âgé d'une quarantaine d'années, Haley fut, peu de temps après que je quitte Tallahassee, démis de ses fonctions du département de musique pour avoir soutenu le mouvement protestataire des étudiants. Il me regarda gravement tandis que je lui parlais, dit qu'il appréciait ma franchise et s'accorda à dire que je rencontrerais probablement de l'hostilité de la part de beaucoup de gens que je serais amené à croiser. Les événements de ces derniers mois avaient créé d'importantes scissions dans le monde noir. Le président de la FAMU, par exemple, ne serait pas content de me voir, car lui et ses supporters espéraient que le problème dans son ensemble finirait par disparaître. Ces hommes se retrouvent dans une situation impossible car leur utilité aux yeux de l'État de Floride n'est liée qu'à leur capacité à influencer et à contrôler leurs étudiants. Mais ceux-ci ne leur font pas confiance, ce qui signifie la mort à la fois de leur influence et de leur utilité. Ces hommes sont tout aussi incapables que l'État de Floride de trouver un moyen pour dévier les étudiants de leur trajectoire actuelle.
Jusqu'à présent, l'utilité du président de l'université noire pour les étudiants, pour la communauté noire et pour l'État se mesurait au nombre d'alternatives à l'égalité qu'il était capable de sortir du chapeau sudiste. La docilité des étudiants était le prix tacite sur lequel ils s'étaient mis d'accord pour obtenir plus de financements, des bâtiments neufs, plus de terrains. Et ces alternatives-là étaient tangibles, car ces choses étaient terriblement nécessaires. Quant au développement et à l'élargissement des cursus proposés, ils s'opéraient généralement en fonction des besoins d'apaisement du mécontentement des étudiants noirs. Comme cette fois où l'État fédéral ne prévit rien pour l'étude du droit dans son université noire ; les étudiants décidèrent alors de s'inscrire, avec la ferme intention de tester la légalité de la position de l'État, dans des établissements pour Blancs. Afin d'empêcher cette mise à l'épreuve, on ajouta le droit aux matières enseignées dans l'université noire. Et c'est ainsi que justement ces dortoirs, laboratoires de chimie et salles de classe obtenus par marchandage par les présidents noirs sont aujourd'hui construits par les États du Sud dans un effort, voué à l'échec, d'affaiblir la puissance de la décision antiségrégationniste de la Cour suprême. Dès lors, le président d'une université noire n'a concrètement plus rien à offrir à ses étudiants - hormis son soutien ; et s'il le donne, il cesse rapidement, cela va de soi, d'occuper ses fonctions. Le système scolaire noir dans le Sud est à l'agonie. Il est aisé de critiquer ces Noirs qui, afin de conserver leur emploi, sont prêts à faire tout leur possible pour miner le mouvement étudiant. Mais il est plus intéressant de considérer ce que la crise actuelle révèle du système sous la coupe duquel ils travaillent depuis tant d'années.
Car le système scolaire ségrégué a toujours été utilisé par les États du Sud comme un moyen de contrôler les Noirs. Quand on regarde tout ce qui a été mis en œuvre par le Sud pour empêcher les Noirs de devenir, ou même de se sentir égaux, il est clair que les États du Sud ne pouvaient pas utiliser les écoles d'une autre manière. C'est là une des raisons, consciente ou non, qui expliquent pourquoi les infrastructures ne furent jamais égalitaires. Le système scolaire démoralisant du Sud est également très révélateur de l'indifférence et de l'irresponsabilité du Nord. Les présidents, directeurs et enseignants noirs ne craindraient pas autant de perdre leur emploi si la possibilité de travailler dans les écoles du Nord ne leur était pas presque entièrement refusée.
Richard Haley me trouva une chambre en ville et me présenta à l'Inter-Civic Council de Tallahassee, une organisation qui ne cache pas sa volonté de continuer à sévir aussi longtemps que la ségrégation fera de même. Elle fut créée en 1956 dans le contexte du boycott de bus. Ce boycott, à Tallahassee, a démarré cinq mois après celui de Montgomery, et pour des raisons semblables : l'arrestation de deux étudiants noirs qui avaient refusé de céder leur place à des Blancs comme le leur ordonnait le conducteur. Le boycott engendra la même série de réactions aussi, allant des croix brûlées, de la fureur et de l'intransigeance des responsables de la ville et de la compagnie de transport - mais également l'unanimité inattendue et quasi totale des Noirs -, jusqu'aux représailles et à l'intimidation et à la quasi-banqueroute de la compagnie de transport, qui retira des rues ses bus un mois durant.
