+ Londres après minuit - Cruz Augusto
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Cruz Augusto Londres après minuit

"Londres après minuit" d'Augusto Cruz,
traduit de l'espagnol (Mexique) par André Gabastou.

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Forrest Ackerman vivait pour les monstres et certains d'entre eux, les plus légendaires, survivaient grâce à lui. Le jour où il sollicita mes services, il donnait l'impression de ne pas avoir de temps à perdre. Bien qu'âgé de quatre-vingt-onze ans, il n'arrêtait pas de consulter des documents tout en parlant au téléphone, prenait des notes et essayait d'écraser une fourmi qui se promenait sur le bord de son bureau. Dans son dos s'empilaient des tours de DVD, de beta vidéo-cassettes et de VHS, de films super 8 ou 16 mm et de boîtes en fer-blanc dans lesquelles il rangeait des négatifs. Chaque centimètre de mur était recouvert de photos où des dinosaures, des extraterrestres et d'autres êtres étranges l'étreignaient et saluaient avec enthousiasme l'appareil. Les rayonnages, bourrés de livres, menaçaient à tout moment de s'écrouler tandis que trois meubles pour archives qu'il était impossible de fermer semblaient prêts à cracher de leurs entrailles des centaines de documents : si les monstres logés dans son bureau ne l'avalaient pas, ce seraient sans doute ces montagnes de papier qui le feraient. Son bureau avait beau être chaotique, dès qu'il avait besoin d'un document, il le retrouvait aussitôt. L'homme qui était devant moi évoluait dans ces lieux comme un créateur dans son univers. Il portait une chemise de soie rouge et un pantalon couleur café retenu par une ceinture noire très au-dessus du nombril. Une moustache fine et clairsemée s'allongeait sur ses lèvres au-dessous de fosses nasales surmontées de grosses lunettes à monture noire. Après qu'il eut raccroché, son bras droit éloigna un tas de documents afin de dégager une oasis sur son bureau :
- Le mieux serait d'abréger les présentations, n'est-ce pas ? Je connais votre dossier comme vous connaissez sûrement le mien, dit-il non sans raison.
Comme j'avais pu le vérifier avant d'aller chez lui, j'étais en face du plus grand collectionneur du monde de films d'horreur et de science-fiction. Du temps où il était écrivain, éditeur et agent, Forrest J. Ackerman, également connu sous les noms d'Ackermonster, Forry, Dr Acula, Uncle Forry ou Mr Sci-Fi pour avoir imposé l'abréviation la plus célèbre du genre, avait réussi à rassembler la plus grande collection d'objets utilisés pour ce genre de films. Après avoir imprimé des fanzines à l'aide de ronéos prêtées au début des années 1930, il avait livré pendant des décennies une bataille aux dimensions galactiques aux côtés de jeunes écrivains de science-fiction pour que le genre qui faisait la conquête de l'univers ait droit à un peu de respect parmi les êtres humains. Sa collection devint si vaste qu'il construisit son propre musée baptisé l'« Ackermansion », demeure Ackerman. Toutefois, en fin de carrière, ses frais médicaux, ses conflits juridiques et son refus d'en faire payer l'entrée l'obligèrent à vendre dans la cour de sa maison une grande partie de la collection qu'il avait rassemblée pendant plus de soixante-quinze ans en fouillant dans les sous-sols de studios de cinéma, les conteneurs à ordures des compagnies cinématographiques et les combles de retraités qui s'étaient spécialisés dans les effets spéciaux. C'était insupportable, avait-il déclaré au cours d'une interview au sujet de la vente de sa collection, chaque fois qu'une