+ Les Monstres qui ricanent - Johnson Denis
Actualités Presse Nouvelles
Johnson Denis Les Monstres qui ricanent

"Les monstres qui ricanent" de Denis Johnson,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille.

1

Onze ans depuis mon dernier passage, et l'aéroport de Freetown est toujours sens dessus dessous, le genre d'endroit où on vous roule un escalier jusqu'au flanc de l'appareil et où vous passez instantanément de la climatisation européenne à la touffeur de l'Afrique de l'Ouest. La navette menant au terminal était correcte mais dépourvue de l'air conditionné.
À l'intérieur du bâtiment, la foule d'abrutis habituelle. Je passai en revue les visages noirs luisants, mais sans voir celui de Michael.
Le haut-parleur se manifesta. On ne percevait que les voyelles. « Ai-je entendu appeler un M. Nair ? lançai-je par-dessus les têtes de la file qui s'étirait jusqu'au comptoir.
- Non, monsieur. Non, me lança l'employé en retour.
- M. Nair ?
- Rien pour ce nom. »
Un homme en costume sombre et cravate m'aborda : « Bienvenue au Sierra Leone, monsieur Naylor. » Il m'aida à traverser la presse et me fit la conversation pendant le passage à la douane, qui ne prit pas longtemps car je n'avais qu'un bagage à main. Il me guida jusqu'à une voiture d'un blanc immaculé, une Honda Prelude. « Et pour moi, c'est deux cents dollars », me glissa-t-il avec un sourire embarrassé. Je lui donnai deux pièces d'un euro. « Mais enfin, monsieur, de nos jours, ce n'est pas assez. » Je lui dis de la boucler.
Le chauffeur de cette Honda aurait voulu autour d'un million de dollars. « Spensy Mohnee ! » lui lançai-je, et son visage s'affaissa quand il constata que j'avais des notions de krio. Nous nous accordâmes sur quelques dizaines de billets. Il ne pouvait descendre plus bas car, me dit-il, il avait le cœur brisé par le coût criminel du carburant.
Il y avait du raffut à l'embarcadère du bac : une marchande de fruits et sa voiture à bras, des policiers en tenue bleu ciel qui jetaient sa marchandise dans l'eau de la baie, et elle de brailler comme s'ils lui noyaient ses enfants. Ils durent s'y prendre à trois pour la ramener sur le côté tandis que mon taxi s'engageait sur la passerelle. Je descendis pour m'accoter au bastingage et humer la brise humide. Sur le quai, les uniformes se croisaient les bras sur la poitrine. L'un d'eux renversa d'un coup de pied la voiture à bras, à présent vide. La femme allait et venait à grands pas en poussant des cris. La scène rapetissa à mesure que le ferry s'éloignait du rivage. Je changeai de bord pour regarder venir à nous Freetown, amas d'immeubles dont beaucoup tombaient en ruine. Tout autour, une multitude d'ombres en haillons terreux, courbées sur un ventre vide, se mouvaient vers Dieu sait quelles destinations.
Je reconnus un homme sur le quai, un vieil Européen maigrichon du nom de Horst, qui, debout près d'une voiture de location, une main en visière, prenait note des nouveaux arrivants. Au moment de passer à sa hauteur, je me tassai sur la banquette et détournai la tête. Après l'avoir dépassé, je l'observai du coin de l'œil. Il remonta dans sa voiture sans prendre aucun passager.
Horst... avec un prénom comme Cosmo, mais ce n'était pas Cosmo. Leo, Rollo. Cela ne me revenait pas.
Je dis à Emil, mon chauffeur, de me conduire au Papa Leone, à ma connaissance le seul établissement où descendre quand on désirait une alimentation électrique régulière et une piscine. Alors que nous nous arrêtions sous la marquise de l'hôtel, une autre voiture arriva droit sur nous, fit une embardée et poursuivit sa route à vive allure, un panonceau AUTO-ECOLE SUPERBE en évidence sur la lunette arrière. Tout cela avait un parfum d'activité, mais je ne sentais pas l'Afrique nouvelle. Je croisai le regard d'une gamine qui traînait de l'autre côté de la rue dans l'espoir de vendre son corps. Pauvre, crasseuse et très jolie. Et très jeune. Je demandai à Emil combien il avait d'enfants. Il en avait eu dix en tout, mais six étaient morts.
