+ La Vallée tueuse - Westerman Frank
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Westerman Frank La Vallée tueuse

"La vallée tueuse" de Frank Westerman,
traduit du néerlandais par Annie Kroon.

UNE MORTALITE MYSTERIEUSE
FRAPPE UNE VALLEE AFRICAINE

YAOUNDE, le 25 août 1986 - Dans une vallée retirée de l'ouest du Cameroun 1 200 personnes au moins sont mortes pour une cause encore inconnue.
La tragédie s'est produite dans la vallée de Nyos, à trois cents kilomètres environ au nord-ouest de la capitale Yaoundé, dans la nuit du 21 au 22 août.
La plupart des victimes semblent avoir péri durant leur sommeil. On ne relève aucune trace de destruction ni sur les habitations ni sur les plantations. En revanche on aurait retrouvé mortes dans la vallée d'innombrables espèces animales, parmi lesquelles des vaches, des oiseaux et des insectes.
Radio Cameroun informe que des équipes de secours, munies de masques à gaz et de bouteilles d'oxygène, essaient d'atteindre la zone sinistrée.
Entre-temps, des centaines de blessés ont été évacués vers un hôpital de la ville de Wum. Un médecin décrit les symptômes comme « des genres de pustules » et « des signes d'asphyxie comme par étranglement ».
Le soir du 21 août une explosion a été entendue dans les alentours. Des témoins disent avoir vu les eaux claires du lac Nyos, tout proche, se colorer en rouge après qu'un coup de vent soudain eut causé des vagues gigantesques.
Deux ans plus tôt, le 15 août 1984, 37 travailleurs d'une plantation ont trouvé la mort près du lac Monoun, à cent kilomètres au sud-est du lac Nyos. La cause de cette mortalité n'a toujours pas été éclaircie. (BBC, REUTERS)

