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J.R.R. Tolkien Lettres

"Lettres" de J.R.R. Tolkien
Editées et sélectionnées par Humphrey Carpenter avec l'assistance de Christopher Tolkien.
Traduites de l'anglais par Vincent Ferré et Delphine Martin.

 

[…]

7 juin 1955

76 Sandfield Road, Headington, Oxford
[…]
Le Seigneur des Anneaux, en tant qu'histoire, a été achevé il y a si longtemps que je peux l'envisager dans une large mesure de façon impersonnelle, et trouver les « interprétations » tout à fait amusantes ; y compris celles que je pourrais faire moi-même, qui sont pour la plupart post scriptum : j'avais très peu d'intentions particulières, conscientes, intellectuelles à l'esprit, à aucun moment. A l'exception de quelques critiques délibérément désobligeantes, comme celle du vol. 2 parue dans le New Statesman et dans laquelle vous et moi étions tous deux éreintés à coups de « pubescent » et « infantilisme », ce que les lecteurs élogieux ont tiré du livre ou y ont lu m'a semblé bien vu, même lorsque je ne suis pas d'accord. Toujours à l'exception, bien entendu, de toute « interprétation » allant dans le sens de la simple allégorie : c'est-à-dire en rapport avec le particulier et l'actualité. Dans un sens plus large, il est impossible, j'imagine, d'écrire une « histoire » qui ne soit pas allégorique dans la mesure où elle « naît à la vie » ; car chacun de nous est une allégorie, incarnant dans un récit particulier et revêtu des habits de l'époque et du lieu, la vérité universelle et la vie éternelle. En tout cas, la plupart des personnes qui ont apprécié Le Seigneur des Anneaux ont été touchées avant tout par l'histoire palpitante ; et c'est bien ainsi qu'il a été écrit. Même si l'on n'échappe pas, bien sûr, à la question « de quoi cela parle-t-il ? » par cette porte dérobée.
[…] Je suis des West Midlands par mon sang (et j'ai pris goût au haut moyen anglais des West Midlands comme langue connue dès que je l'ai vu), mais peut-être qu'un trait de mon histoire personnelle expliquera en partie pourquoi « l'atmosphère du nord-ouest » m'attire à la fois comme une « patrie » et une découverte. Je suis en fait né à Bloemfontein, et ces impressions profondément ancrées, ces souvenirs latents de ma prime enfance, qui sont encore disponibles sous forme d'images pour être analysés, sont donc pour moi ceux d'un pays chaud et desséché. Mon premier souvenir de Noël est d'un soleil éclatant, de rideaux tirés et d'un eucalyptus qui se fane.
J'ai bien peur que tout cela ne commence à être d'un ennui épouvantable, et ne soit trop long, en tout cas plus long que ne le mérite « cette personne indigne qui se tient devant vous ». Mais il est difficile de s'arrêter une fois lancé sur un sujet aussi passionnant pour nous que nous-même. Quant aux circonstances de départ : je suis particulièrement conscient de celles liées à la langue. Je suis allé à la King Edward's School et j'ai consacré l'essentiel de mon temps à apprendre le latin et le grec ; mais j'ai également appris l'anglais. Pas la littérature anglaise ! À l'exception de Shakespeare (que je détestais cordialement), le principal contact avec la poésie consistait à devoir tenter d'en traduire en latin. Ce n'est pas une mauvaise initiation, même si c'est un peu superficiel. J'entends par appris l'anglais, des notions de la langue et de son histoire. J'ai appris l'anglo-saxon à l'école (ainsi que le gotique, mais c'était accidentel et sans aucun lien avec le programme, même si cela a été décisif : j'ai découvert à cette occasion non seulement la philologie historique moderne, qui faisait appel au côté historique et scientifique, mais aussi, pour la première fois, l'étude d'une langue par pur amour ; je veux dire pour l'amour du plaisir esthétique intense tiré d'une langue prise pour elle-même, non seulement sans souci de son utilité, mais même sans qu'elle soit le « médium d'une littérature »).
