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Goldman Francisco Circuit intérieur

"Circuit intérieur" de Francisco Goldman,
traduit de l'anglais par Guillemette de Saint-Aubin.


L'apprenti conducteur


De 1988 à 2003, je louai un appartement sur l'Avenida Amsterdam, dans le quartier de la Condesa, à Mexico, partageant mon temps entre cet appartement et celui que je louais aussi à Brooklyn. Durant cette période, il m'arriva de passer la majeure partie de l'année dans l'une ou l'autre ville, et parfois, quand l'enseignement ou différents travaux exigeaient ma présence dans le Nord et que l'amour m'attirait au Mexique, de faire presque chaque semaine l'aller-retour entre les deux. L'Avenida Amsterdam encercle le luxuriant Parque Mexico et l'étroite avenue à sens unique qui en fait le tour. Sur ses deux trottoirs et sa bande médiane court une procession majestueuse de jacarandas, d'ormes, de frênes, de palmiers, d'hévéas et d'arbres de tonnerre, trueno. Sur la bande médiane, un sentier passe au milieu de dalles de terre compactée où les gens promènent leurs chiens, de massifs d'arbustes et de parterres de fleurs, et sur le trottoir, à de nombreuses intersections, se dressent des autels vitrés à la Vierge de Guadalupe. De ce tunnel vert on émerge dans la Glorieta Citlaltépetl, carrefour orné d'une fontaine centrale, telle une clairière ensoleillée dans la jungle.
À l'aune de Mexico, la Glorieta Citlaltépetl est un carrefour tranquille sur lequel ne débouchent que deux voies, l'Avenida Amsterdam et la Calle Citlaltépetl, qui n'est longue que de quelques pâtés de maisons, également avec une bande médiane bordée d'arbres. Pourtant, aux heures de pointe, même ce carrefour se congestionne, car les grandes artères qui bordent la Condesa y déversent leur circulation à grand bruit de klaxons. C'est alors que les conducteurs venus du Parque México et de l'Avenida Nuevo León très fréquentée s'engagent dans la Calle Citlaltépetl pour parcourir en sens interdit les trente mètres qui les séparent de la Calle Culiacán. Chaque fois qu'un conducteur trouve l'occasion de le faire, il est suivi par un cortège quasi festif de banals contrevenants. Bien souvent, avant que j'aie pris l'habitude de regarder à droite avant de traverser, il m'a fallu remonter précipitamment sur le trottoir.
Il y a de cela environ dix ans, en fin de matinée, quand il y a peu de circulation, je traversais la Glorieta Citlaltépetl lorsque je remarquai une Coccinelle Volkswagen de couleur sombre qui n'arrêtait pas d'en faire le tour. Il est probable que ce fut ce manège qui m'incita à m'arrêter, à moins que je ne me sois demandé un bref instant, à moitié inconsciemment, pour quelle raison un taxi - à l'époque presque toutes les Coccinelles à Mexico étaient des taxis - pouvait bien agir ainsi, soit qu'il eût cherché son chemin de cette manière particulièrement inefficace, ou qu'il n'eût pas trouvé l'adresse de la glorieta sur laquelle son passager insistait, ou encore, ce dernier s'étant endormi ou évanoui, qu'il fît tourner le compteur de cette manière étrange. Mais j'ai remarqué assez vite que ce n'était pas un taxi. Les lettres peintes sur la portière l'identifiaient comme une voiture école. Quand elle passa de nouveau, je vis que l'élève, flanqué de son instructeur installé sur le siège du passager, était un moustachu aux cheveux argentés qui devait avoir largement dépassé les soixante-dix ans, portant costume, chemise blanche et cravate. Droit derrière le volant qu'il tenait dans la position réglementaire de vingt-deux heures dix, le cou surplombant la cravate, il dégageait une impression de maigreur élégante. Je me rappelle parfaitement son visage, sauf que le visage dont je me souviens ressemble tout à fait à celui de Jed Clampett, le patriarche de la série télé The Beverly Hillbillies, en plus bronzé. Je me demandai ce qui avait amené cet homme à prendre des leçons de conduite à son âge. Son habillement suggérait que c'était une occasion de grande importance, à moins qu'il ne s'agît d'un de ces vieux Mexicains qui ne sortent jamais qu'en costume cravate. Je l'imaginai partant pour sa leçon, salué avec affection et fierté par sa femme, ou peut-être avec une tendresse moqueuse et ironique. Ou peut-être habitait-il avec sa fille. Ou peut-être cette décision d'apprendre enfin à conduire était-elle destinée à défier l'inertie qui guette les veufs, comme ce devait précisément être mon cas à l'été 2012. Le 25 juillet marquerait le cinquième anniversaire de la mort de ma femme, Aura Estrada. Aura était morte à l'hôpital Ángeles de Pedregal, à Mexico, vingt-quatre heures après s'être brisé la colonne vertébrale en faisant du body surf à Mazunte, sur la côte pacifique de la province d'Oaxaca. Elle avait trente ans, et un mois plus tard nous aurions fêté nos deux ans de mariage.