Le révérend C. K. Steele, président de l'ICC, se souvient de ces « jours difficiles ». « Chaque fois que je rentrais ma voiture dans le garage, je m'attendais à ce qu'une balle me frôle la tête en sifflant. » Il n'exagère pas : des impacts de balle sont encore visibles dans la fenêtre de son salon. Le révérend Daniel Speed - un homme trapu, d'allure peu commode, absolument terrifiant s'il n'avait pas adoré rire, propriétaire d'une épicerie à Tallahassee - organisa le pool de voitures pendant le boycott, ce qui lui valut l'explosion des vitres de son magasin. Les enfants de Speed et de Steele sont étudiants et ils figurent parmi les agitateurs de la Floride. Et Speed, Steele et Haley sont les personnes en qui les étudiants ont le plus confiance. Le fait que Speed soutienne les étudiants est particulièrement surprenant étant donné son extrême vulnérabilité en tant que commerçant noir. « Il y a eu, me dit-il, de nombreuses représailles », mais il préfère que je n'en donne pas le détail.

Haley me conduit à l'hôtel où une chambre m'a été réservée ; il est situé dans un des deux quartiers noirs de la ville - apparemment le plus malfamé, à en juger du moins par ses longues rues non pavées et les hommes, femmes, garçons et filles à l'allure pitoyable qui se tiennent en bandes bruyantes devant le salon du barbier, la salle de billard, la Coffee House, le café El Dorado et le Chicken Shack. C'est dans cette partie de la ville que les étudiants de la FAMU viennent chercher leur whisky - nous sommes en pays aride : whisky et ivrognes par conséquent abondent - et des femmes, qui, sans être toutes dévergondées, sont en revanche indiscutablement disponibles. Mon hôtel est celui que l'on trouve dans toutes les petites villes du Sud - celles, du moins, où un hôtel pour Noirs existe. Ce n'est en fait qu'une maison en bois plutôt grande, dirigée par une veuve qui enseigne également dans une école à Quincy, une ville proche. Cet hôtel était forcément un lieu des plus curieux puisqu'il accueille des personnes - allant des avocats de la NAACP , des bigotes en visite et des prêtres défroqués aux proxénètes de passage, en passant par les simples amants d'une nuit - qui ne peuvent tout simplement pas prendre une chambre ailleurs. La veuve, sachant cela, ne peut - d'autant plus qu'elle est aimable et a également besoin de l'argent - refuser quiconque. Ma chambre a été conçue pour que l'on puisse y dormir - éventuellement - mais pas y travailler.
Je tape à la machine la porte ouverte, en raison de la chaleur, et à présent quelqu'un frappe, demandant s'il est possible d'emprunter un crayon. Mais il n'est pas réellement à la recherche d'un crayon, il est simplement curieux de savoir qui peut bien être assis devant sa machine à écrire si tard dans la nuit - surtout dans cet hôtel. C'est ainsi que je fais la connaissance de J., un étudiant de la FAMU venu voir un ami et, peu vraisemblablement, réviser un examen. Âgé de dix-neuf ans, il est particulièrement grand et mince, très foncé, et ses yeux marron sont d'une singulière intelligence et vivacité. Son jeune âge, sans nul doute, ainsi que ce curieux mélange d'expectative et de vulnérabilité, si caractéristique de ces années de jeunesse, m'évoquent aussitôt mes frères cadets au même âge.
Il emprunte le crayon et se tient un moment à la porte, bien plus direct et curieux que moi envers lui. J'apprends néanmoins qu'il est originaire d'une ville de Floride non loin d'ici, qu'il a une sœur mais qu'il est l'unique fils d'une famille très modeste, qu'il est boursier et a l'intention de devenir bactériologiste. Il possède en lui quelque chose d'extrêmement difficile à décrire, aussi, car, bien que nous soyons tous passés par là, nul ne souhaite s'en souvenir : un univers intime de souffrances comme seuls en connaissent les jeunes. En effet, à cet âge-là, on commence à peine à prendre conscience que le monde est difficile et menaçant, qu'on est soi-même douloureusement complexe et que les années à venir promettent d'être plus dangereuses encore que celles écoulées. Et l'on semble sans cesse aux prises, dans quelque endroit inaccessible aux adultes, avec des décisions monumentales.
