+ Le Kimono de neige - Henshaw Mark
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Henshaw Mark Le Kimono de neige

"Le kimono de neige" de Mark Henshaw,
traduit de l'anglais (Australie) par Aurélie Tronchet.

1


À certains moments de notre vie, quelque chose se passe qui nous transforme à jamais. Ce peut être quelque chose de direct ou d'indirect, ou quelque chose qu'une personne nous dit. Mais, quelle que soit cette chose, il est impossible de revenir en arrière. Et inévitablement, quand elle se produit, elle le fait tout d'un coup, sans prévenir.

*

Paris, juillet 1989
Quand Auguste Jovert sortit de son immeuble de la rue Saint-Antoine pour aller acheter le journal du soir, le soleil se couchait. Les lampadaires étaient allumés. Une fine bruine tombait toujours. Les rues brillaient. Aux yeux de n'importe qui, cela aurait été évident - les accidents planaient dans l'air tels des faucons.
Alors qu'il avançait sur le trottoir mouillé, en manteau, son parapluie déployé au-dessus de la tête, il songeait à une lettre qu'il avait reçue ce jour-là. Elle provenait d'une jeune femme qu'il n'avait jamais rencontrée. Elle lui avait adressé une extraordinaire révélation - elle affirmait être sa fille.
Ce matin-là, debout dans le hall froid et désert de son immeuble, il avait lu et relu cette lettre. Il n'avait tout d'abord pas remarqué la petite photographie glissée dans le coin de l'enveloppe. Quand il la vit, il la rapprocha de son visage. Un simple regard aux yeux de la jeune femme et il sut que c'était vrai.
Durant trente ans, Jovert avait été inspecteur de police. Avant cela, il avait travaillé dans la police territoriale à Alger. Il avait pris sa retraite récemment et, depuis ce jour, il éprouvait le plus étrange des sentiments : il avait l'impression d'être perdu. À l'époque où il travaillait, il avait à peine le temps de penser. Il maintenait les choses à distance. À présent pourtant, des fragments de son passé commençaient à repasser au ralenti dans sa tête. Comme si, à l'approche de la fin de sa vie, le plan général de son existence s'apprêtait à lui être révélé. Mais l'instant de la révélation ne vint jamais. Au contraire, il se mit à douter, à se réveiller la nuit. De plus, il avait constamment l'impression que quelque chose était sur le point de se produire. Et en effet il se passa quelque chose. La lettre arriva.

*

Plus tard, en se rappelant l'accident, il lui sembla qu'un instant, il était en train de songer à la lettre, et que le suivant, il était étendu sur le dos dans le caniveau, les yeux levés vers le dessous complexe d'une voiture. Il sentait la chaleur du moteur sur son visage et percevait les minuscules tintements des tuyaux qui refroidissaient. De temps à autre, l'eau gouttait autour de lui ou sur son front. Une roue de la voiture était montée sur le trottoir au-dessus de sa tête.
Il entendait les ondulations urgentes et lointaines d'une sirène. Il tourna la tête avec précaution sur la droite. Là, suspendu sous le rebord de la voiture, il y avait le visage d'un homme. Il portait des lunettes. Son chapeau renversé reposait sur la route près de lui.
L'homme agenouillé le regardait. Jovert voyait à présent qu'il était chauve, que sa tête parfaitement polie était piquetée de milliers de minuscules hémisphères incandescents. Son regard passa d'un tout petit monde éblouissant à l'autre. La bouche de l'homme remuait. Le bout de sa cravate était en contact avec la route humide. Un cercle sombre avait commencé à se former autour de son genou. Jovert avait voulu lui signaler. Puis une chose étrange s'était produite. Toutes les lumières s'étaient éteintes.

*

Deux jours plus tard, Jovert quittait de nouveau son appartement pour aller acheter son journal du soir. Cette fois, sur des béquilles. Six semaines, lui avait dit le médecin. Il avait levé les radios du genou de Jovert devant la fenêtre de l'hôpital. Peut-être plus, avait-il ajouté.
En rentrant chez lui, Jovert s'assit sur le banc en face de Saint-Paul pour se reposer. Il sortit de la poche de son manteau l'enveloppe qu'il avait reçue plus tôt dans la semaine, lut l'adresse.

Inspecteur A. Jovert
Le commissariat de police
36, quai des Orfèvres
75001 Paris, France

Il examina le timbre, le rapprocha de son visage. Il découvrait seulement maintenant qu'il avait été affranchi quelques mois plus tôt.
Il sortit la lettre et la lut encore une fois en entier. Elle ne savait pas s'il était toujours en vie, disait-elle. Elle avait découvert récemment qu'il était son père. Elle souhaitait qu'il sache qu'elle existait. Elle ne disait pas pourquoi. Je n'exige rien de vous, écrivait-elle. Mais ensuite, à la fin : Si vous en éprouvez l'envie, vous pourriez peut-être m'écrire. Et elle lui donnait un nom, une adresse - Mathilde Soukhane, 10 rue Duhamel, Alger.
Il sortit la photo de l'enveloppe. Il se rappelait le jour, presque trente ans plus tôt, où il avait vu sa mère pour la première fois. C'était à Sétif, dans une ruelle étroite. Il gravissait les marches ébréchées. Telle une apparition, elle avait émergé d'une porte invisible dans le mur, sa robe blanche si éblouissante dans la lumière qu'elle était comme une perturbation momentanée de l'air lui-même.
Même après toutes ces années, l'image de son visage, sa peau, sombre contre sa robe éclatante, était toujours présente en lui. Il se souvenait qu'elle portait un paquet de documents dans ses bras. Quand il s'était tourné, elle avait disparu.
La fille sur la photo avait le même visage, les mêmes yeux. Elle avait la même peau hâlée.
Il resta longtemps assis, à réfléchir.
Puis, tout d'un coup, comme s'il venait tout juste de se décider, il prit la photo et la lettre, et les froissa en une boule serrée dans sa main. Il se leva, jeta la boule de papier dans la poubelle près du banc et s'en alla.
C'est trop tard, se dit-il. C'est trop tard.
Ce soir-là, néanmoins, les choses commencèrent à changer. Ensuite, des mois plus tard, la lettre, l'accident, tout cela lui apparut comme des signes d'un changement encore plus profond dans sa vie, un changement qui, tapi, l'attendait depuis des années.

