+ Ceux qui restent - Gurganus Allan
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Gurganus Allan Ceux qui restent

"Ceux qui restent" d'Allan Gurganus,
traduit de l'anglais Etats-Unis) par Anne Rabinovitch.

Soyez sans crainte


Ouverture


Tout le monde paraît à son avantage quand il chante, surtout à quinze ans.
Les mêmes adultes dévoués assistent à toutes les comédies musicales montées par le lycée. Ce soir je suis en avance. Je m'approprie deux sièges du premier rang pour y étendre mon pardessus trempé. Cette salle douillette embaume la cire de parquet industrielle. L'adolescence studieuse imprègne les murs d'une douceur sébacée analogue au curry.
Ce soir mon filleul sera la vedette de Sweeney Todd, trois heures de spectacle. Enfin, pas vraiment. Il incarne le personnage du Consommateur de tourte n° 1. Mais il est en année préparatoire de médecine. En fait, nous ne souhaitons pas qu'il devienne comédien. Ce qu'il nous faut, c'est un dossier d'inscription à l'université bien étayé, imposant.
Ce soir glacial de novembre, les ponchos de pluie chiffonnés du public ont un air mouillé peu attrayant. Chaque année, les élèves qui se produisent sur scène sont plus sveltes, plus doués. Dans leurs costumes à franges et l'interprétation des chansons, quelle agilité ! Pourquoi un tel enthousiasme fait-il paraître plus flapis encore les organisateurs de la soirée que nous sommes ? Juste une fois, j'aimerais que tous ces adultes à l'odeur de laine humide aient un peu d'éclat.
De très jeunes ouvreuses placent les arrivants d'âge mûr. J'ai le temps de réfléchir à des contrariétés aléatoires, à des espoirs perdus. Il y a douze jours et neuf heures exactement, j'ai expédié par Fed-Ex dans le nord du pays mon roman sur la guerre de Sécession. J'ai mis sept ans à l'écrire ; la guerre n'a duré que quatre années. Pendant que mon agente new-yorkaise le lit ou continue de faire la fête, j'ai enfin mis de l'engrais à mes plantes d'intérieur. J'ai envoyé une boîte de bonbons à ma tante souffrante préférée avant de me souvenir qu'elle était diabétique.
Je suis donc reconnaissant d'accomplir ici mon devoir de parrain. Je ne manque jamais les présentations scientifiques, ni les matchs de foot de mon filleul. Le père divorcé du Consommateur de tourte n° 1 habite à six États d'ici. Je suis sa doublure, en quelque sorte. Après, j'ai l'impression d'être un meilleur citoyen, je me sens viril, opaque. Vous voyez, j'ai apporté au garçon un bouquet de tulipes rouges, à peine fripées par le gel.
Les parapluies s'affaissent. Les passionnés de théâtre entrent sans se presser, se vantant d'avoir franchi des montagnes pour arriver jusqu'ici. Notre River Road soi-disant haut de gamme est toujours la première inondée. Dehors, les voitures imprégnées d'humidité arborent des autocollants démocrates datant des avant-dernières élections. Ici, nous battrons la mesure au rythme du « People who Need People » de cette saison pour afficher nos opinions de gauche. À l'entracte, nous allons sourire, hocher la tête, bavarder. Condamnant la détérioration de la circulation en ville et la dernière guerre absurde de George W. Bush à l'étranger. Nous passerons le plus clair de notre temps à nous congratuler sur nos enfants. Sincèrement. A-t-on jamais vu une équipe plus douée ?
Pas mal de monde ce soir, compte tenu de la chute de neige fondue annoncée par la météo. Les vieillards continuent d'affluer, le pas chancelant. Depuis le Carrousel de l'an dernier, ils ont besoin de déambulateurs. Ils assistent à ces comédies musicales depuis que leurs propres enfants, aujourd'hui retirés en Floride, ont claironné « Steam Heat » en 1961.
Je guette ma chère amie Jemma, la mère de mon brillant filleul. Je ne cesse de consulter ma montre dans l'attente du verdict de mon agent, m'imaginant qu'il sera annoncé sur scène. Il m'a fallu des années simplement pour venir à bout de mes recherches sur l'épopée de la guerre. Ma maison ressemble encore à un quartier général : cartes de bataille murales, daguerréotypes de victimes, un clairon cabossé. Retrouverai-je un jour un sujet aussi stimulant ? Je suis venu avec plaisir me réfugier ici au lieu de me morfondre près de mon téléphone fixe. De toute manière, les bureaux sont fermés à New York à cette heure-ci. Je suis reconnaissant de la présence des amis et de leurs enfants éblouissants, de la légère agitation qui règne autour de moi. Mais il me faut un autre projet.
Voici Jemma, mon amie d'enfance, première lectrice de ma prose. La maman du Consommateur de tourte tient un bloc-notes jaune flambant neuf. Elle a accepté de rendre compte de ce spectacle pour notre Falls Herald-Traveler. Dans sa critique dithyrambique, elle ne manquera pas de dresser la liste complète des comédiens, techniciens, ouvreuses de l'équipe. Elle prend déjà des notes. J'aurais dû apporter mon portable, bien que je n'aie pas de nouveau sujet...
Je suis sur le point de lui demander pourquoi les adultes paraissent tellement démodés aux spectacles joués par des adolescents, lorsqu'arrive un couple assez chic pour me prouver mon erreur. Bonjour. Ma capacité narrative à bout de souffle, encore somnolente, frémit.
Ils demandent en souriant si les sièges à côté de nous sont libres. « Je vous en prie. Ils sont à vous. » Tous les deux blonds, athlétiques, avec des sourcils bruns ; leurs blousons de ski en peau de mouton, assortis. L'homme a le visage rougi par le vent ; la femme est toute rose, lumineuse. Cette tempête semble conçue pour mettre leur teint en valeur. Je jure que leur place est sur scène et non ici, au milieu des sacs à dos Greenpeace des grands-parents, des sandales portées sur des chaussettes péruviennes hideuses.
Ce sont là les jeunes parents beaux comme des lions que voudraient avoir tous les élèves d'art dramatique du lycée. Au lieu de, eh bien, de nous - ma charmante amie et moi-même, sérieux, éclairés, la cinquantaine vieillissante.
Jemma salue les nouveaux venus d'un hochement de tête, leur adressant un large sourire, puis elle inscrit sur son bloc un message en majuscules à mon intention. Indiquant le couple d'un signe de tête, elle prend soin de leur cacher ces mots :

