+ Camanchaca - Zuñiga Diego
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Zuņiga Diego Camanchaca

"Camanchaca" de Diego Zuniga,
traduit de l'espagnol (Chili) par Robert Amutio.

La première voiture de papa, ç'a été une Ford Fairlane, de 1971, un cadeau de mon grand-père pour ses quinze ans.
La deuxième, ç'a été une Honda Accord, gris plomb, de 1985.
La troisième, ç'a été une BMW 850i, bleu foncé, de 1990, avec laquelle il a tué mon oncle Neno.
La quatrième est un pick-up Ford Ranger, gris-noir, dans lequel on est en train de traverser le désert d'Atacama.

Mes parents se sont séparés quand j'avais quatre ans. Maintenant j'en ai vingt. Je vis avec maman à Santiago. Papa, lui, est resté à Iquique, auprès de sa nouvelle famille. On se voit quelquefois, quand il vient pour ses affaires. Il m'emmène acheter des vêtements ou il me demande de l'accompagner, avec sa nouvelle femme, pour chercher quelques cartons. Je monte dans son pick-up, je mets mes écouteurs, je branche le MP3 et je vais avec lui.

Maintenant il me dit qu'on doit aller à Tacna, parce que sinon je pourrais perdre mes dents, et aussi qu'il connaît une dentiste qui va m'aider à les sauver. C'est ce qu'il m'explique et son fils de dix ans, sur le siège arrière du pick-up, rit aux éclats et dit quelque chose que je n'arrive pas à comprendre. Il rit et la femme de papa lui dit : Eduardito, tais-toi, mais il ne s'arrête pas de rire.

Maman a perdu toutes ses dents. Elle a eu besoin d'un dentier. Parfois elle va dans la cuisine et ouvre le tiroir où elle garde la crème adhésive, elle tourne le dos et met en place le dentier du haut. Je regarde le reflet de son visage sur la fenêtre de la cuisine et je ne dis rien. Ensuite elle se retourne et elle a la partie supérieure de la dentition bien en place. Elle ne se sert pas de la plaque du bas. Elle dit qu'elle lui fait mal, qu'elle l'empêche de dormir.

La femme de papa s'appelle Nancy. Maman dit qu'elle allait souvent rue Thompson et que c'est là qu'elle a connu papa. Parfois j'ai envie de lui demander. Elle est en train de me proposer à boire, je la regarde dans le rétroviseur et je pense que je pourrais lui poser la question. Lui demander si c'est vrai qu'elle allait souvent rue Thompson. Je la regarde. Elle sourit. Elle me montre son sourire parfait et je refuse de la tête. Ensuite je mets mes écouteurs et regarde droit vers la route.

Avant mon départ en voyage, maman m'a donné la liste des choses que je devais m'acheter : veste, pantalons, chaussures de sport, slips et chaussettes. Elle m'a dit d'exiger de papa qu'il m'achète des affaires de marques, qui dureraient toute l'année. Elle a bien insisté là-dessus. Et lorsque je l'ai appelée depuis Coquimbo, où nous avons dormi, elle m'a répété de ne pas oublier de lui dire qu'il devait m'acheter ces choses-là. Et je lui ai dit oui, tandis que je me voyais dans le centre commercial d'Iquique en train d'acheter n'importe quoi pourvu que je puisse entrer dedans, et de demander à papa s'il pouvait m'acheter un sweat-shirt, s'il pouvait m'acheter cette chemise, puis en train d'entendre non, elle est très chère, cherches-en plutôt une autre. Je me voyais entrer dans les cabines d'essayage, et batailler pour que les chemises en promotion m'aillent, calculer que si je maigrissais de quelques kilos à mon retour à Santiago, je pourrais enfiler et refermer ces pantalons qui sont deux pour le prix d'un.

Le fils de papa s'appelle Elias. C'est comme ça que me l'avait présenté ma grand-mère, mais tout le monde l'appelle Eduardito. Il est né lorsque j'avais dix ans. Maman dit que ce n'est pas le fils de papa, que la femme avait fait son affaire avec un autre homme. C'est ce qu'on lui avait raconté, et elle le croit parce que le gamin ne ressemble pas à papa, dit maman, le gamin ne ressemble qu'à la femme. Je le regarde dans le rétroviseur extérieur, pendant qu'il joue avec une sorte de Game Boy dont papa lui a fait cadeau à Noël, et je me dis oui, c'est vrai, il ne ressemble pas à papa.