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Contrairement au vieux monsieur qui faisait le tour de la glorieta, je n'étais pas un conducteur débutant. Je savais conduire, mais pas à Mexico, où j'utilisais surtout les taxis et les transports publics. Je pouvais compter sur les doigts de la main les fois où j'avais essayé d'y prendre la voiture, bien que cela fît vingt ans que j'habitais de manière plus ou moins régulière le Distrito Federal, qui est le nom à la fois officiel et familier que l'on donne à la ville depuis une vingtaine d'années. Le DF est peuplé d'environ huit millions de personnes, mais pendant la semaine, où les habitants de l'État de México qui se trouve à sa périphérie viennent y travailler, ce nombre s'élève à vingt millions. J'ai toujours été intimidé et même terrifié par le chaos et le tohu-bohu apparents de la circulation : intersections et carrefours tentaculaires pareils à des circuits de courses de stock-cars, véhicules venant simultanément de toutes les directions et s'évitant par on ne sait quel miracle, se traversant mutuellement tels des fantômes ; croisements très fréquentés sans feux de signalisation ni panneaux de stop ; artères qui changent de sens unique d'une rue à l'autre ; voies express bondées et auto-ponts dessinant des méandres, où rater une sortie signifie déboucher sur une autre voie ou avenue menant dans une direction inconnue, ou descendre dans un labyrinthe de rues d'un quartier que vous n'avez jamais vu, pas plus que vous n'en avez entendu parler. Ma plus grande peur était de me perdre sur une voie express, l'Anillo Periférico ou le Circuito Interior, pendant l'une de ces torrentielles pluies d'été tandis que le tonnerre et les éclairs tombent du ciel bas, plat et lourd, pareils à des marteaux de forgeron soniques sur le toit de la voiture, que la pluie, dense, aveuglante, vous piège dans une vibration métallique constante et frénétique et que même la grêle menace le pare-brise. Paniqué, je prends la première sortie et descends dans des rues brusquement envahies par le contenu des égouts engorgés et vois avec horreur l'eau d'un brun merdeux monter jusqu'aux poignées des portières. Tout l'été les journaux sont pleins de photos de ces calamités habituelles. Tout le monde tente, bien que ce ne soit pas toujours possible, de garder ses distances avec les peseros donnant dangereusement de la bande, minibus lourdauds dont l'extérieur cabossé et rayé atteste du caractère agressif de leurs célèbres pilotes, guerriers de la route responsables de tant d'accidents et de morts de piétons que deux jefes de gobierno, ou maires, du Distrito Federal consécutifs avaient juré de les interdire totalement. Les camions et les bus encombrent et brutalisent la circulation. De manière inexplicable, des trolleybus électriques circulent sur les avenues principales en sens contraire de la circulation dans leurs voies qui ne sont pas toujours clairement signalées.