Une fois sorti de cette tempête, tout le monde en rit ; or, soudain, je prends pleinement conscience qu'il s'agit bel et bien d'une tempête, une tempête à laquelle certains ne survivent pas et dont personne ne sort indemne. Les décisions que l'on prend à cet instant de la vie paraissent toujours, à juste titre, décisives pour déterminer le cours de la vie et sa qualité. Je me demande pour la première fois ce que cela fait de prendre, dans l'obscurité adolescente, les décisions que cette génération d'étudiants a prises. Ils sont en guerre contre tant de choses qu'il est impossible de toutes les nommer. Non seulement doivent-ils réunir la force nécessaire pour se confronter aux représentants de la loi et à ceux qui ne la respectent pas - distinction peu aisée dans l'actuelle Tallahassee - et pour accepter l'éventualité d'être emprisonnés, blessés ou même tués, mais ils doivent, également, trouver la réponse à des problèmes bien plus réels, risqués et personnels que ceux-ci : qui ils sont, ce qu'ils veulent, comment faire pour atteindre leur objectif, comment concilier les responsabilités qu'ils ont envers leurs parents et envers eux-mêmes. Ajoutez à cela les examens ; la difficulté qu'il y a à mener des études dans un contexte si électrique ; l'étrange démoralisation qui peut survenir chez un jeune dès lors qu'il est incapable de respecter le président de son école ; sans oublier les questions considérables qui, qu'elles soient assumées ou réprimées, peuplent forcément l'esprit d'un étudiant condamné à un an de probation. Ce sont là des sujets sérieux, rendus plus graves encore du fait de la quasi-absence de modèles. Un jeune grandit en observant et en imitant ses aînés - il a besoin, de manière universelle, de pouvoir les admirer ; mais mon hypothèse est que dans ce pays, aujourd'hui, il est tout à fait impossible pour un jeune d'acquérir sa maturité par émulation. (Cette impossibilité contient la clé de ce qui a été baptisé la Beat Generation.) Ce que les aînés peuvent offrir aux jeunes est la preuve, dans leur propre chair, des défaites qu'ils ont endurées, des désastres qu'ils ont vécus et des victoires qu'ils ont remportées. C'est là que se situe leur autorité morale, qui est, aussi mystique que cela puisse paraître, la seule autorité qui perdure ; et c'est en se confrontant à cette autorité que les jeunes entrevoient pour la première fois ce que l'on appelle la perspective historique. Mais cela n'existe pas, ne peut exister, que ce soit de manière privée ou publique, dans un pays qui a raconté tant de mensonges sur son histoire, et qui n'a pas encore, c'est un fait, exhumé cette dernière des gravats d'un passé fantasmé. Nulle part est-ce plus vrai que dans le Sud actuel, car si le tissu de mensonges qui depuis si longtemps passe pour l'histoire de cette région avait une quelconque véracité, les Blancs du Sud seraient bien moins tourmentés et la présente génération d'étudiants noirs n'aurait jamais vu le jour. Et c'est certainement l'une des raisons pour lesquelles l'exemple de Martin Luther King, Jr. revêt une telle importance pour ces jeunes gens, même pour ceux qui ne savent rien de Gandhi, ne sont pas religieux ou interrogent durement le principe de la non-violence. King est un homme sérieux parce que la doctrine qu'il prêche se traduit dans la vie qu'il mène. C'est à cette épreuve de vérité que les jeunes immanquablement soumettent les vieux, et c'est à cette épreuve qu'ils soumettent effectivement, à présent, le pays.