À partir du jour où on est arrivés à Santiago, maman n'a plus jamais voulu travailler. Elle n'est plus jamais sortie de la maison. On va juste au supermarché, elle et moi, la première semaine de chaque mois. Mon grand-père lui envoie des sous et elle me demande de l'accompagner. Alors on va faire les courses pour le mois, elle s'achète une coloration pour les cheveux, mais elle ne sait jamais laquelle lui va le mieux, et elle demande mon avis ; j'observe les emballages et je ne saisis pas la différence entre un blond cendré et un blond mat. Ça ne fait rien, je regarde la femme sur la boîte et ensuite je fixe maman, et je lui donne mon opinion. Des fois, elle suit mon avis, mais généralement elle prend la boîte que je n'ai pas choisie puis quitte l'allée des teintures pour cheveux et continue à faire les courses du mois.

Papa me dit qu'on est déjà tout près d'Antofagasta. Il m'explique qu'il faut respecter le désert et la route, parce que tout le monde n'est pas capable de conduire dans ces conditions. Je hoche la tête en retirant un des écouteurs avec la main. Je le regarde en bougeant la tête et il me dit qu'un de ces jours il va m'apprendre à conduire, que ce n'est pas difficile. Je hoche la tête de nouveau. Puis il pose sa main droite sur ma cuisse et me dit que je devrais perdre du poids, que si je ne maigris pas, il pourrait m'arriver quelque chose. Je fais le même mouvement de la tête et je remets les écouteurs.

Maman et moi, on s'amusait à se raconter des histoires avant de dormir. On éteignait la télé et, dans le noir, on devait inventer des histoires. Je ne sais pas pourquoi on le faisait, mais on s'amusait bien pendant ces moments-là. Quand on se retrouvait complètement dans le noir dans ce lit à deux places, un cadeau que nous avait fait mon grand-père, ça nous faisait rire. C'est depuis qu'on est arrivés maman et moi à Santiago que l'on a décidé de dormir ensemble. Il faut dire qu'en réalité, la décision, c'est maman qui l'a prise : elle m'a dit qu'il n'y avait pas de sous pour le gaz, qu'on ne pouvait pas avoir un radiateur et que le mieux c'était de dormir ensemble, comme du temps où j'étais petit et où l'on vivait encore à Iquique. Bien sûr, je n'ai rien trouvé à dire à ça, j'ai juste pris quelques affaires et j'ai emménagé dans sa chambre, notre chambre.

Papa tambourine sur le volant avec ses deux index, comme s'il jouait de la batterie. La femme et son fils dorment, mais il s'en fiche. Je baisse le son du MP3. Il continue à tambouriner sur le volant, tandis que l'on entend une guitare et une batterie. C'est Pat Metheny. Il me regarde, le visage souriant. Je retire mes écouteurs. Il sourit toujours. Il me demande si je sais ce que l'on entend. Je hoche la tête. Il s'acharne sur le volant. Quand le morceau est fini, il me raconte la fois où il avait vu Pat Metheny en vrai, au Estadio Chile, lorsqu'il y était allé avec Nancy. Ensuite, il me dit que s'il revient, il m'invitera. Je ne dis rien. Je regarde par la vitre droite. Un homme qui marche dans le désert. J'arrive à le voir quelques secondes, avant qu'on le laisse derrière nous, avant qu'il se perde entre les montagnes. Je le vois et je m'imagine que je suis lui, que je marche dans le désert, que je me perds. Comme si j'étais un empampado. J'aime ce mot. Empampado. Je continue à le regarder. On s'éloigne. Pat Metheny, de nouveau, et papa, de nouveau, se met à tambouriner sur le volant.

Ç'a été une de ces nuits-là, complètement dans le noir, que maman m'a raconté l'histoire de mon oncle Neno. Elle m'a dit qu'il y avait beaucoup de choses que je ne savais pas, que ça n'avait pas été son idée de me mentir, que c'était un marché qu'elle avait conclu avec mes grands-parents. Et elle m'a raconté l'histoire. Avec des détails. Avec des silences. Les jours suivants, il ne serait plus jamais question entre nous de mon oncle Neno. Les jours suivants, il y aurait une autre histoire que personne n'allait vouloir raconter.