+ La Fête des corbeaux - McGuane Thomas
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McGuane Thomas La Fête des corbeaux

"La fête des corbeaux" de Thomas McGuane,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille.

Un problème de poids
Je passai prendre mon père par une lourde matinée à l'horizon chargé de nuages grondants. Ma mère l'avait mis encore une fois à la porte, cette fois-ci pour cause de surcharge pondérale. Elle avait déclaré qu'il ne suivait pas avec assez de sérieux son programme de perte de poids et que, s'il dépassait cent dix kilos, elle ne voulait plus vivre à ses côtés. Elle pressentait apparemment qu'il allait suivre la même pente que moi. Démarché par téléphone pour des cures contre l'obésité, je le soupçonnais d'avoir livré mon numéro. J'étais las d'expliquer à de parfaits inconnus que je n'étais pas gros, et de m'entendre répondre que beaucoup de gros n'avaient pas conscience de leur état ou bien se flattaient à tort de pouvoir y porter remède de leur propre chef, sans bourse délier.
Quand il m'apparut et insista, sitôt descendu d'avion, pour aller manger un morceau, je constatai que mon père avait largement dépassé la limite fixée par maman. Il portait un complet, froissé par le voyage, mais sa cravate était bien en place, protestation contre cet environnement rural. Je lui fis faire un petit tour de la ville : le parc à rodéos, le terrain de foot au bord de la rivière, le musée de voitures anciennes. Il aima beaucoup l'atelier ferroviaire, l'odeur de cambouis émanant d'une énorme locomotive réformée, les mécaniciens qui entouraient cette machine comme des pygmées un éléphant. « Quand est-ce qu'elle reprend du service ? » interrogea-t-il, l'œil allumé. Les mécanos s'entreregardèrent sans lui répondre. Mon père ne s'en formalisa pas. « Ils m'ont pris pour quelqu'un de la direction », dit-il.
Au restaurant, il voulut savoir si le sandwich au poulet figurant sur la carte était vraiment à base de poulet ou s'il s'agissait d'un « genre d'agrégat ». Regard interdit de la serveuse. Il commanda ledit sandwich. « Je vais devoir m'en assurer moi-même. » Il tint à régler le déjeuner, mais quand la caissière lui rendit la monnaie trop rapidement à son gré, il repoussa le tout en lui demandant de recompter.
Un quidam en costume étant une vision inhabituelle par ici, les réactions à son endroit trahissaient une certaine perplexité. L'après-midi, je l'emmenai, toujours en complet veston, faire un tour en barque sur la rivière. Il avait pris au restaurant une part de tarte à emporter. Les mains en suspens au-dessus du carton, il me demanda de ne pas y porter un coup d'aviron.
Je préparai le dîner à la maison, lieu qu'à l'évidence il tenait pour un dépotoir. Il était assis à la table de jeu avec un air de raideur affectée qui révélait une crainte d'être contaminé.
« C'est quoi, ce truc ?
- Du tofu.
- Ça s'inscrit dans le mode de vie alternatif ?
- Non, ce sont des protéines. »
Je détestais le régenter de la sorte, mais il ne pourrait pas rentrer chez lui si je ne le faisais pas fondre un peu.

