+ Montecristo - Suter Martin
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Suter Martin Montecristo

"Montecristo" de Martin Suter,
traduit de l'allemand par Olivier Mannoni.

Première partie

1


Une secousse parcourut le train. Dans le wagon-restaurant, verres et bouteilles dégringolèrent des tables, le sifflement assourdissant de la motrice et le couinement du fer sur le fer se joignirent aux cris, au bruit du verre cassé et au tintement des couverts. Jusqu'à ce que le silence revienne après un nouveau soubresaut.
Dehors l'obscurité était complète. Ils étaient arrêtés dans un tunnel. La voix du plaisantin de service perça le silence :
- On est déjà arrivés ?
Il y eut quelques éclats de rire, puis tout le monde se mit à parler dans le plus grand désordre et l'on commença à éponger la bière et le vin répandus sur les tables, les vêtements, les sacs à main et les mallettes.
- Arrêt d'urgence, constata l'un des voyageurs.
Jonas Brand était assis au wagon-restaurant, dans l'Intercity de 17 h 30 pour Bâle, parmi une clientèle d'habitués, des travailleurs pendulaires qui, chaque soir, avaient les mêmes discussions devant les mêmes boissons - et depuis de nombreuses années pour certains d'entre eux. L'air était lourd des haleines alcoolisées, des costumes imprégnés de fumée, de la sueur et des notes de parfum masculin qui finissaient de s'éventer.
Son voisin de siège obèse, qui avait réussi à préserver des éclaboussures l'ordinateur portable qu'il n'avait pas quitté des yeux pendant tout le trajet, soupira :
- Incident voyageur.
Jonas se leva et attrapa la sacoche qui contenait sa caméra - il l'avait posée par terre à côté de lui et l'arrêt brutal l'avait fait glisser sur un bon bout de l'allée centrale. Son caméscope n'avait pas souffert, bien qu'il l'ait comme toujours emballé avec une certaine négligence.
Il savait ce que signifiaient les mots « Incident voyageur ». Quelqu'un était passé sous le train. Jonas avait déjà vécu ça quelques années plus tôt. Il sentit le même frisson le parcourir à nouveau des pieds jusqu'à la nuque.
Plus loin vers l'arrière du wagon-restaurant, quelques clients s'occupaient du serveur. Il avait une plaie au front et un passager tentait de stopper l'hémorragie avec une serviette.
Personne ne fit attention au jeune homme blême qui entra par l'autre extrémité de la voiture en regardant autour de lui comme s'il cherchait quelque chose. Il se fraya un chemin entre les tables jusqu'à l'autre sortie du wagon, où était assis Jonas. Il faillit y télescoper la chef de bord qui venait de faire irruption en criant :
- Qui a tiré le signal d'alarme ?
C'est alors seulement qu'on remarqua le voyageur. C'est lui, en effet, qui répondit d'un « Moi ! » provocateur.
La chef de bord le regarda sévèrement. Le jeune homme mesurait une bonne tête de plus qu'elle. Il portait un costume ajusté, les revers de son pantalon tombaient un doigt au-dessus de ses chaussures pointues.
- Et pour quelle raison ?
Il se tenait maintenant à côté de Jonas, et celui-ci vit à quel point il était livide et bouleversé. