+ Illuminations - O'Hagan Andrew
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Illuminations

"Illuminations" de Andrew O'Hagan,
traduit de l'anglais par Cécile Deniard.

1


Voisines


La neige tombait devant la fenêtre et dans son sommeil elle voyait une petite fille et son père dans un wagon. Le train entra dans le comté d'Ayrshire et la fillette, le regard dans le vague au-dessus des champs, se perdait dans une sensation d'hiver et l'odeur de savon sur les mains de son père. Il fait froid, Mog. Toute sa vie, il porterait pour elle une lumière et prouverait qu'elle était facile à aimer. Maureen ouvrit les yeux et découvrit que soixante ans s'étaient écoulés en un instant. Les flocons ruisselaient du réverbère comme les étincelles d'un feu de joie. La nuit était déserte et il n'y avait pas le moindre bruit dans l'appartement hormis les échos des talk-shows de la veille.
Un temps pareil, ça vous fiche un coup de vieux. La phrase lui traversa l'esprit et elle s'essuya les yeux. Tout est lent à cette heure-là et on pourrait facilement ne pas entendre qu'on frappe à la porte ou qu'on vous appelle. Sa mémoire l'avait emmenée dans un ailleurs où la neige tourbillonnait autour d'un train disparu, et voilà qu'elle se retrouvait chez elle dans son lit chaud, déjà crispée en prévision du lot d'épreuves qui lui serait envoyé ce jour-là. La nuit, ses pensées sortaient comme des souris et leur grattement familier la réveillait.
C'est vraiment si difficile que ça d'arrêter cinq minutes ce qu'on est en train de faire pour composer le numéro de sa mère ? Je pourrais aussi bien être morte, se dit Maureen. On leur consacre les plus belles années de sa vie et en échange ils viennent pleurnicher qu'ils ont été brimés, comme si on ne leur avait pas donné tout ce qui était possible et imaginable.
Elle remonta ses oreillers. Ils ont la mémoire courte. Non, elle ne les avait pas emmenés au musée, non, elle ne les avait pas aidés pour leurs devoirs. Elle était trop occupée à faire bouillir la marmite. La mémoire courte, se redit-elle en regardant par la fenêtre. Un de ces quatre, elle mettrait sur le papier ce qu'elle avait sur le cœur, juste pour dire la vérité. Son père disait souvent que c'était bien d'écrire une lettre parce que les gens peuvent la conserver. Ils peuvent y revenir et réfléchir à leurs actions. Et ils peuvent répondre et s'excuser parce que vous comptez énormément pour eux.
Il n'était même pas cinq heures du matin Elle tendit la main vers le réveil et renversa une pile d'audiolivres. « Il y a des gens qui ont trop d'amis pour être un bon ami pour qui que ce soit », dit-elle. Puis elle prit conscience du bruit : on frappait à la porte. Elle sortit ses jambes du lit et attendit de l'entendre à nouveau, puis elle se leva, passa un cardigan et alluma les lampes. Elle se dit que les routes allaient être mauvaises, à moins que les saleuses ne soient de sortie. Comme elle n'avait pas retrouvé ses pantoufles, elle laissa la chaîne de sûreté.
« C'est vous, Anne. »
Anne était sa voisine de quatre-vingt-deux ans, insomniaque. Elle avait contracté la manie d'errer dans les couloirs la nuit. Ses voisins voyaient souvent son ombre passer devant leur porte vitrée, mais ils avaient l'habitude des personnes déréglées. C'était un foyer-logement et aucun des résidents n'était jeune. Les appartements avaient une porte principale qui donnait sur la rue, mais l'autre, vitrée, s'ouvrait sur des parties communes qui comprenaient une salle à manger, une réception, une buanderie.
« C'est moi, Maureen. Je suis vraiment désolée. »
Maureen défit la chaînette. Anne, tout habillée, se mordait la lèvre. Les fougères derrière elle lui donnaient l'air de sortir des bois à l'instant. Mais Anne donnait toujours l'impression d'avoir couru le monde. Elle avait une peau magnifique. Et ses jupes étaient toujours faites du meilleur tissu.
« Je vous demande un peu, dit Maureen, on croirait que vous êtes habillée pour un bal en plein été. Allez, entrez.
- Je n'entrerai pas.
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Je peux vous emprunter votre ouvre-boîte ? »
Anne avait une conserve de velouté de tomate Heinz à la main. Il était inutile de discuter avec elle dans ces moments-là, alors Maureen partit chercher ses pantoufles. À son retour, Anne était en train d'expliquer à quel point elle aimait Blackpool et que les illuminations étaient ce qu'il y avait de mieux là-bas, la soirée où on allume toutes les lumières. Elle voulait revoir ça. Elle croisa ses bras sur sa poitrine et se tapota l'épaule à petits coups rapides. Maureen l'avait déjà vue faire ce geste.
« C'est parti, alors », dit-elle.
L'appartement d'Anne ressemblait à un palais. Maureen adorait l'histoire qu'il racontait - non pas qu'elle la connût, mais les personnes de goût ont toujours une histoire. Quand elles furent à l'intérieur, Anne se dirigea vers le micro-ondes et se retourna pour expliquer : « Le lapin veut son dîner. Il n'a rien mangé de toute la journée.
- Qui ça ?
- Le lapin. »
D'un mouvement de tête, Anne désigna le bar américain. Le lapin était en céramique, une quinzaine de centimètres de haut, et il avait des yeux verts et des miettes de pain à ses pieds. Maureen remarqua la neige qui tombait devant la fenêtre du salon. Ce lapin faisait froid dans le dos. « Voyons, Anne, dit-elle, il ne faudrait pas se raconter d'histoires.
- Je sais, c'est dingue, dit Anne. Mais ça va. Il se tient tranquille et il fait froid dehors.
- Mais, Anne...
- Il a horriblement faim. »
L'esprit d'Anne s'ouvrit sur lui-même. Elle songea une seconde à l'eau et aux bains chauds qu'elle faisait couler. Les enfants ne les aiment pas trop chauds. Comme un bain photographique, en fait, vingt-cinq degrés. C'est ce qu'il faut. Laisse les produits chimiques se dissoudre dans l'ordre indiqué et vérifie que ce n'est pas trop chaud, sinon la solution ne le supportera pas et l'image sera floue.
Maureen regarda le lapin dans les yeux.
« C'est sa préférée, dit Anne. Il ne veut jamais rien d'autre que de la soupe pour le dîner. » Puis elle essuya la boîte de conserve avec un linge humide et la tendit à Maureen. « Certains de ces machins ont un anneau à tirer, mais je ne sais pas pourquoi, celle-là n'en a pas. »