Je propose à J. que nous prenions un verre avec son ami et, équipés d'une demi-bouteille de bourbon, nous nous installons plus loin dans le couloir. J'apprends que son ami est en réalité un lointain cousin et chanteur de gospel, et je commence à comprendre que J. est très religieux, autant que j'avais pu l'être moi-même autrefois, si mes souvenirs sont bons. Or, après avoir quitté l'Église, je crois qu'en réalité je m'étais mis dans l'idée que tous les jeunes avaient fait de même, à jamais. Nous parlons, mollement pour ma part, des principes religieux que la famille de J. s'attend à ce qu'il respecte. Je comprends, bien que je ne sache pas si lui comprend (déjà), qu'il parle de ces principes parce qu'il commence à se demander s'il sera, toute sa vie, capable de les suivre. Et cela nous mène, doucement, tandis que la bouteille de bourbon se vide et que le souvenir d'un examen à réviser s'amenuise, à la guerre naissante qui l'oppose à sa famille et à son étrange statut sur ce campus universitaire. J. fait partie de ces jeunes gens dont on a tendance à oublier la réalité, de ces jeunes qui croient véritablement dans les Dix Commandements et pour lesquels des mots tels que « honneur » et « vérité » évoquent des réalités bien plus concrètes que le pain quotidien. C'est de lui que je tiens ma première description du campus, laquelle se révélera très exacte. Les étudiants activement dissidents sont une minorité, bien qu'ils jouissent du support tacite, potentiellement actif, de l'ensemble du corps estudiantin. J. ne fait pas partie des étudiants actifs parce qu'il est boursier et aurait peur de décevoir sa famille s'il se faisait renvoyer. Lui-même avoue que le fait que de telles considérations puissent le dissuader implique qu'il n'est « pas encore prêt pour l'action ». Et, clairement, cela le trouble profondément. « Je ne sais pas, répète-t-il sans cesse, je ne sais pas ce qu'il faut faire. » Mais il est aussi extrêmement malheureux sur le campus parce qu'il fait partie de cette minorité d'étudiants qui étudient pour de bon. « Vous savez, dit-il de cette manière étonnamment abrupte qu'ont les jeunes quand ils se décident à parler, le doyen m'a fait venir un jour dans son bureau pour me demander pourquoi je n'avais pas d'amis. Il m'a dit : "J'ai remarqué que tu ne participais pas beaucoup aux activités d'athlétisme." Je lui ai répondu que je n'étais pas à l'université pour devenir un athlète, et que de toute façon je marche tout le temps, que j'ai tous les amis dont j'ai besoin, tout le monde me respecte et me fiche la paix. Que je n'avais aucune envie de traîner avec cette bande-là de jeunes. Ils viennent ici - le quartier dans lequel nous nous trouvions - tous les soirs. Eh bien, moi, je n'ai pas été élevé comme ça. » Maintenant son air est défiant ; puis perplexe aussi. « J'ai eu la très nette impression qu'il m'aurait davantage apprécié si j'avais ressemblé plus aux autres gamins. » Maintenant son air est indigné. « Vous vous imaginez ? »
Je ne lui dis pas à quel point j'imagine cela sans difficulté, et au bout d'un moment il avoue qu'il préférerait faire ses études ailleurs - « plus au nord, dans une ville plus grande. Je n'aime pas Tallahassee. » Or ses parents souhaitent qu'il reste dans les environs. « Mais maintenant ils se font aussi du souci parce que je suis ici, à cause des sit-in, alors peut-être que... » Il fronce les sourcils. J'imagine ses parents, lisant les journaux, écoutant la radio, téléphonant en longue distance chaque fois qu'on parle de Tallahassee dans les actualités. Il me raconte le 12 mars 1960, jour où un défilé de mille étudiants fut dispersé par des bombes de gaz lacrymogène et se solda par l'arrestation de trente-cinq d'entre eux. « J'étais sur le campus - bien sûr que j'étais informé, de la manifestation je veux dire. Une fille, en pleurs, est revenue en courant au campus. Il m'a fallu une éternité avant de comprendre enfin ce qu'elle disait et, mon Dieu, j'ai cru un moment que des gens avaient été tués en ville. » Mais c'est surtout le fait suivant qui le frappa : « Je me trouvais ici ce soir-là et peut-être que vous ne le savez pas mais cette partie de la ville est toujours en ébullition, or, cette nuit-là - dit-il en faisant un geste -, eh bien, il n'y avait personne dans les rues. Tout était silencieux. Plongé dans le noir. C'était comme si tout le monde était mort. Je n'en croyais pas mes yeux - rien ! » Il se tait. « J'imagine qu'ils avaient peur. » Puis il me jette un regard rapide. « Je ne leur en veux pas. » Je crois qu'il veut dire par là qu'il n'a pas le droit de leur en vouloir. « Je dois arriver à une décision ou à une autre, vite », finit-il par conclure.
Comme je lui annonce que j'irai au campus le lendemain, il me propose des noms d'étudiants qu'il me conseille de rencontrer, et aussi ceux du révérend Steele, du révérend Speed et de Mr Haley. Il ne fait aucun doute que ces trois personnes, plus celle dont je ne peux, à sa demande, révéler le nom - et cela m'horrifie que l'on soit obligé de prendre ce genre de précaution dans ce pays -, étaient les quatre adultes noirs les plus respectés des étudiants. Ce seul fait, puisqu'il s'agit de personnes au dévouement et à l'intransigeance absolus, devrait faire réfléchir la municipalité.
Le lendemain, je rencontre A., avec qui je discute brièvement ; c'est un jeune homme mince, clair de peau, taciturne, originaire de l'Ohio, un étudiant en sociologie qui, après avoir été arrêté pour avoir participé aux sit-in, a été condamné à un an de probation. Il est très pragmatique, calme, agréable et respectueux, et absolument tendu par l'effort que cela lui demande. Ou peut-être que j'exagère, mais je suis toujours terriblement frappé par la retenue anormale de gens aussi jeunes. A. évoque la possibilité d'un transfert dans une autre université. Je n'ai pas vraiment l'impression qu'il perçoive cette éventualité comme très réaliste, et c'est alors que je comprends que sa tension est en partie due à ce qu'il s'inquiète pour ses examens.
Je m'entretiens également avec V., dix-huit ans, originaire de Géorgie, l'enfant le plus maigre que j'aie jamais vu, qui lui aussi a été condamné à un an de probation. Il est assez amer que la communauté noire n'ait pas réagi comme il s'y attendait. « Pourquoi je devrais supporter ça ? » me demande-il - de manière assez peu réaliste puisque, comme je l'apprendrai plus tard, ses parents sont déterminés à ce qu'il reste à Tallahassee, et il devra fort probablement supporter le problème encore deux ans. « Je l'ai fait pour eux. On dirait qu'ils n'ont pas apprécié. » Le fait que les Noirs de Frenchtown - le quartier où je loge - se soient volatilisés le soir du 12 mars l'afflige. Mon impression était qu'il s'attendait à ce qu'ils descendent tous dans la rue à la rencontre des étudiants avec tambours et trompettes.
Pendant les sit-in de février, les étudiants avaient tenté, sans succès, de rencontrer le maire et avaient parlé, sans résultat, aux gérants des supérettes Woolworth et McCrory. (À l'heure où j'écris ceci, le maire de Tallahassee, qui, m'a-t-on dit, utilise le mot « nègre » [nigger] sans retenue, n'a vu les étudiants de sa ville qu'à des comptoirs de restaurant et au tribunal.) L'objectif du sit-in du 12 mars était d'obliger officiels et gérants à rompre leur silence. C'est à cette occasion que des membres du White Citizen's Council, ainsi que des amis, des sympathisants et des personnes « montés par hasard à la ville pour passer la journée », ont accueilli les étudiants avec des battes de base-ball et des couteaux. Les gens bien de Tallahassee n'étaient pas dans la rue ce jour-là, bien sûr ; il n'y avait que les étudiants, la police et la foule ; en conséquence de quoi, je pense qu'il est possible d'avancer que les convictions des gens bien ont moins de réalité que le venin et la panique des pires. La police ne procéda à aucune arrestation parmi les membres de la foule mais dispersa les étudiants à l'aide de bombes lacrymo et arrêta, en tout, trente-cinq d'entre eux, dont vingt-neuf Noirs et six Blancs.
Tallahassee est une ville calme depuis le 12 mars. Les étudiants eurent le sentiment que cette fois-ci eux-mêmes avaient été trop calmes. Les étudiants des deux universités de Tallahassee - Florida State, fondée pour les Blancs, et Florida M & A pour les Noirs - n'ont pas le droit de se rendre sur l'autre campus. Et c'est pourquoi, un lundi soir durant mon séjour du mois de mai, ils se sont réunis dans une église afin d'organiser une réunion de prières qui doit se tenir sur les marches du Capitole dans le but de rappeler à la ville que les étudiants n'avaient nulle intention d'abandonner leur lutte. Il y avait là environ vingt étudiants, dans une proportion de deux Noirs pour un Blanc. C'était une réunion du CORE (le Congress of Racial Equality est une organisation de lutte contre l'injustice sociale prônant la résistance passive) et Haley, Steele et le combattant que je ne peux nommer étaient présents en tant que membres adultes de la direction.