Il chercha à me faire changer d'idée concernant l'hôtel, affirmant que l'endroit avait « beaucoup baissé ». Mais l'éclairage électrique fonctionnait, le hall spacieux avait une odeur de propreté, ou de toxicité, selon ce qu'on pense de certains produits chimiques, et tout paraissait correct. J'avais appris que les rebelles et les autorités avaient échangé des coups de feu dans les couloirs ; mais cela remontait à une douzaine d'années, juste après que j'eus fui le pays, et je constatai que tout avait été réparé.
Le réceptionniste me donna une chambre sans que j'aie réservé, puis il me causa une surprise :
« Monsieur Nair, un message pour vous. »
Ce n'était pas de Michael, mais de la direction. Très joliment calligraphié à l'encre violette, adressé « à qui de droit » et m'accueillant en un lieu présenté comme « la solution à tous [mes] problèmes ». Attachée au bristol par un trombone, une bande papier sur laquelle figuraient les instructions pour se connecter. L'employé précisa que l'Internet était inopérant pour l'instant. Dans la soirée peut-être.
Je possédais un téléphone Nokia et sans doute allais-je pouvoir me procurer quelque part une carte Sim locale - pas dans cet hôtel, me répondit le réceptionniste. Pour lors, je me trouvais pour ainsi dire coupé du reste du monde.
Pas grave. Je ne me sentais pas encore prêt pour Michael Adriko. Il était probablement ici, au Papa, dans une chambre située juste au-dessus de ma tête ; mais, pour ce que j'en savais, il n'avait pas remis ni ne remettrait les pieds sur le continent africain et ne m'avait attiré ici que dans le cadre d'un de ses incompréhensibles efforts pour être drôle.

La chambre était petite. Y flottait cette odeur qui dit : « Tout ce que vous redoutez, nous l'avons tué. » Le lit était correct. Sur la table de chevet, dans une soucoupe, une bougie blanche et une boîte d'allumettes rouge et bleu.
J'avais pris l'avion à Amsterdam avec une escale à Heathrow. J'avais gagné une heure et ne ressentais aucun décalage, juste le besoin de me poser un peu. Après m'être aspergé le visage et avoir accroché quelques effets, je ramassai la sacoche de toile jaune contenant mon ordinateur et descendis au bord de la piscine.
En chemin, je m'arrêtai au bar pour vider un double whisky. Puis, installé à une des tables basses bordant la piscine, dans un ingénieux environnement de plantes et de rocaille, je commandai un sandwich et un autre verre.
Une femme seule assise à quelques tables de là joignit les mains, inclina la tête vers le bout de ses doigts et me sourit. Je la saluai :
« Comment va ?
- Moi va pas, répondit-elle. Moi besoin toi. »
J'ouvris l'ordinateur, allumai l'écran. « Pas ce soir. »
Elle n'avait en rien l'apparence d'une prostituée. Probablement une femme qui, passant par là, s'était arrêtée pour se délasser les pieds et en aurait aussi bien profité pour vendre son corps. Pendant ce temps, une troupe de danseurs accompagnée d'un percussionniste s'était mise en place tout à côté de la piscine. Les clients avaient fait silence. Le parfum de la mer me parvint tout à coup. Le ciel nocturne était noir, sans une étoile. Un rythme endiablé éclata.
Non connecté, j'écrivis à Tina :
Je suis à l'hôtel Papa Leone, à Freetown. Aucun signe de notre vieille connaissance Michael.