Blackpool


Sur une photographie punaisée au-dessus de la bouilloire, le visage de l'acteur George Formby les regardait depuis le coin d'une porte. « Turned out nice again ! » lisait-on à l'encre sous son nom, une signature pleine de boucles. Il souriait à la Grande-Bretagne tout entière. Les prises électriques étaient masquées avec de l'Elastoplast et les plaques de la cuisinière également condamnées par un X de scotch blanc. Maureen trouvait que cela ressemblait au ruban dont la police entoure les scènes de crime dans les séries policières. Ni bouilloire, ni plaques de cuisson. C'était une décision de Jackie, la directrice, et elle avait été prise, Maureen le savait, en concertation avec les services sociaux. Ils étaient désolés, mais Anne ne pouvait plus se servir de ces appareils électriques, elle aurait risqué de se brûler. Maureen réchauffa la soupe pendant qu'Anne, en retrait, s'apprêtait à dire quelque chose. « J'aimerais l'emmener à Blackpool, au bord de la mer, by the sea, by the sea, by the beautiful sea, dit-elle d'une voix chantante. J'ai toujours pensé que je finirais là-bas. »
La plupart du temps, Anne allait bien, mais elle était en train de changer. Le règlement de Lochranza Court stipulait clairement que tout résident incapable de se servir d'une bouilloire devait être transféré dans un foyer médicalisé. Personne n'en avait envie. Tous les deux ou trois mois, cela arrivait à l'un des locataires, mais Anne avait besoin de ses amis. « C'est vrai, Maureen », avait reconnu Jackie. Anne rehaussait en quelque sorte la distinction de l'établissement, avec son passé, ses photographies et tous ses jolis coussins. La directrice était donc de mèche avec Maureen qui, à soixante-huit ans, était la benjamine de la résidence : elles faisaient semblant de croire qu'Anne pouvait encore très bien vivre seule dans son appartement, sans toutefois se servir de la cuisine. Le micro-ondes, ça allait.
Maureen regardait à nouveau le lapin.
« Fut un temps où j'allais dans des restaurants, dit Anne. Des restaurants chics. À New York. Maintenant c'est "ding" par-ci, "ding" par-là. La cuisinière ne marche pas. Et le lapin n'aime pas la soupe froide.
- Comment le savez-vous, Anne ?
- Voyons, c'est moi qui vis avec lui. »
Autrefois, Anne était une grande lectrice. Quelqu'un avait affirmé que, bien des années plus tôt, elle avait été une photographe célèbre et Maureen le croyait volontiers. On voyait, rien qu'à sa façon de disposer ses lampes (et aux lampes elles-mêmes, à ces magnifiques abat-jour), qu'elle avait voyagé. Elle avait des tapis comme on n'en achète pas dans une ville comme Saltcoats. On n'en voit pas, c'est tout. Et quelle ravissante radio près du canapé, à côté de tous ces presse-papiers qui montraient le Blackpool d'antan. Quand Maureen se rendait dans l'appartement de sa voisine, elle en faisait systématiquement le tour pour observer le visage des gens sur les photos encadrées. Elle adorait les voir surpris au milieu de leurs vies intéressantes. C'était comme ça : les gens qui ne connaissaient pas Maureen avaient d'emblée droit à son respect, comme si le fait de ne pas la connaître était un de leurs mérites.