Papa était propriétaire d'une agence de location d'avions aux entreprises et personnes privées, et devait donc se comporter en homme qui a les moyens ; mais à le voir manier mes couverts d'occasion, on comprenait qu'il était et serait toujours un gosse de pauvres. Il avait le sentiment d'avoir gravi quelques échelons et sa grande crainte était que je ne sois en train de les redescendre. Artisan de formation - je dirige une équipe dans le bâtiment -, j'étais manifestement tombé en dessous de la catégorie sociale à laquelle il pensait que j'aurais dû appartenir. Il considérait que l'éducation de qualité qu'il m'avait payée aurait dû me conduire à plus d'abstraction ; mais, même s'il est vrai que plus on s'éloigne d'un véritable produit, meilleures sont les chances de réussite économique, j'aspirais, et beaucoup de mes condisciples avec moi, à ce que mes efforts soient récompensés par des résultats plus matériels. Aujourd'hui, certains de mes amis, qui avaient fait des études d'histoire, de lettres ou de philosophie, ferraient des chevaux, faisaient des installations électriques ou posaient des toilettes. On n'avait pas encore enregistré de suicides.
Mon père tenait que tout ce qu'on fait par plaisir procède d'un désir de fuir la réalité, hormis bien sûr lorsqu'il s'agissait pour lui de séduire ses secrétaires et la plupart des amies de ma mère. Elle et lui avaient formé un couple glamour dans les premiers temps de leur mariage. Un physique avantageux, combiné à leur qualité affirmée d'arbitres des élégances, les avait placés au-dessus du lot de notre minable petite ville. Puis je suis arrivé, et ma mère s'est mise à me regarder comme le phénix. Selon mon paternel, c'est moi qui ai mis fin à la grande romance. Je commençais à peine à marcher à l'époque où il surprit maman dans les bras de notre médecin sous la véranda grillagée du cabanon de pêcheur de ce dernier. (La chose ne devait cependant pas être sans quelque ambivalence, puisque nous continuâmes d'accepter les filets de perche en provenance de l'étang du Dr Hudson.) Quelques années plus tard, quand le prof de gym du lycée trouva le docteur juché sur sa femme et lui brûla la cervelle, maman se mit à pleurer tandis que papa, inclinant la tête de côté, faisait remarquer dans un haussement de sourcils : « Qui vit par le glaive périt par le glaive. »
Enfant unique, je fus exposé seul au comportement nocif de mes géniteurs. Ils buvaient seulement le soir et suivant un rituel immuable : chaque cocktail les voyait devenir plus susceptibles et se hérisser face à des affronts imaginaires. À l'époque où j'étais encore jeune, il leur arrivait de m'inclure au milieu de leurs disputes (« Non mais je rêve ! Elle m'a carrément mordu ! »), mais je me composai un détachement onctueux (« Les pansements sont dans le placard derrière les serviettes »). Lors d'une véritable crise, ma mère appela à la rescousse, pour qu'elle la console, notre voisine Zoé Constantine, ignorant que celle-ci et p'pa jouaient à la bête à deux dos depuis l'année de mon cours moyen - qui se trouva être aussi celle où ma mère le colla au siège des toilettes à la super glue, aussi bien peut-être nourrissait-elle finalement quelques soupçons.
C'est non sans appréhension que je demandai de ses nouvelles, ce soir-là. « Elle est au lit avec une bouteille et les poèmes d'Edna St. Vincent Millay », me répondit mon père. Il était fier de cette sortie - je l'avais déjà entendue dans le passé. Si ma mère lisait certes beaucoup, jamais elle n'était « au lit avec une bouteille ». Elle était plus probablement sortie faire une partie de golf avec son amie Bernardine, qui travaillait au pool de dactylos d'Ajax.
Bien qu'ayant toujours vécu dans le Nord, ma mère est issue d'une famille sudiste, et elle perçoit un tout petit revenu personnel qui a conditionné le dialogue depuis mon enfance. Comme des tas d'autres gens originaires du Sud, elle est une lointaine bénéficiaire du produit de l'ingéniosité de je ne sais plus quel pharmacien d'Atlanta, le Coca-Cola - pas une grosse somme, mais suffisante pour attiser la fureur de papa contre la prérogative. Cet argent fut pour beaucoup dans sa détermination à maintenir ma mère toute sa vie à proximité des cheminées d'usines. Ainsi que sa croyance que tout ce qui se trouvait en dehors de la Rust Belt était factice . Pour lui, le rêve américain, c'était un centre de cent cinquante kilos originaire d'une ville industrielle en faillite, courant les quarante yards en cinq secondes, avec un contrat longue durée chez les Colts et une prime pour sa participation au Pro Bowl.

Le lendemain matin, nous passâmes au chantier et je me sentis tout de suite mieux. Tout y était fait pour me regonfler le moral : les placards de glaise autour des pneus du camion du charpentier, la plaisante odeur d'huile des outils, la brise frisquette qui traversait les armoises du coteau, les stridences d'une circulaire Skil déjà à l'œuvre, le parfum de chevrons fraîchement tronçonnés, les chocs d'une cloueuse au sous-sol, trois thermos posées sur un appui de fenêtre non encore enduit.
Le médecin qui avait fait appel à mes services voulait une pièce d'eau sur un emplacement marécageux situé derrière la maison. Ángel, mon Nicaraguayen, se trouvait sur place avec une pelleteuse. Il cherchait à localiser la source de sorte que nous puissions la raccorder avant d'étaler sur le fond un lit de bentonite afin de garder l'eau. Jusqu'à présent, nous n'avions rencontré que de la vase et des crânes de bisons. Ángel les entassait sur le côté. J'expliquai à papa qu'il s'agissait d'un piège jadis tendu par les Indiens, mais cela ne l'intéressa pas plus que ça. Il n'avait d'yeux que pour le Nicaraguayen, qu'il regardait comme quelqu'un d'authentique attelé à un engin - nonobstant le fort accent hispanique, papa avait trouvé ici, au milieu de tous les rigolos en chapeau de cow-boy, son type de la Rust Belt. Et Ángel se montrait mêmement attiré par la chaleur passe-partout de mon paternel. Ayant écarté son casque antibruit, il commença à tailler le bout de gras avec lui.
Évidemment, j'avais crevé en arrivant sur le chantier, à l'avant gauche, et ce fut une vraie tannée de sortir la roue de secours du Ford (750 kg de charge utile), de le soulever au cric sur ce terrain meuble et de déposer la roue toute crottée sur le plateau pour l'emporter en ville. Chez le réparateur, au milieu du vacarme des clés à chocs et des compresseurs, mon père avait décidément une drôle de touche avec son pantalon de ville et sa cravate desserrée, mais nul ne paraissait s'en aviser. Il regarda d'un œil admiratif le jeune costaud coiffé d'une calotte passer son démonte-pneu autour de la jante. Le gamin glissa la main à l'intérieur du pneu pour en dégager non sans peine une pointe de flèche en obsidienne qu'il me montra. Je manquai de me couper rien qu'en la prenant. « Six plis de pneu neige japonais, et elle n'a pas cassé », commenta-t-il. Je passai régler la réparation au bureau.