À l'origine, la réunion de prières était l'idée de R., un étudiant blanc, né à l'étranger, qui parlait de façon très posée mais avait des manières pour le moins directes. Dans un premier temps, il ne fut pas certain que la réunion de prières puisse se tenir en raison de la pression à l'approche des examens et des retours programmés des étudiants dans leur famille, nombre d'entre eux ayant prévu de partir dès jeudi.
On espérait également à l'époque, CORE étant désormais l'équivalent d'un gros mot à Tallahassee, obtenir un soutien plus grand de la part de la communauté en demandant aux pasteurs des différentes obédiences de transmettre le message à leurs congrégations et de les inciter à rejoindre les étudiants. La discussion qui suivit cette proposition permet de mesurer la profondeur non seulement de l'hostilité des officiels mais aussi de l'apathie de la communauté.
Un des étudiants noirs déclara que l'on ne pouvait pas faire confiance à tous les pasteurs ; l'un d'eux se sentirait forcément dans l'obligation de prévenir la police. Une étudiante blanche protesta avec véhémence, avançant qu'il n'y avait aucun mal à organiser une réunion de prières - « Ce sera juste une réunion de prières à la bonne franquette ! » - et refusait de croire que la police ne protégerait pas un tel spectacle de piété. Ce qui eut pour effet de soulever la question de la stratégie à suivre. Si la police n'était pas prévenue, alors la réunion devait être qualifiée de spontanée. « Mais on ne peut pas, déclara une étudiante noire, décider d'organiser une réunion de prières spontanée. Surtout sur les marches du Capitole un jeudi à 13 heures. » « Oh, ce sera suffisamment spontané, intervint un autre étudiant (dont mes notes n'indiquent pas la couleur), dès lors que nous aurons commencé à prier. » D., une étudiante blanche, s'opposa à ce qu'on prévienne les forces de l'ordre : « On les aime beaucoup, dit-elle avec une bonne dose d'ironie, mais je ne voudrais pas qu'ils aient l'impression que je leur demande la permission de faire quoi que ce soit. » « Nous ne leur demandons pas la permission, rétorqua un autre étudiant blanc, nous avons le droit d'organiser une réunion de prières et nous ne ferions que les prévenir. » « Il n'y a pas de raison, dit la fille pour laquelle il était impensable que les forces de l'ordre fassent quoi que ce soit à des personnes en train de prier paisiblement, qu'elles nous traitent différemment de n'importe quel autre groupe de citoyens. »
Cela produisit quelques ricanements, et quelqu'un, balayant du regard la pièce, se proposa d'énumérer « oh, à peu près vingt-cinq raisons multicolores ». Aucun de ces propos n'évoquait la peur que pouvait susciter la police ; mais tous laissaient transparaître simplement que personne ne croyait qu'elle pourrait agir de manière impartiale ou « venir nous protéger » comme le suggéra, sans convaincre grand monde, le révérend Steele. Il n'est pas anodin, je pense, de constater qu'aucun des étudiants, hormis une seule fille - qui se révéla être la fille d'un ségrégationniste et qui, en quelque sorte, était donc en train de défendre son père de toute accusation d'infamie -, ne pensait pouvoir demander à la police un service de protection. C'est pour cette raison qu'il fut décidé de ne pas demander aux pasteurs de la ville de convier leurs congrégations. « Si trop de gens sont au courant, cela ne fera que leur donner du temps pour appeler tous ces gens des campagnes et les policiers d'État, et ce sera la pagaille », dit quelqu'un. Et cela laissa grande ouverte la question de comment, précisément, gérer la police. Était-il, d'un point de vue stratégique, préférable de la prévenir ou non ? « Le dire à la police, déclara un étudiant noir, revient à le dire au White Citizen's Council. » À nouveau, il est intéressant de noter que personne, Blanc ou Noir, ne contesta cette affirmation. Il fut finalement décidé de ne pas prévenir la police et d'arriver sur les marches du Capitole seul ou par deux. « De cette manière, ils n'auront pas le temps de réunir leurs gars. »

La réunion de prières n'eut finalement pas lieu. Les téléphones se mirent à sonner tôt le matin du jour dit pour prévenir que les informations concernant le projet avaient fuité et que les étudiants pouvaient s'attendre à de gros ennuis s'ils tentaient de s'approcher du Capitole.