pièce partait, j'avais l'impression qu'on m'arrachait non seulement une histoire mais aussi un bout de peau, je savais que la nuit venue, quand tout serait terminé et que je me regarderais dans la glace, l'image qu'elle me renverrait serait celle d'un homme incomplet et dépouillé de parties de lui-même qui ne reviendraient jamais. Après cet échec, il décida d'installer ce qui restait de son musée dans sa propre maison, beaucoup plus petite et modeste, et où la seule pièce exposée qui se déplaçait était lui-même. Sa confiance excessive lui valut de nombreux vols car il suffisait de sonner pour qu'il ouvre la porte et montre sa collection à n'importe qui. Ackerman, qui avait grandi parmi des monstres et des êtres infernaux provenant d'autres univers, n'avait jamais compris que la vraie méchanceté était concentrée dans la troisième planète du système solaire. Il avait gardé par-devers lui quelques objets particuliers qu'il refusa de vendre malgré les propositions mirifiques de studios de cinéma et de collectionneurs privés. Le jour où je lui rendis visite, il joignit ses mains sous son menton comme s'il priait et me montra deux pièces parmi les plus précieuses : dans la main droite, l'anneau porté par Bela Lugosi dans Dracula, et dans la gauche, un autre en forme de scarabée porté par Boris Karloff dans La Momie, et qui, selon ses admirateurs, parvenaient à prolonger la vie du collectionneur. Puis il se leva et arpenta le salon avec une vitalité remarquable pour une personne de quatre-vingt-onze ans, après tout peut-être les anneaux fonctionnaient-ils. Tel le dernier descendant d'une vieille dynastie déchue ou Dracula montrant son château à Jonathan Harker, Ackerman me fit faire le tour de ce qui restait de son musée en me disant qu'il s'était donné le plus grand mal pour arracher à l'oubli ou à la destruction certains des objets les plus précieux : le stégosaure qui apparaît dans la première version de King Kong, la cape de Dracula portée par Bela Lugosi, le costume de l'étrange créature du lac noir, des masques aliénigènes de La Guerre des mondes et le robot de Metropolis de Fritz Lang. La collection Ackerman était une sorte de Fort Nox de la science-fiction.
- J'imagine qu'après avoir travaillé si longtemps au FBI sous la direction de Hoover, ces monstres ne doivent pas trop vous faire peur, dit-il.
Nous nous arrêtâmes devant une vitrine à l'intérieur tapissé de velours rouge et qui contenait un haut-de-forme noir et une rangée de dents pointues. Forrest Ackerman ouvrit la vitrine et caressa les deux objets en fermant les yeux.
- Est-il vrai que vous avez résolu toutes les affaires que le FBI vous avait confiées ?
- J'ai été écarté de certaines avant la fin de l'enquête, répondis-je.
Ackerman ôta ses lunettes, souffla dessus et les nettoya avant de les remettre sur son nez.
- Vous n'avez jamais eu l'impression, monsieur McKenzie, que votre vie était incomplète, qu'il lui manquait un petit détail, mettre la main sur telle ou telle information, une simple chose qui permette de quitter tranquillement ce bas monde ? me demanda-t-il en remettant les objets dans la vitrine et en la refermant soigneusement.
Il me regarda quelques secondes et se racla la gorge comme quelqu'un qui appuie deux fois sur l'accélérateur d'une voiture avant de démarrer.
- Je vais vous raconter une histoire qui a commencé il y a soixante-dix-neuf ans, j'avais à peine onze ans et vous, vous n'étiez pas encore né : les étranges événements qui ont entouré Londres après minuit, le film le plus recherché de l'histoire du cinéma.