[…]     J'ai continué, une fois rentré ; mais mes tentatives pour faire publier quoi que ce soit ont échoué. Bilbo le Hobbit était, à l'origine, absolument indépendant, mais a été inéluctablement attiré sur les bords de la grande construction ; et, par là même, il l'a modifiée. Il était hélas vraiment conçu, pour autant que j'en aie été conscient, comme une « histoire pour enfants », et comme je n'avais pas encore acquis assez de bon sens et que mes enfants n'étaient pas encore assez âgés pour me corriger, Bilbo contient dans son ton un peu de la stupidité que j'ai prise sans y penser à ces choses que l'on m'avait servies à moi-même, de même qu'il peut arriver à Chaucer de reprendre un cliché à un ménestrel. Je le regrette profondément. Tout comme les enfants intelligents.
            Tout ce dont je me souviens à propos de la naissance de Bilbo le Hobbit est que je corrigeais des copies du School Certificate, usé comme chaque année par cette éternelle besogne infligée aux universitaires impécunieux qui ont des enfants. Sur une page blanche, j'ai griffonné : « Dans un trou vivait un Hobbit. » Sans savoir pourquoi, aujourd'hui encore. Je n'en ai rien fait, pendant longtemps, et pendant des années cela n'est pas allé plus loin que la réalisation de la Carte de Thror. Mais c'est devenu Bilbo le Hobbit au début des années 30, avant d'être finalement publié, non en raison de l'enthousiasme de mes propres enfants (même s'ils l'appréciaient bien), mais parce que je l'ai prêté à celle qui était alors la Rév[érende] Mère de Cherwell Edge alors qu'elle avait la grippe, et qu'une ancienne étudiante, qui travaillait à l'époque chez Allen & Unwin, l'a vu. Bilbo a, je crois, été testé sur Rayner Unwin, sans qui (une fois devenu adulte) je pense que je n'aurais jamais pu faire paraître la Trilogie.
            En raison du succès de Bilbo le Hobbit, on a demandé une suite ; et les anciennes Légendes Elfiques ont été refusées. Un lecteur de l'éditeur a estimé qu'elles contenaient trop de ce type de beauté celtique qui, à forte dose, rend fous les Anglo-Saxons. Sans doute à juste titre. En tout cas, j'ai moi-même constaté la valeur des Hobbits en plaçant de la terre sous les pieds du « romance », et en proposant des sujets à l'« ennoblissement » et des héros dignes de plus d'éloges que les professionnels : nolo heroizari est, bien entendu, un aussi bon début pour un héros que nolo episcopari pour un évêque. Non que je sois un « démocrate » dans un des quelconques usages modernes du terme ; sauf que, je suppose, pour parler en termes littéraires, nous sommes tous égaux devant le Grand Auteur, qui deposuit potentes de sede et exaltavit humiles.
            Malgré tout, je n'étais pas prêt à écrire une « suite », dans le sens d'une autre histoire pour enfants. J'avais commencé à réfléchir aux « Contes de Fées » et à leur rapport avec les enfants : j'en ai intégré quelques conclusions dans une conférence à St Andrews, que j'ai fini par développer et publier dans un Essai (qui fait partie de la liste des Essays Presented to Charles Williams, aux O.U.P., volume que l'on a laissé s'épuiser de la manière la plus mesquine). Ayant exprimé l'idée que le rapport établi par l'esprit moderne entre les enfants et les « contes de fées » est erroné et fortuit, et nuit aux histoires en elles-mêmes comme aux enfants, j'ai voulu essayer d'en écrire une qui ne soit pas du tout destinée aux enfants (en tant que tels) ; et je voulais également une grande toile.
            Cela a naturellement demandé beaucoup de travail, car je devais établir un lien avec Bilbo le Hobbit ; mais davantage encore pour ce qui concernait l'arrière-plan mythologique. Cela devait également être réécrit. Le Seigneur des Anneaux n'est que la partie finale d'une œuvre presque deux fois plus longue, à laquelle j'ai travaillé entre 1936 et 1953. (Je désirais que tout cela fût publié dans l'ordre chronologique, ce qui s'est révélé impossible.) Et il fallait aussi s'occuper des langues ! Si j'avais pris en considération mon propre plaisir plutôt que l'appétit des lecteurs potentiels, il y aurait eu beaucoup plus d'elfique dans le livre. Mais même les bribes qui s'y trouvent demandaient, pour avoir un sens, deux systèmes phonologiques et deux grammaires organisés, ainsi qu'un lexique développé.