La nuit est tombée. Je suis au restaurant situé au bord de la piscine. Il y a une troupe de danse africaine, je pense que ces gens appartiennent à la chefferie kissi (ils ont tout l'air de SDF). Leur numéro consiste à se jeter par terre, à mettre le feu à des machins et à taper frénétiquement sur des congas. Présentement, un de ces types est comme qui dirait en train de violenter, tout habillé, un amas de brindilles enflammées. Les personnes installées aux tables voisines lui lancent des pièces de monnaie. Le voilà maintenant qui se roule sur lui-même au bord de l'eau en tenant embrassée cette gerbe ardente, il se roule sur le sol en la serrant contre sa poitrine. Il s'agit d'un fagot de petit bois haut comme lui et dévoré par les flammes. J'étais simplement descendu dans l'idée de boire un verre et manger un morceau ; je ne me doutais pas qu'on aurait droit à ce numéro de pyromane masochiste. Bon sang, ma petite chérie, dire que je me trouve dans un hôtel africain en train de regarder un type en flammes et que je suis un peu ivre, car je pense qu'en Afrique de l'Ouest il vaut mieux l'être toujours un tantinet, et le monde est doux et la nuit est douce et je regarde un type qui
Horst apparut sur le vaste patio et se faufila vers moi à travers le feu et la brume. Le teint hâlé, les cheveux blancs, il portait un gilet de pêcheur pourvu d'un millier de poches et habituellement, cela me revint, des chaussures de ville brun clair à lacets blancs, mais je n'aurais su me prononcer sur le moment.
« Roland ! C'est bien vous ? Pas mal, la barbe.
- C'est moi, admis-je.
- Est-ce que vous m'avez vu sur le quai ? Moi, je vous ai vu ! » Il prit un siège. « Cette barbe vous confère un air de gravité. »
Chacun offrit sa tournée. « Vous êtes réactif, complimentai-je au barman en lui laissant deux euros de pourboire. Le personnel est plutôt efficace. Qui a dit que cet endroit avait baissé ?
- Ce n'est plus un Sofitel.
- Qui en est propriétaire ?
- Le président ou un de ses proches.
- Quel est le point noir alors ? »
Il montra mon ordinateur. « Vous n'aurez pas de connexion. »
Je levai mon verre à son adresse. « Ainsi donc, Horst traîne toujours par ici.
- Je reste un habitué. À peu près six mois par an. Mais cette fois on m'a gardé au bercail presque toute une année, depuis novembre dernier. Onze mois en tout. »
Le spectacle devenait trop bruyant. J'ouvris l'écran et posai les doigts sur le clavier. Grossier de ma part. Mais je ne l'avais pas invité à s'asseoir.
« Ma femme est malade », dit-il. Il marqua un temps, puis ajouta avec comme de la fierté : « En phase terminale. »
Pendant ce temps, à deux mètres de là, au bord de la piscine, l'artiste venait de bouter le feu à sa chemise et à son pantalon.
À Tina :
À la réception en arrivant, j'ai croisé deux soldats américains dans de drôles d'uniformes. Cet hôtel est le seul de la ville où il y ait de l'électricité le soir. Il faut compter 145 dollars par jour.
Au fait, la barbe a fait long feu. Elle ne camoufle rien du tout. Quelqu'un m'a déjà reconnu.
Comment tenir une conversation avec ces clameurs et battements de tambours ? N'empêche, Horst ne me lâchait pas. Il avait payé deux tournées, évoqué la maladie de sa femme... Le moment était venu pour lui de poser des questions. En commençant par Michael.
« Pardon ? Plaît-il ?
- Je viens de dire : Michael est ici.
- Michael qui ?
- Pas à moi !
- Michael Adriko ?
- Pas à moi, vous dis-je !
- Vous l'avez vu ? Où ça ?
- Il est dans le coin.
- Où ça, dans le coin ? Enfin, merde, Horst. Dans un pays farci de rumeurs, vous voulez encore en rajouter ?
- Je ne l'ai pas vu personnellement.
- Qu'est-ce qui l'aurait attiré par ici ?
- Les diamants. C'est aussi simple que ça.
- Les diamants, ce n'est plus aussi simple.
- D'accord, mais ce n'est pas la simplicité qui nous intéresse, Roland. C'est l'aventure. Elle profite à l'âme, à l'esprit et au compte en banque.
- Les diamants, c'est devenu trop risqué.