Je ne voyais pas comment je pourrais en savoir jamais assez pour conduire à Mexico, cette étendue de plus de vingt millions d'habitants qui couvre et escalade les versants de la vallée qui porte son nom, deuxième ou troisième plus grande métropole du monde, avec son puzzle d'innombrables quartiers et de rues interminables. Tous les chauffeurs de taxi que j'ai interrogés à ce sujet m'ont avoué s'y être égarés. Et de fait, un nombre incalculable de fois, je me suis retrouvé dans des taxis perdus, alors même que nous errions dans des quartiers familiers dont j'aurais supposé qu'ils étaient connus de mon chauffeur, ne m'aventurant, pour ma part, que très rarement hors des parties du DF que moi-même et mes amis habitons et fréquentons, quartiers, ou colonias, qui couvrent une infime parcelle du secteur inférieur de la carte Guía Roji de Mexico qui, du sol au plafond, couvre un mur de l'appartement dans lequel je vis actuellement. Sur cette carte, le DF, à l'intérieur de ses frontières à peine marquées, est éclipsé par la région métropolitaine de Mexico, dans l'État de México, qui en occupe les deux tiers supérieurs. Je ne manque pas d'être ébahi, sinon un peu terrifié, chaque fois que je me rends compte que le taxi que je prends à l'aéroport international Benito Juárez semble n'avoir aucune idée de la manière d'atteindre les colonias Roma ou Condesa, le noyau de mon inépuisable petit monde, d'autant qu'un quart des passagers de mon vol favori qui quitte New York dans la soirée a au moins l'air d'habitants typiques de ces quartiers. Les taxis aiment à raconter, entre autres terrifiantes histoires, comment, après avoir déposé un client au cœur du dédale d'un quartier inconnu et mal éclairé, il leur a fallu des heures pour retrouver leur chemin.
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Une nuit où, il y a environ douze ans, je couvris rapidement une grande distance avec une assurance dégagée et une maîtrise spontanée, j'ai su ou du moins j'ai eu l'impression de savoir conduire dans le DF. Je suis héméralope et je ne devrais jamais conduire la nuit sans lunettes, mais alors je n'en possédais pas. En vérité je n'aurais pas dû prendre le volant du tout, parce que j'étais très ivre. La voiture appartenait à un ami cubain et nous rentrions d'un mariage à Disierto de Leones, dans la banlieue du DF. Mon ami, qui avait récemment appris à conduire, et en était fier, était un conducteur si hésitant que j'en éprouvais souvent de l'impatience, le comparant intérieurement à Mr Magoo. Peut-être étais-je pressé ce soir-là, ou bien étais-je jaloux qu'il puisse maintenant aller en ville partout où il voulait - nous avions été compagnons de taxi pendant plusieurs années -, mais alors que nous montions en voiture j'insistai pour qu'il me confie les clés. Ce dont je me souviens, c'est d'un trajet euphorique sur l'Avenida Insurgentes Sur, d'avoir doublé les voitures dans une explosion, un frôlement et une disparition de lumières, d'avoir roulé à une vitesse folle et d'avoir pensé, peut-être même crié, que je conduisais comme Yan Solo fonçant en direction de l'Étoile de la Mort. L'excitation de ce trajet est depuis restée logée en moi comme un défi et une objection à l'argument selon lequel il était trop tard pour apprendre à conduire à Mexico ou que je ne pourrais jamais vaincre ma peur. Je dois avoir en moi la capacité de le refaire, me répétais-je souvent, bien que de façon moins téméraire. Puis je me rappelais ce vieux monsieur en costume qui faisait le tour de la Glorieta Citlaltépetl au volant de la voiture école et me disais qu'évidemment il n'était pas trop tard.
Chaque année, m'a-t-il semblé, le chagrin change, ainsi que sa forme, toujours plus furtive à mesure que le temps passe. Mais alors qu'approchait le cinquième anniversaire de la mort d'Aura - marquant une période où je l'aurais pleurée plus longtemps que je ne l'avais connue -, l'intensité de ma douleur augmenta de façon surprenante, m'oppressant d'une manière nouvelle et parfois effrayante, dont je ne savais comment me libérer. Peut-être contre toute logique, je sentais que j'avais un problème ou une énigme à résoudre et que la solution résidait dans Mexico, ou dans quelque chose qui avait trait à ma relation avec la ville. Par exemple, parfois je me disais qu'une démarche logique eût été de s'en aller pour recommencer une nouvelle vie ailleurs, dans une ville où je n'avais jamais vécu, libre des souvenirs et des associations avec Aura, et dans laquelle j'aurais aussi pu échapper à mon rôle compliqué de veuf privé mais également public. Pourtant, chaque fois que j'y réfléchissais, je décidais qu'il était inconcevable pour moi de partir, que la solution consistait peut-être à rester. Et non seulement à rester, mais à m'enfoncer plus profondément ; à embrasser avec plus de force ce que j'avais été tenté de fuir : peut-être était-ce là trouver le moyen de vivre ici sans Aura. L'approche de cet anniversaire ne fut pas qu'un peu déterminant dans ma décision d'apprendre enfin à conduire à Mexico.