On m'accuse d'avoir porté au pinacle 5,692 pieds de pellicule nitrate. D'en avoir fait, par le biais de mon magazine Famous Monsters of Filmland, le Necronomicon actuel. D'avoir poussé des centaines d'adolescents qui se prenaient pour des chevaliers du Moyen Âge et pourchassaient des dragons et des licornes à s'enfuir de leurs maisons pour rechercher, animés par davantage de foi que d'esprit scientifique, ces sept bobines qui, comme le furent un temps les manuscrits sacrés de la mer Morte, sont cachées dans quelque sous-sol moisi ou protégées par des chauves-souris dans un grenier plein de toiles d'araignées en attendant d'être retrouvées. Eh bien, monsieur McKenzie, je me déclare coupable de tout. Nous sommes des pièces d'un grand puzzle que le destin rassemble de façon mystérieuse, dit Ackerman. Puis il se racla la gorge et reprit la parole : Tod Browning s'échappa de chez lui à seize ans pour rejoindre un cirque où il fut magicien, danseur et présentateur de l'homme sauvage de Bornéo jusqu'à ce qu'on découvre la supercherie. Il s'était rendu relativement célèbre en jouant au cadavre vivant enterré tous les week-ends dans les villages où le cirque passait, expérience qui le marqua à vie. Lon Chaney, pour sa part, passa toute son enfance avec ses parents sourds-muets, ne communiquant avec eux que par gestes, ce qui sans doute non seulement l'aida dans ses prestations mais aussi le prédisposa à interpréter des êtres torturés, grotesques, estropiés et blessés. Sa capacité à se transformer en n'importe quel personnage lui valut d'être appelé l'homme aux mille visages. Vous, moi, tous les hommes étaient contenus dans cette mallette, affirma Ackerman en montrant une vitrine où était exposée la trousse à maquillage de l'acteur qui contenait des flacons, des teintures, des pots de crème, des dents, des yeux et des fausses barbes. Une plaisanterie répandue dans ces années-là, rappela-t-il, consistait à crier en montrant le sol : N'écrase pas cette araignée, c'est peut-être Lon Chaney. Telle était la gloire de Chaney, l'une des premières grandes stars du cinéma. Irving Thalberg les avait présentés l'un à l'autre en 1918 et, à partir de cette date, Chaney et Browning devinrent le premier duo acteur-metteur en scène à succès de l'histoire du cinéma, d'abord à l'Universal Studios, puis à la MGM. Ils avaient réalisé ensemble les films les plus étranges, les plus fascinants, les plus macabres et bizarres de l'époque, comme The Unholly Three, The Road to Mandalay et The Unknow, où l'interprétation d'Alonzo, un homme sans bras qui lance des couteaux dans un cirque, fit de Chaney un mythe, regardez l'affiche, dit Ackerman en montrant le mur. Browning arrivait avec l'idée d'un personnage auquel tous les deux donnaient forme avant de construire l'histoire. Chaney caractérisait le personnage, préparait les maquillages et les accessoires nécessaires pour hypnotiser le public. Il fut non seulement le meilleur acteur de son époque, mais aussi le premier à considérer le maquillage comme apte à créer une atmosphère singulière et à ajouter du piment à la prestation, peu de gens savent qu'il a écrit les premiers textes connus sur les techniques de maquillage. Le sommet de leur collaboration date de juillet 1927 quand Browning dirige de nouveau Chaney et qu'au bout de vingt-quatre jours, temps record pour un tournage, ils terminent Londres après minuit. Le film, qui avait coûté 152 000 dollars, en rapporta au bas mot 540 000, ce fut l'une des plus grosses recettes de ces années-là. Le 3 décembre 1927, grelottant de froid dans la queue du cinéma en attendant l'ouverture du guichet, un enfant de onze ans serrait dans son pardessus la somme exacte pour acheter un billet après avoir fait toutes sortes de travaux pendant quinze jours : de petites tâches domestiques comme promener des chiens ou déblayer les portes enneigées de ses voisins afin d'assister à la sortie du film. Le cinéma avait cessé d'être à ses yeux un divertissement familial pour devenir un luxe que ses parents ne pouvaient pas lui payer et moins encore à l'approche des fêtes de fin d'année car le bruit courait qu'une crise économique était imminente. Ses amis plus fortunés purent se payer des billets de balcon tandis que lui dut se contenter d'un fauteuil au parterre. Quand les lumières s'éteignirent et que l'on commença à entendre la musique, une sensation étrange s'empara des spectateurs. Quiconque aura vu sur l'écran les dents pointues de Lon Chaney, ses yeux humides et injectés de fureur, l'expression macabre de son visage, ne pourra jamais les oublier, monsieur McKenzie. Terrorisé, l'homme qui jouait au piano la partition du film