*

Devant son immeuble, il composa son code sur le clavier près de la porte, guetta le clic. Le bâtiment était ancien. La porte était lourde, sa peinture noire craquelée. Il dut la pousser de l'épaule pour l'ouvrir. Le personnel de l'hôpital avait eu raison - ses béquilles étaient trop courtes.
À l'intérieur, dans le hall, l'ascenseur était une nouvelle fois en panne. Il resta un moment devant le mot scotché à la cage métallique. C'était la troisième fois ce mois-ci. Il appuya sur l'interrupteur de la lumière, près de l'escalier. Il aurait trois minutes pour grimper les cinq volées de marches jusqu'à son appartement avant que la lumière s'éteigne. À contrecœur, il entama son ascension.
Quand il se hissa enfin sur la dernière marche, sa jambe droite lui faisait mal. Puis, quand il sortit ses clés de sa poche, elles lui glissèrent des doigts et tombèrent par terre.
Bordel, grommela-t-il.
On ferma une porte derrière lui. Des pas s'éloignèrent dans le couloir. Il pensa appeler mais c'était déjà trop tard. Qui que ce fût, cette personne descendait l'escalier. Il s'appuya contre le mur, leva les yeux vers le globe qui brillait faiblement au-dessus de sa tête. Son abat-jour - poussiéreux, décoloré, suspendu à une longueur de cordon torsadé - oscillait lentement. Il visualisa les minuscules tourbillons de convection tournoyant sur son bord. Il voyait son ombre bouger sur le mur opposé. La lumière allait s'éteindre d'un moment à l'autre. Il attendit, compta les secondes, jusqu'à ce que cela se produise.
Il ferma les yeux.
Debout dans le couloir obscur, il pouvait entendre le bruit assourdi de la circulation du soir, le grondement étouffé du métro souterrain, une sirène au loin. Il pensa à son accident, prit une profonde inspiration. L'air sentait le moisi maintenant.
Sous sa porte, une fine brèche de lumière planait dans l'obscurité. Il pouvait y déceler ses clés. Il les poussa avec le bout d'une béquille. Puis il entendit un bruissement au bout du couloir et, tout d'un coup, une voix.
Je peux vous aider, inspecteur ?
Le bruit le fit sursauter. Il semblait provenir de nulle part.
L'interrupteur, dit-il. J'ai laissé tomber mes clés.
La lumière s'alluma aussitôt. Un instant, elle s'embrasa autour de lui avant de s'atténuer. Il resta là à cligner des yeux. Il distinguait juste une silhouette dans l'ombre, en haut des marches.
Permettez, inspecteur, dit l'étranger en s'avançant. Il s'accroupit pour ramasser les clés. Comme il relevait la tête, la lumière tomba sur son visage et Jovert remarqua pour la première fois que son sauveur était asiatique - chinois ou japonais.
Maintenant, il le voyait clairement - un petit homme impeccablement vêtu, aux traits anguleux, la cinquantaine. Une paire de lunettes à monture métallique dépassait de sa poche de manteau. Il tenait un chapeau. Il y avait quelque chose chez lui qui rappelait à Jovert l'empereur Hirohito.
Merci, dit Jovert.
Je vous en prie, inspecteur. Je vous attendais.
Vous m'attendiez ? dit-il.
Oui. Permettez-moi de me présenter. Je m'appelle Omura. Tadashi Omura, ancien professeur de droit à l'Université impériale du Japon. Et vous êtes l'inspecteur Jovaire, n'est-ce pas ?
Sur ces paroles, il s'inclina légèrement. Cela avait tout de l'annonce officielle.
J'habite dans l'immeuble, dit-il.
Jovert s'attendait à moitié à ce qu'Omura continue, mais ce dernier demeura là, sans rien ajouter, les clés de Jovert à la main.
Jovert, dit-il. Auguste Jovert.
Il se sentit obligé de s'incliner lui aussi, mais il comprit aussitôt que cela lui était impossible. Alors il se tourna maladroitement, en appui sur ses béquilles, pour faire face à Omura et pencha la tête.
Vos clés, dit Omura.
Oui, merci.
Omura, cependant, ne fit rien pour prendre congé. Alors qu'ils se tenaient tous deux dans le couloir désert, Jovert commença à se sentir de plus en plus obligé envers cet étrange petit homme qui l'avait aidé et qui se tenait encore devant lui, avec l'air apparemment d'attendre.
Il ouvrit sa porte et la poussa du coude. Omura se pencha en avant. Il resta, un moment, à moitié voûté, à examiner la pièce. Puis il se redressa. Leva les yeux vers Jovert. Sourit.
Oui, dit-il.
Les deux hommes se tinrent encore sur le seuil pendant quelques instants.
Aimeriez-vous entrer ? dit Jovert.
Oui, oui, répondit Omura. J'attendais. Je vous en prie.
Et, disant cela, il tendit le bras, invitant Jovert à le précéder comme s'il s'agissait, en fait, de son appartement et non de celui de Jovert.