J'habitais un appartement récemment loué dans la Colonia Roma, bien que j'aie conservé notre ancienne adresse à Brooklyn. Souvent, quand nous quittions New York, ou que nous partions en Europe, ou séjournions sur une plage au Mexique, nous louions une voiture et j'étais content de conduire. Mais je n'avais pas repris le volant, pas une seule fois, depuis la mort d'Aura, ce qui semblait symboliser plusieurs aspects de la douleur, son apathie, sa solitude et son retrait, sa durée épuisante. Cinq années sans s'être assis au volant d'une voiture suggéraient une mutilation de l'esprit mais d'un genre qui serait aisément réparable. Il suffisait de m'y remettre. Mais je me demandais si j'en étais encore capable.
Un après-midi, au début du mois de juillet, je me rendis au cabinet de mon analyste, Nelly Grant, à Las Omas. Cela faisait à peu près un an que je ne l'avais pas vue. Avant la mort d'Aura je n'avais jamais suivi d'analyse, mais quelques jours après, un ami m'ordonna de prendre rendez-vous avec Nelly, une thanatologa, ou spécialiste du deuil, et je m'exécutai. Je me rappelle bien cette première visite durant laquelle je ne fis que m'asseoir, ou m'affaler, me jeter sur le divan de Nelly pour sangloter. Cette femme d'une cinquantaine d'années, au port de reine, extrêmement belle, dotée d'yeux de lynx bleu pâle, à la peau d'ivoire diaphane et aux manières à la fois apaisantes, chaleureuses et directes, m'aida grandement à passer ces premières années. Cet après-midi-là, nous parlâmes de ce que ce cinquième anniversaire devait signifier pour moi et de l'éventualité d'embrasser de nouveau la vie, peut-être même de tomber amoureux. Nelly approuva ma décision d'apprendre à conduire à Mexico. Pour elle, cela signifiait que j'étais prêt à reprendre le contrôle de ma vie plutôt que de me laisser dominer par la douleur, comme si je m'en imposais l'obligation. Elle dit que quelque chose en moi avait décidé que je « devais » cinq ans à Aura. J'avais refusé de me mouvoir ou de me laisser entraîner hors de ce seul carré, parmi la vaste grille des possibilités.
Est-ce qu'apprendre à conduire à Mexico pouvait être aussi une chose que j'avais décidé de faire pour elle ? Je n'avais pas seulement l'intention de monter en voiture et de conduire au hasard, j'avais en fait élaboré une méthode dans le style d'Aura, destinée à exécuter mon « projet de conduite », comme je l'appelais. Aura était une adepte des jeux d'écriture expérimentaux oulipiens basés sur la restriction formelle et le hasard, ou encore du Yi King, de même qu'une borgésienne convaincue. Mais la réalisation de ce projet n'était-elle qu'un autre rituel du deuil, un désir de manœuvrer et d'explorer les rues de l'enfance d'Aura en exécutant une performance ludique qui lui aurait plu, tout cela afin de me mêler à sa ville de la même manière que je pourrais aspirer à tracer du bout des doigts les contours de ses lèvres, de ses yeux, de son visage ? Je n'en étais pas sûr. Mais j'avais formulé l'idée que le projet de conduite avait quelque chose à voir avec ma relation à Mexico, la ville d'Aura, celle où elle était morte, le lieu qui contenait ses cendres et qui maintenant, de ce fait, était devenu mon lieu sacré et mon foyer plus qu'aucun autre ne l'avait jamais été.