I
Les tueurs de mythes
1
Le 7 décembre 2010, j'avais un rendez-vous qui n'eut pas lieu. J'étais venu spécialement à Paris, escomptant ouvrir mon récit sur ce rendez-vous.
Dans le train qui filait à travers les plaines du nord de la France, j'ouvris le journal. Je contemplais un certain temps un gros plan du Soleil, pris par la NASA. De la boule de feu jaillissaient des spirales jaune orangé, « une éruption solaire qui peut dérégler les communications sur notre planète », mais qui - comme d'habitude - rapportée à l'échelle cosmique ne causait pas la moindre ride.
Dehors, la journée se déroulait sans soleil. De la neige était annoncée, et elle était bien là, effectivement. Les premiers flocons tombaient quand je mis le pied sur le quai de la gare du Nord - le wagon de queue du Thalys se trouvait à l'extérieur de la verrière. Le temps que j'arrive à mon hôtel, Paris s'était transformé en un décor de Noël enneigé, avec des illuminations féeriques, mais des fanfreluches datées. Sur les trottoirs et les escaliers des bouches de métro, une neige boueuse faisait une tache claire dans la lumière déclinante du soir. Dans la rue, les passants se hâtaient. Place de la Concorde, le carrousel des feux rouges arrière s'était immobilisé. En passant devant une agence de la BNP Paribas, je constatai qu'à l'exception d'une poignée de clients qui se mettaient à l'abri, il n'y avait pas d'affluence particulière. C'était notable, vu que le 7 décembre était le jour attendu depuis si longtemps de la « ruée sur les banques » (bankrun). Avec pour slogan « La Deuxième Révolution française ! », des dizaines de milliers d'amis de Facebook allaient ébranler le système bancaire international en retirant de l'argent tous en même temps. Ce ne serait pas la ruée sur la Bastille, mais sur les distributeurs de billets de la capitale. À en croire les instigateurs de la « ruée bancaire », le peuple renverserait aujourd'hui ces piliers de la puissance. « Sans violence. Tout simplement ! »
Je n'avais rien contre l'agitation de la rue, mais je n'étais pas venu pour ça. J'étais venu pour les lacs de montagne camerounais et leur capacité à semer la mort et la désolation. Des années auparavant, en 1992, j'avais fait un reportage radiophonique sur ce phénomène. Le résultat, quarante-cinq minutes de bruits, de chants, d'interviews, était un moment pris sur le vif. Ou plutôt, comme je le voyais maintenant : une étude préparatoire. La déflagration s'était tue, les corps étaient enterrés, mais une explication concluante faisait toujours défaut. Sur une longueur de dix-huit kilomètres, la vallée des morts de Nyos restait une zone interdite, gardée par l'armée, avec pour conséquence que les histoires sur ce qui s'était passé en 1986 purent, pendant environ vingt-cinq ans déjà, librement se ramifier et proliférer.
En route vers le lieu de mon rendez-vous, je retirai de l'argent. Le restaurant où j'étais censé me trouver à huit heures du soir était reconnaissable au mouton en bois qui se trouvait à l'entrée. Il était situé sur une place, à l'ombre de la basilique Sainte-Clotilde et avait pour nom Le Basilic.
Le mouton était bien là.
2
Voici ce que je savais déjà :
Dans son appartement parisien, au 15 quai de Bourbon, le lundi 25 août 1986, Haroun Tazieff alluma la radio de très bonne heure et écouta les nouvelles. Depuis le bulletin d'une heure du matin, le présentateur parlait « d'au moins 1 200 morts » dans une vallée à l'ouest du Cameroun. Les victimes paraissaient avoir été surprises dans leur sommeil par un nuage toxique qui probablement s'était dégagé le 21 août d'un lac de montagne, le « lac Nyos ».
Un peu plus tard, le téléphone sonne. Haroun Tazieff décroche dans son bureau et a l'Agence France Presse au bout du fil. Le reporter de service lui demande un commentaire sur la mystérieuse catastrophe. On a entendu une explosion, un lac a viré de couleur et il y a eu une mortalité massive et soudaine parmi les hommes et les animaux.
Sans hésiter, Tazieff déclare qu'ils ont été asphyxiés par un nuage de dioxyde de carbone, le gaz que nous expirons.
« Le gaz toxique est un gaz carbonique », selon le volcanologue français Haroun Tazieff.
Voilà le texte de la dépêche de l'AFP qui, ce lundi matin, à 8 h 49, est diffusée dans le monde entier. C'est une première. Reuters et AP, les agences d'information concurrentes, sont encore occupées à glaner les rares faits disponibles ; l'AFP informe d'ores et déjà sur ce qui s'est réellement passé.
Le dioxyde de carbone est une fois et demie plus lourd que l'air, précise Haroun Tazieff. S'il est libéré à l'état pur, il se répand sur le sol en recherchant, comme l'eau, le point le plus bas. Lui-même, au cours d'une expédition au Congo, fut un jour submergé par une nappe de CO2 et, littéralement, « mis K.-O. ». Si on n'échappe pas immédiatement au gaz, on meurt asphyxié, avec la seule consolation que cette mort est indolore.
Voici donc le coup qui ouvre la partie d'échecs engagée par le volcanologue le plus célèbre du monde. Haroun Tazieff, âgé de 72 ans, tape sur le bouton de la pendule : le blitz qui l'oppose à ses confrères a commencé.
3
Huit fuseaux horaires à l'est du méridien de Paris, Haraldur Sigurdsson règle son récepteur radio universel sur la fréquence de BBC WORLD. À 2 800 mètres d'altitude, il a vue sur la mer de Java. Sigurdsson, âgé de 47 ans, cheveux blond filasse, est assis devant sa tente, au sommet du Tambora, dans l'archipel indonésien - un Islandais sous les tropiques. Dès qu'il entend la nouvelle provenant du Cameroun, son sang ne fait qu'un tour. Sigurdsson est sur le point d'ordonner à ses porteurs de remballer tout le matériel et de descendre vers la côte. Le soir commence à tomber. Au plus tôt le mercredi 27 août, il pourra prendre un bateau jusqu'à Bali. Et de Bali partent des avions. Il calcule qu'il aura besoin d'une semaine pour gagner la zone du sinistre. Mais c'est en pure perte que l'adrénaline coule à flots dans ses veines : il est lié par contrat à l'université de Rhode Island.
Au cours de la soirée son excitation fait place à de la colère, et quand la colère reflue, l'exaspération monte en lui. Haraldur Sigurdsson, le seul scientifique occidental qui pense pouvoir expliquer les foucades mortelles des lacs camerounais, est coincé à Sumbawa, en Indonésie.