s'arrêta deux fois sans que personne proteste. Ébranlés, les hommes quittèrent la salle par dizaines, assez effrayés pour oublier leurs chapeaux et ne pas retourner les chercher. Des femmes et des enfants se mirent à crier et à courir dans les couloirs, cherchant la lumière protectrice du hall. Le cinéma était encore nouveau et le mystère qui entoura toujours la personnalité de Chaney fit croire à beaucoup que c'était vraiment un vampire, même Bela Lugosi dans Dracula, film mis en scène également par Browning, n'impressionna pas à ce point le public. Fasciné, souriant, l'enfant de onze ans attendait la suite et sa terreur était telle qu'elle l'empêchait de se lever de son fauteuil, mais il savait très bien que, même s'il avait pu le faire, il n'aurait pour rien au monde quitté la salle. À la fin du film, quand les lumières s'allumèrent, il observa les spectateurs et ne vit aucun soulagement se dessiner sur leurs visages. Malheureusement, les amis de l'enfant, épouvantés, s'étaient enfuis et il dut retourner seul chez lui en pleine tempête de neige, persuadé qu'un vampire se cachait derrière chaque homme croisé dans la rue qui portait un haut-de-forme et un pardessus. Mais revenons à nos moutons, monsieur McKenzie, laissons tomber tous ces souvenirs qui ne mènent à rien, tenons-nous-en aux faits bruts. Plus de soixante-dix-neuf ans ont passé et la dernière chose qu'on ait apprise sur le film concerne un inventaire effectué par la MGM en 1955 qui précise qu'il est rangé dans l'entrepôt n° 7, celui qui, en 1967, fut entièrement détruit par un incendie. La MGM a toujours été extrêmement diligente, voire méfiante, en tout ce qui concerne la propriété et le recensement de ses films, moyennant quoi, comme j'ai pu le vérifier pendant ces quarante dernières années, il y a fort peu de chances qu'un vieux projectionniste en ait gardé une copie. La MGM a d'ailleurs entamé dans les années 1970 une recherche sur le plan mondial qui a complètement échoué. En 2002, au moment où la propriété intellectuelle concernant ce film allait expirer, un document pré-imprimé fut rempli au bureau d'enregistrement des droits d'auteur qui se trouve à la bibliothèque du Congrès avec le titre du film, ce qui signifie que quelqu'un l'avait retrouvé. Je sais ce que vous êtes en train de penser parce que la même idée m'a traversé l'esprit, mais quand nous avons fait des recherches sur la personne qui avait rempli la fiche de pré-enregistrement, tous les renseignements se sont révélés faux. Par ailleurs, le Congrès a repoussé de vingt ans la législation en matière de copyright si bien que ce ne sera qu'en 2022 que toute personne possédant une copie du film pourra l'enregistrer pour son usage personnel ou la vendre. Je ne peux pas attendre jusque-là, monsieur McKenzie : on vient de me détecter un Alzheimer et, même si je dispose de registres écrits pour lutter contre l'oubli, un jour je ne saurai plus ce que signifient les mots, le lendemain comment il faut faire pour lire, et peu à peu chaque objet, les films, les masques, les anneaux, la cape de Bela Lugosi, plus rien n'aura de sens pour moi. Je suis sans doute la seule personne vivante à avoir vu le film, dit-il. Ma mémoire, ajouta-t-il en portant un index à son front, se désintègre lentement comme le nitrate du film. Londres après minuit est le Saint-Graal du septième art, le rêve des collectionneurs, des chercheurs et de cet enfant de onze ans. Je vous offre la possibilité de résoudre l'un des plus grands mystères de l'histoire du cinéma. Votre mission, si vous l'acceptez, sera de retrouver Londres après minuit pour que je le voie. Peu importe si votre dossier mentionne que vous êtes à la retraite, monsieur McKenzie, dès que je vous ai vu entrer par cette porte, j'ai perçu de l'inquiétude dans votre regard. Vous, comme moi, vous cherchez encore quelque chose et je sais que c'est la raison pour laquelle vous n'allez pas hésiter à vous occuper de cette affaire comme si elle vous appartenait.
Je n'ai pas les moyens de vous payer de fortes sommes, à peine plus que vos frais et une prime de cinquante mille dollars si vous retrouvez le film. La vie sans énigmes à résoudre est ce qui ressemble le plus à la mort. (Il m'en proposait une et moi, retraité du FBI, même si j'avais refusé toutes celles qui s'étaient présentées, j'en cherchais encore une.) À en juger par l'expression de votre visage et par votre présence ici, je déduis que vous avez décidé d'accepter ma proposition, conclut Ackerman.
Pour la première fois, sa voix ne semblait ni autoritaire ni didactique, mais étrangement aimable. Je l'observai sans rien dire. J'étais techniquement devant mon premier client.