Le lendemain, je discute avec Haley et lui demande quelle est, selon lui, l'attitude de la plupart des Blancs dans le Sud. Je m'avoue dérouté. Haley ne répond pas directement à ma question.
« Ce que nous essayons de faire, m'explique-t-il, est de piquer un peu leur conscience. Ils ne veulent pas y penser. Eh bien, nous devons les y obliger.
« Quand ils rentrent du travail, continue Haley, et allument la télévision, te voilà - voulant dire toi, le Noir - en route vers la prison à nouveau, et ils savent, au fond d'eux-mêmes, que ce n'est pas parce que tu as fait quelque chose de mal ; quelque chose se passe alors en eux, quelque chose doit se passer en eux. Ce sont des êtres humains aussi, vous savez », sur quoi, il sourit. Nous nous trouvons dans le hall du bâtiment qui abrite le département de musique.
Nous sommes en fin d'après-midi et il s'apprête à faire passer un examen. Je l'ai entendu tenir de tels propos plus d'une fois déjà à tel ou tel étudiant aigri et caustique, tentant de toutes ses forces d'inculquer à son interlocuteur que la charité sans changement social est vide de sens - comme s'escrime à le prouver ce pays ! Haley parle très calmement. « Nous devons réveiller tous ces gens du milieu, dit-il. La plupart des gens blancs dans le Sud n'aiment pas particulièrement l'idée d'intégration, mais ils suivront. Ils finiront par s'y habituer. »
Et tout cela, je me dis en moi-même, ne sera qu'une page de l'histoire. Je ne peux m'empêcher de me demander quelle sera la nature de cette page, et si c'est à notre salut ou à notre perte que, heure par heure, dans ce pays, nous assistons.
Je peux voir à la manière dont Haley me regarde qu'il sait qu'à mon tour je me sens plutôt aigri et caustique aujourd'hui. Je me demande comment lui se sent. Je sais qu'il a peur de perdre son travail. Je l'admire, bien au-delà des mots, de jouer avec tant de calme cette partie si cruciale.
Haley part faire passer son examen, alors je marche dehors, j'attends mon taxi et regarde les étudiants. Une décennie et demie seulement nous sépare, mais que de changements au cours de ces quinze années ! Le monde dans lequel je suis né doit leur sembler aussi lointain que le Déluge. Je les observe. Leur manière de marcher, parler et rire m'est aussi familière que ma peau, et pourtant ils ont quelque chose de nouveau. Ils me rappellent tous les garçons et les filles noirs que j'ai connus et ils me rappellent moi-même ; mais la vérité, c'est que je n'ai jamais été comme eux. Il m'a fallu beaucoup d'années pour vomir toutes les saletés que l'on m'avait enseignées sur moi-même, et auxquelles je croyais à moitié, avant de pouvoir arpenter cette terre comme si j'y étais autorisé.
Eh bien, ils n'ont pas eu besoin de prendre le même chemin que moi. C'est ce que j'entends des parents noirs dire, avec une sorte de fierté et de soulagement indicible, lorsqu'un de leurs enfants reçoit son diplôme ou remporte un prix ou part en voyage en Europe : lorsque, en somme, un de leurs enfants commence à entrer dans le monde en homme ou femme libre. La société dans laquelle naissent les enfants noirs américains a toujours présenté un défi bien particulier à leurs parents. Cette société les oblige à inculquer à l'enfant une force grâce à laquelle il saura que la définition de sa place telle qu'elle est dictée par le monde, ainsi que les moyens mis en œuvre pour lui imposer cette définition, ne doivent pas, un instant, être respectés. Cela signifie que le parent doit prouver au quotidien, par sa personne, à quel point la force du monde est faible au regard de la force d'une personne déterminée à être libre. Mais c'est là un défi cruel, car la force du monde est immense. C'est pourquoi le vœu Mes enfants ne vivront pas ce que j'ai vécu n'est rien d'autre qu'une déclaration de guerre, une déclaration qui a causé d'innombrables victimes. Des générations d'enfants noirs ont dit, tout comme les étudiants d'ici ont dit : « Mon papa m'a appris à ne jamais baisser la tête devant quiconque. »