Le lendemain, journée froide et pluvieuse, mon père resta à la maison pendant que j'emmenais mes gars à Martinsdale, où nous avions loué une grue afin de déposer sur un batardeau le châssis d'un vieux wagon pour faire un pont au-dessus d'un ruisseau. Nous avions apporté un tas de madriers traités pour constituer le tablier et j'avais prévu un soudeur pour façonner les pièces métalliques, un type d'une timidité douloureuse, avec un tatouage autour du cou, et qui avait conservé son accent new-yorkais. Alors que les cinq que nous étions, debout sous la pluie battante, regardions les eaux tumultueuses contourner notre ouvrage en béton, le rancher s'arrêta pour dire que si tout était emporté, il ne fallait pas compter sur lui pour débourser un rond. Quand il fut reparti, Joey, le soudeur, laissa tomber : « Ce que c'est de porter un grand chapeau. »
J'avais laissé mon père dans le désœuvrement et j'appris par la suite qu'il avait poussé jusqu'à Helena pour visiter le capitole et voir une strip-teaseuse s'asseoir sur ses genoux, et qu'il avait passé la nuit dans un Holiday Inn à un petit kilomètre de Last Chance Gulch.
On m'a dit que je suis issu d'une famille dysfonctionnelle, mais je n'ai jamais ressenti les choses ainsi. Quand j'étais gosse, je voyais mes parents à la manière d'un anthropologue, et je passais mon temps, comme encore parfois aujourd'hui, à essayer de me figurer d'où ces deux-là pouvaient bien provenir. Je fus conçu peu après que mon père fut rentré du Vietnam. Je ne suis pas certain qu'il ait vraiment voulu des enfants, mais, sitôt son retour, maman exigea une prompte nidification. Je crois qu'il était pas mal dingue à l'époque. Il avait participé à de nombreuses actions de combat et raffolé de chacune de ces opérations, lors desquelles il emmenait sa section en authentique tête brûlée. Il conservait dans son portefeuille des photos de Viêt-congs morts couchés sur le capot de sa jeep, comme autant de chevreuils à la fin d'un week-end de chasse. Ses jours de permission à Saïgon étaient des campagnes éclair de fornication, et il incomba à maman de porter du jour au lendemain un coup d'arrêt à cette dynamique. Je fus sa solution et mon vieux me considéra dès le départ avec scepticisme.
Un soir, entendant des manifestations d'allégresse aussi inhabituelles que peu naturelles, je redescendis les escaliers en babygro et, risquant un œil par l'entrebâillement de la porte de la cuisine, je vis mon père à genoux, larmoyant et hilare, en train de lécher de la garniture de tarte sur un des fouets de notre Sunbeam Mixmaster, sa longue et large langue lapant la matière gluante. L'expression extraordinairement sévère du visage de ma mère au-dessus de son tablier empesé, tandis qu'il se dévissait le cou pour atteindre le batteur, me trouble encore à ce jour.
J'ai un million de souvenirs de ce genre ; mais, comme je dis toujours, trouble n'est pas trauma, et puis il y a longtemps que je suis parti de la maison. Je suis venu au Montana, mes études terminées, pour une randonnée avec ma petite amie et je n'en suis jamais reparti. Si, une seule fois, pour rejoindre une équipe de couvreurs à Walnut Creek, en Californie, et rentrer, épouvanté, au bout de deux mois. J'ai assisté là-bas, dans des soirées, à des conneries que je vais mettre des années à oublier. Tout le monde, du chef d'équipe jusqu'en bas, tournait aux amphètes. Il avait fallu que je dise que j'en prenais pour décrocher le boulot.