+ La Miséricorde des coeurs - Borbély Szilárd
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Borbély Szilárd La Miséricorde des coeurs

"La miséricorde des coeurs" de Szilard Borbély,
traduit du hongrois par Agnès Jarfas.


Nous marchons et nous nous taisons. Vingt-trois ans nous séparent. Vingt-trois est un chiffre indivisible. Vingt-trois ne se divise que par lui-même. Et par l'unité. Voilà la solitude qui nous sépare. Impossible de la fractionner. Il faut la trimbaler en son entier. Nous portons le déjeuner. Nous marchons sur le talus. Nous disons un risban. Le risban d'Ogmand. Nous passons par là chaque fois que nous allons chercher du bois mort dans la forêt. Parfois nous faisons un détour par le plat de Szomoga pour pouvoir emprunter la route Kaboló. Parce qu'elle est moins boueuse. Nous disons vasarde. Quelquefois on traverse la Forêt-du-Comte, le long de la route Passerelle. Ma mère porte un fichu sur la tête. Nous disons une pointe. Les femmes doivent se couvrir la tête. Les vieilles nouent le fichu sous le menton. Elles doivent le porter noir. Le fichu de ma mère est coloré. Elle le noue dans la nuque, sous son chignon. L'été, elle porte une pointe légère. Une blanche, à pois bleus. Elle l'a reçue de mon père l'an dernier, à la foire de Kölcse. Ma mère a des cheveux châtains. Châtains roussâtres, comme les marrons. Tous les marrons ne sont pas roussâtres. Moi et ma sœur ramassons les marrons à l'automne. Le village n'a qu'un marronnier. Le seul qui ait survécu à l'ancien emplacement de la métairie Barkóczy. Les autres ont été abattus après la guerre. Il n'y a que les peupliers qui supportent ce sol détrempé. Et aussi les saules. Nous disons marsaults. Au printemps, il est facile de fabriquer des flûtiaux de marsault. Nous en jouons pour agacer notre mère. Mais aussi les chiens et les voisins.
À l'automne, nous allons en cachette retrouver le seul marronnier derrière le Pré-de-Kepec. Nous nous glissons furtivement à travers champs. À la fin de l'été, les feuilles aux cinq doigts de l'immense arbre tombent, mortes. On dirait des mains coupées de géants gisant par terre. Au printemps, ses fleurs sont des cierges blancs. Ses bogues vertes sont des hérissons. Nous leur faisons des jambes avec des allumettes. Nous demandons des allumettes brûlées à ma mère. Seule ma mère peut toucher aux allumettes, parce qu'elles ne sont pas à mettre entre les mains des marmots. « Couteau, fourchette, ciseaux à ne pas mettre entre les mains des marmots », chantonne ma mère.
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« Parce que les seigneurs, c'est nous. Aujourd'hui, le peuple est seigneur. Les exploités d'hier. Maintenant c'est nous qui exploitons les koulaks... Si ça vous plaît pas, vous en faites pas ! Point final ! » disent les anciens saisonniers.
« Ils ont eu la partie belle, puisqu'ils n'ont rien apporté, pas même un clou, dans le kolkhoze, dit mon grand-père qui regrette surtout ses chevaux confisqués. Ils en retirent seulement tout ce qu'ils peuvent.
« Parce que ce sont des profiteurs, me glisse-t-il à l'oreille avec dégoût.
« Ils ne savent que piller. Ils pillent tout. Faire fructifier, ils en sont incapables », dit-il.
Les anciens propriétaires regrettaient surtout leurs chevaux. Encore plus que leurs terres.
C'est à leur place que les kolkhoziens ont torturé les chevaux. Ils les ont forcés jusqu'à leur dernier souffle.
« Les chevaux se sont exténués. Ils ont crevé avant l'heure. Alors à quoi ça a servi ? » me dit souvent mon grand-père.
Les nouveaux seigneurs étaient impatients et violents. Ils appelaient tout le monde camarade. Ils ont inventé une nouvelle manière de saluer.