            À soi tout seul, cela aurait été une lourde tâche ; mais j'ai aussi été relativement consciencieux dans mon enseignement et mes tâches administratives, et j'ai changé de chaire en 1945 (mettant au rebut tous mes cours antérieurs). Et pendant la Guerre, bien sûr, il n'y avait souvent pas de temps à consacrer à des activités rationnelles. Je suis resté bloqué pendant une éternité à la fin du Livre Trois. J'ai écrit le Livre Quatre sous forme de feuilleton et l'ai envoyé à mon fils, soldat en Afrique en 1944. Les deux derniers ont été écrits entre 1944 et 1948. Cela ne signifie pas, bien sûr, que l'idée centrale de cette histoire est un produit de la guerre. On y était déjà arrivé depuis l'un des plus anciens chapitres qui aient été conservés (Livre I, 2). Elle était vraiment là, présente en germe, depuis le début, même si je n'avais pas d'idée consciente de ce que le Nécromancien représentait (hormis le Mal, toujours récurrent) dans Bilbo le Hobbit, ni de son rapport avec l'Anneau. Mais si l'on voulait repartir de la fin de Bilbo le Hobbit, je crois que l'anneau était un choix inévitable pour faire le lien. Si l'on voulait, ensuite, un grand récit, l'Anneau devait tout de suite prendre une majuscule ; et le Seigneur Ténébreux apparaîtrait immédiatement. C'est ce qu'il a fait, de son propre chef, dans l'âtre de Cul-de-Sac, dès que j'en suis arrivé à ce point du récit. La Quête centrale a donc commencé tout de suite. Mais j'ai rencontré en chemin de nombreuses choses qui m'ont étonné. Tom Bombadil, je le connaissais déjà ; mais je n'étais jamais allé à Bree. Voir Grands-Pas assis dans son coin à l'auberge a été un choc, et je n'avais pas plus d'idée que Frodo sur son identité. Les Mines de la Moria n'avaient été jusqu'alors qu'un nom, et au sujet de la Lothlórien rien n'était parvenu à mes oreilles de mortel jusqu'à ce que je m'y rende. Au loin, je savais que vivaient les Seigneurs des chevaux, aux confins d'un ancien Royaume des Hommes, mais la Forêt de Fangorn a été une aventure imprévue. Je n'avais jamais entendu parler de la Maison d'Eorl, ni des Intendants du Gondor. Plus troublant encore, Saruman ne m'avait jamais été révélé, et j'ai été tout aussi perplexe que Frodo lorsque Gandalf a manqué son rendez-vous du 22 septembre. Les Palantíri m'étaient inconnus, même si au moment où la Pierre d'Orthanc a été jetée de la fenêtre, je l'ai reconnue et j'ai compris le sens de la « chanson de la Tradition » qui trottait dans mon esprit : Sept étoiles et sept pierres et un arbre blanc. Ces vers et ces noms ont tendance à surgir, mais ils ne s'expliquent pas toujours. Il me reste encore tout à découvrir sur les chats de la Reine Berúthiel. En revanche, je connaissais plus ou moins tout du rôle de Gollum, et de Sam, et je savais que le chemin était gardé par une Araignée. Et si cela a un quelconque rapport avec la tarentule qui m'a piqué lorsque j'étais un tout jeune enfant, les gens sont libres de le penser (en supposant, ce qui est improbable, que cela intéresse quelqu'un). Je puis seulement dire que je ne m'en souviens absolument pas, que je ne serais pas au courant si on ne me l'avait pas raconté ; que je ne déteste pas particulièrement les araignées, et que je n'ai aucun besoin de les tuer. D'ordinaire, je sauve celles que je trouve dans la baignoire !
            Voilà que je deviens vraiment bavard. J'espère vraiment que vous ne vous serez pas mortellement ennuyé. J'espère également vous revoir. Dans ce cas, nous pourrons peut-être parler de vous et de votre travail, non du mien. En tout cas, votre intérêt pour le mien est un encouragement formidable.
Avec mes meilleurs vœux, bien amicalement,

J. R. R. Tolkien