- Vous préférez passer de l'héroïne ? Le trafic de drogue est une abomination. Ça ruine la jeunesse de toute une nation. En plus, ça ne paie pas. Un kilo d'héroïne va vous rapporter six mille dollars. Un kilo de diamants fait de vous un roi. »
J'écrivais à Tina :
Le spectacle est terminé. Apparemment, personne ne s'est fait mal. Tout le coin pue l'essence.
« Qu'est-ce que vous en dites ? interrogea Horst.
- Ce que j'en dis, Horst, c'est qu'on vous balancera. Ils vous vendront des diamants et ensuite ils vous dénonceront, attendu que le coin grouille de mouchards. »
Peut-être en convint-il, car il la boucla tandis que j'écrivais :
Je suis en train de me soûler en compagnie de ce con qui planquait autrefois pour Interpol. Il a désormais l'air trop vieux pour qu'on continue à l'employer, mais il s'exprime toujours comme un flic. Il me donne du Roland comme ferait un flic.
Pour un peu, je lui aurais demandé son prénom. Elmo ?
Il n'insista pas et nous nous bornâmes à boire. « Israël a des missiles à six têtes nucléaires sortis des silos et pointés sur l'Iran, reprit-il. À un moment ou un autre de la prochaine campagne électorale américaine, ça va faire boum sur Téhéran. Ensuite, mon cher, ce sera un prêté pour un rendu, la méthode musulmane. Des radiations partout.
- On disait déjà ça il y a des années.
- On n'a pas intérêt à rentrer chez nous. Dans les dix ans, ce sera exactement comme ici, un tas de décombres. À ceci près que celles d'ici ne sont pas radioactives. Mais vous ne me croirez pas tant que vous n'y aurez pas passé un compteur Geiger. » Le whisky avait dissous son quant à soi d'Européen. Il faisait un drôle de cannibale, fluet, chenu, congestionné.
Nous échangeâmes une poignée de main dans le hall en nous souhaitant bonne nuit. « Bien sûr que ça leur plairait de vous balancer - et se haussant sur la pointe des pieds pour me murmurer à l'oreille gauche : C'est pourquoi on ne repart pas comme on est venu. »
Un peu plus tard, allongé dans le noir, mon petit transistor collé contre cette même oreille, je guettais, de l'autre, le bruit d'une éventuelle mise en route du générateur de l'hôtel. Un mal de tête me tomba dessus. Je craquai une allumette malodorante, allumai la bougie et allai ouvrir la fenêtre. Le battement des insectes contre le châssis grillagé se fit si insistant que je finis par souffler la flamme. La BBC rapportait qu'une forte tempête avec des vents de 120 km/h avait traversé les États de la Virginie, de la Virginie-Occidentale et de l'Ohio, et que trois millions de foyers souffraient d'une coupure d'électricité.
Ici, au Papa Leone, le courant arrivait. La télévision marchait. CCTV, la chaîne câblée chinoise, qui émet en anglais. Je revins à la radio.
À Freetown, les téléphones font entendre ce très anglais dring-dring ! dring-dring ! Votre correspondant parle du fond d'un puits :
« L'Internet fonctionne ! »
Il fonctionne ! - c'est toujours un petit coup au cœur. Le portable était à côté de moi sur le lit. Je l'ouvris, tripotai quelques touches, ajoutai un post-scriptum à Tina :
J'ai tiré du liquide sur le compte déplacements - 5 000 dollars. Les cartes ne sont toujours pas acceptées. En 2002, le taux de change était de 250 leones pour un euro, et le plus gros billet était de 100 leones. On était obligé de transporter son argent dans un sac de courses et quelques boîtes à chaussures. Aujourd'hui, ils veulent des dollars. Mais ils acceptent les euros. Ils haïssent leur propre devise.
J'envoyai mes e-mails, puis attendis, puis la connexion s'interrompit.
Sur la BBC, l'émission était World Have Your Say, et le sujet était rasoir.
Les murs cessèrent de bourdonner et le noir se fit lorsque le générateur du bâtiment s'arrêta, mais pas avant que ne me parvienne une courte réponse de Tina :
Ne repars pas comme tu es arrivé.
Cela me revint tout à coup. Bruno. Bruno Horst.