« Déjà leurs pères étaient des moins que rien. C'étaient des profiteurs, eux aussi, maugrée-t-il. "En avant !" disent les camarades au lieu de "Bien le bonjour". Et ils parlent continuellement de progrès. »
« Le progrès, camarades, le progrès ! Il faut être de son temps ! Nous produisons ce que nous voulons. Si on veut du pissenlit à caoutchouc, alors ce sera du pissenlit à caoutchouc. Si on veut de la kacha de riz, alors ce sera de la kacha de riz. On fera ce que le Parti dira. Ce que le camarade Staline et le camarade Rákosi disent, c'est parole d'évangile. La nature, camarades, il faut la vaincre. » Les chefs de brigade serinent les slogans au moment de l'ordre du jour aux gens transis de froid au petit matin. Pendant lequel ils s'envoient un ou deux petits verres d'eau-de-vie. « Camarade, mon cul », grommelle alors mon grand-père dans sa barbe pour qu'ils n'entendent pas. Mais pour qu'ils l'entendent quand même. Du moins qu'ils le sachent.
« Hé, attention ! Tenez votre langue », grommellent les nouveaux seigneurs. Mais ils ne veulent pas d'histoires, eux non plus. Il y en a eu suffisamment. Les koulaks ont tous été relâchés des camps. Ensuite la plupart d'entre eux sont partis. Ils ne se sentaient pas capables de rester au village. Les nouveaux seigneurs ne s'en plaignaient pas, au moins ils n'avaient pas à soutenir leurs regards.
Ils ont abattu les arbres d'ornement, ils ont démoli les bâtiments de la métairie. La Maison du Parti a été construite à l'emplacement de l'allée des marronniers. À propos du domaine seigneurial, tout le monde se tait. Le silence est lourd.
« Les paysans sont de grands taiseux », dit toujours ma mère.
Il est interdit de parler du passé. Les vieux disent « de l'ancien temps ». Les choses dont on ne parle pas n'existent pas. « Du passé faisons table rase... », chantent les gens sous la direction du chantre, comme à un enterrement.
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Ma mère porte les cheveux coiffés en chignon. Quand elle les dénoue, la nuit tombe. C'est moi qui les peigne. J'aime les peigner. Les fils brillants glissent entre les dents du peigne de corne. Ils sont luisants comme la nuit. Le ciel est étoilé et il sent bon. Il sent l'herbe. Le pain. Le lait. Le peigne de corne me répugne. Il me fait penser à des bêtes tuées. Il y a toujours de la crasse noire collée entre les dents. Les pellicules grasses et la poussière s'y déposent, ce sont elles qui s'agglutinent de la sorte. Les femmes portent leurs cheveux en chignon sous le fichu. Elles les attachent par des barrettes en corne. Dans la journée, les cheveux de ma mère, eux aussi, sont cachés. Ceux de ma sœur, pas encore. Nous nous lavons les cheveux le samedi. Le soir, nous posons la bassine sur le sol de la cuisine. Nous faisons bouillir l'eau sur la plaque du fourneau, puis nous nous y baignons les uns après les autres. D'abord ma sœur aînée, puis moi, enfin notre mère. Tous, nous nous lavons les cheveux au shampooing à l'huile. Nous les rinçons à l'aide de la casserole d'un litre. Voilà pourquoi nous avons la même odeur.
Dès que je franchis la porte, je la sens. Chez les autres, l'odeur est différente. Maintenant, nous allons chercher des fagots dans la forêt. Ma mère porte un fichu sombre. Un fichu épais en laine. C'est son fichu épais, gris. Cette fois-ci, elle l'a noué, elle aussi, sous le menton, comme les vieilles. Pour réchauffer ses oreilles. Car il fait encore froid. J'ai toujours froid, je prends la main de ma mère. Sa main est chaude, la mienne est froide comme un glaçon. Quand elle trimballe quelque chose de lourd, je glisse les mains dans mes poches. Elle trimballe toujours quelque chose de lourd. Alors c'est dans mes poches que je réchauffe mes doigts. J'ai froid aux ongles. Je ne comprends pas que l'on puisse avoir froid aux ongles. C'est à cela que je réfléchis, tout en tâchant de régler mon pas sur celui de ma mère. L'été, après la moisson, nous allons glaner. Si seulement c'était l'été ! me dis-je. C'est à la lisière des chaumes qu'on trouve le plus d'épis. Là, au moins, il fait chaud. Mais, en été, c'est la chaleur que je n'aime pas.