OBSERVE COUPLE. GARDE IDEES. HISTOIRE A VENIR. GENIAL.

Assis entre mon amie très chère et deux inconnus exaltants, encalminé entre deux romans, l'esprit battant la campagne, je suis enchanté par ce défi imprévu. Calé dans mon fauteuil, je me préparais à assener à Sondheim une dose de la méthode Suzuki. La gageure que représente l'élaboration d'un récit me passionne toujours. Même sans un gros crayon ou un produit Apple sous la main, tous les vrais écrivains n'écrivent-ils pas sans arrêt ?
Timide, concentré, j'adresse un sourire radieux et cordial à nos échalas. Ils ont pris place, l'air détendu, bientôt à l'aise avec moi. Ils se présentent. J'accepte chaque main offerte avec chaleur. Ils donnent seulement les prénoms, ainsi que le dernier rôle de chanteuse de leur fille, ici - Julie dans Showboat.
« Mais oui. Elle l'a porté, en fait. Candidate à l'école d'art dramatique de Yale. Est-ce que nous souhaitons cela pour elle, voilà la question ! » Je m'empresse d'ironiser au sujet du Sondheim de ce soir. « Même pour des enfants aussi brillants que les nôtres, la partition est assez ardue, non ? »
Elle sourit. « Et la morale tellement saine ! Un rasoir de barbier qui élimine tout ce qui est malade à Londres, je veux dire... » Nous pouffons ostensiblement. Nous prouvons notre engagement envers nos jeunes. Nous montrons aussi que, si on nous laisse seuls un court instant, nous pouvons surpasser nos gamins en roulant les yeux d'un air narquois.
L'orchestre d'enfants commence à accorder ses instruments. Ce bassoniste est mignon, mais il a un son qui évoque la toux d'un tuberculeux. Le chef, qui est aussi, paraît-il, un compositeur à l'immense talent, encore méconnu pour l'instant, a besoin de se raser. On voit que le concert de ce soir va être difficile. Le dos de sa chemise est déjà trempé de sueur.
Tandis que le couple retire ses anoraks (faisant voltiger les étiquettes jaunes de remontées mécaniques), je jurerais sentir l'odeur du cèdre. Ces deux-là ont moins de quarante ans, mais impossible de savoir leur âge exact. Elle est en train de dire : « On ne vous a pas revus depuis la fois où votre fils a réussi brillamment à faire passer « Nothing Like a Dame ». Un numéro fantastique, hein ? »
Elle explique : ce soir, leur fille va jouer le rôle de la mendiante folle. (Qui s'avère être l'épouse disparue du diabolique barbier.) « Oh là là, dit le jeune mari. J'espère que nous ne révélons pas le secret de famille de la pièce. Il a vraiment fallu grimer notre fille le mieux possible, pour que Cara n'ait pas l'air jeune et parfaite. Elle rayonne malgré cela. Mais elle était vraiment dans la peau du personnage, n'est-ce pas chérie ? »
Sa main gauche atterrit sur la cuisse droite du jean de sa femme. Autour de nous, des couples mariés plus âgés se concentrent sur la politique locale. Mais les maris ne s'adressent qu'aux maris ; assises côte à côte, les épouses grisonnantes conversent. Comme ces jeunes amoureux sont courageux ! Ils ne se quittent pas des yeux !
Le solide jeune homme se hâte d'aller chercher des rafraîchissements. Il rapporte aussitôt à sa dame un tonic avec exactement trois rondelles de citron vert déjà pressées. Je perçois l'harmonie entre eux. Elle a les cheveux pâles, et alors que nous bavardons, il y glisse la main ; il se met à la masser, éliminant les nœuds dus à la tension de sa journée de travail. Et elle ? Si habituée à être touchée par ce jeune pro, elle continue de parler. Son cou se courbe à demi comme le dos d'un chat, pivotant vers l'arrière au contact des doigts habiles à repérer les points susceptibles de lui procurer son plaisir. (Je remplis bien ma mission ?)