Le musée de Harry


Anne parlait de lui avec cette sorte de déférence qui garde son quant-à-soi face aux vivants. Nul n'avait plus de sagesse que Harry. Et c'était vrai qu'il avait l'air d'un homme responsable quand il vous regardait depuis les instantanés de vacances pris sur l'île d'Arran. Il ne s'agissait pas de simples instantanés, à vrai dire, mais de photographies réalisées avec soin, développées, tirées et encadrées avec amour, et on y voyait en général le ciel ou la mer ou une belle association des deux. Celle qui était accrochée au-dessus de la table du téléphone montrait le phare de Pladda au bout d'un champ de campanules et, à son chevet, Anne avait Harry assis près d'un loch. Il fumait la pipe et contemplait la maquette d'aéroplane qu'il tenait entre ses mains. Son sourire était un message personnel pour Anne. On aurait dit qu'ils se cachaient du monde.
« Je lui dois tout, avait-elle affirmé un jour.
- Vraiment ?
- Mon histoire commence avec Harry. » Elle semblait heureuse de dire cela.
« Ça ne peut pas être vrai, avait répondu Maureen. Et tout le reste ? Votre enfance et votre carrière ?
- Elle a recommencé avec lui. C'est ce que j'ai ressenti. »
Maureen ne savait pas ce qu'elle avait sous les yeux avec ces photographies, mais elle était certaine qu'elles montraient une plénitude. Elle-même n'avait jamais été avec un homme qui aurait eu cette sorte de patience. Plus elle regardait les photos, plus elle devinait que Harry était un être généreux qui avait voulu mettre en valeur l'intelligence d'Anne. Maureen avait vu des histoires comme ça à la télé et c'était merveilleux d'y penser. Elle regarda par la fenêtre et imagina toute la côte habitée par Harry.
Il n'avait jamais vécu à Saltcoats. Il était mort, semblait-il, dans les années 1970, mais les détails restaient flous et Maureen avait l'impression que poser des questions aurait mis la patience d'Anne à l'épreuve. Aucune importance. C'était juste agréable de savoir qu'il existait des hommes comme ça sur cette terre. « C'est celle-là, ma préférée. » Maureen prit un portrait en noir et blanc qui remontait aux années 1950. On y voyait un homme en chemisette assis à un bar, avec devant lui une bouteille de bière et un étui d'appareil photo vide. Un singe mangeait des cacahuètes dans sa main. « Exotique », commenta-t-elle. L'homme était jeune sur la photo, de même que la reine sur une affiche punaisée au mur derrière lui.
« Mon Harry au sommet de sa splendeur, dit Anne. Il servait dans l'armée à Singapour.
- Mais c'est une bouteille de bière anglaise.
- C'est Singapour, madame Ward. »
Maureen savait quand il fallait laisser courir. Un bol plein de soupe était posé entre elles et Anne le regardait fixement comme si un souvenir important était en train de lui revenir. « Ne prenez pas le volant cette nuit », dit-elle. Et lorsque Maureen lui répondit qu'elle n'avait pas de voiture, elle parut déconcertée et dit : « C'est juste. »
C'était aux alentours du nouvel an que Maureen avait remarqué qu'Anne commençait à confondre les dates. On assistait fréquemment à des débuts de démence à Lochranza Court, mais avec Anne c'était différent parce qu'elle semblait vouloir s'extraire d'elle-même avant qu'il ne soit trop tard. Quel que fût le vaisseau sur lequel elle avait navigué toute sa vie, il était parti à la dérive et cela avait tout déclenché. Elle avait sombré dans des ténèbres où tout ce qui était ancien avait brusquement retrouvé sa nouveauté et, lorsqu'elle était remontée à la surface, les matériaux de sa vie surnageaient autour d'elle. « Nous avons tous nos épaves, maman », avait expliqué Esther au téléphone. (Esther était psychothérapeute.) « Nous avons beau les lester et les envoyer par le fond, elles se libèrent. Et c'est ce qui est en train d'arriver à ta charmante voisine. »