« Rien n'est bon pour vous. Si on vous piquait le cul avec une aiguille, ça ne vous ferait pas plaisir, ça non plus », nous lance ma mère. Tout en riant. Comme si elle avait raconté une blague. Alors que ça ne l'est pas.
Nous marchons sur le trottoir, et je grelotte. Je grelotte tout le temps. J'ai froid aux mains et, au fond de mes chaussures, aux orteils. Dans les interstices du grillage de fer, le givre fait ressortir des toiles d'araignées. Maintenant, on voit bien les lignes confuses. Je m'amuse à y enfoncer le bout de l'index et alors, comme par magie, elles disparaissent. Il suffit de déchirer un seul fil pour que tout s'écroule. Les fils se rompent, les fragments de givre, rappelant le sucre semoule, tombent par terre. Le bruit du fil de fer attire parfois les chiens. Quand ma mère me laisse faire, je racle le grillage avec un bâton ou une baguette. Dans ce cas, la plupart n'ont pas envie d'aboyer. Certains chiens nous accompagnent de l'autre côté de la clôture jusqu'à ce que nous quittions leur territoire. Ce sont des chiens nerveux. Nous disons tout fous. Ils montrent les dents. Leurs dents blanches comme neige. Ils frémissent. Ils tremblent de rage.
« Arrête de les asticoter, dit ma mère.
- Je ne les asticote pas », réponds-je et je rentre la tête dans mon cou. Du coin de l'œil, je surveille la main de ma mère. Je me tiens à sa gauche. Elle ne frappe jamais de la main gauche. Je respire.
« Faut pas mentir, dit-elle.
- Je frappe seulement les toiles d'araignées. » Sans mot dire, ma mère me tire violemment vers elle. Et presse le pas.
« Toi ! Vilain garnement ! » Quand elle dit « vilain garnement », elle ne m'en veut pas.
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Ma sœur est le un. Je suis le deux. Le deux, c'est mon chiffre. Ma sœur est la Grande. Elle est la fille. Moi, je suis le Garçon. Mon petit frère est le trois. Il est le Petit. C'est ainsi qu'on nous appelle.
« Ballottez le Petit », dit ma mère. C'est-à-dire berçons- le et endormons-le. Je compte les bercements. Un, deux, trois. Ce sont les premiers chiffres que j'ai appris. Cela fait longtemps que je sais compter jusqu'à dix. Je m'y suis exercé avec les œufs. Il n'y a jamais plus de dix poules pondeuses.
Ma mère me fait toujours compter les œufs que les poules ont pondus dans la journée. Le matin, elle tâte les pondeuses. Elle les jette une à une hors du poulailler. Elle prend les ailes d'une poule de la main gauche, la presse sur sa poitrine et lui enfonce l'index de la main droite dans le cul. L'œuf y attend déjà son tour, on peut le toucher du doigt. Elle compte les poules qui vont pondre ce jour-là, et c'est moi qui dois aller chercher les œufs avant le soir, avant le coucher du soleil. En hiver, il faut faire vite, car la nuit tombe rapidement.
Quand je ne ramène pas autant d'œufs que ma mère en avait prévu, je me fais houspiller. Ma sœur a d'autres tâches, elle se fait houspiller pour autre chose. À midi, les poules ont pondu leurs œufs. Je commence à les chercher après le déjeuner. Je connais déjà leurs cachettes, car elles veulent les planquer. Ce ne sont pas des poules couveuses, elles ne s'assoient pas dessus, elles les dissimulent seulement. Dans la meule de paille, sous le tas de bois, derrière la remise. Très peu s'installent dans la caisse des pondeuses, pourtant préparée tout exprès.
Depuis un certain temps déjà, c'est moi qui dois tâter les pondeuses. Ça m'écœure, parce que mon index est couvert de crotte de poule. J'ai beau le laver, elle s'incruste dans le pourtour de mon ongle. Mais ce qui est bien, c'est que ma mère ne sait pas combien d'œufs il y aura dans la journée. Je lui annonce toujours un en moins. S'il y en a un de plus, je le réserve pour le lendemain. Du coup, ma mère ne peut pas me morigéner.
« Tu es sûr ? » me demande-t-elle toujours. Ça se voit que je mens.
Quand il y a sept œufs, je me réjouis. J'aime le chiffre sept. Et le trois.
Si je les additionne, j'obtiens précisément dix. Le chiffre jusqu'où je sais compter.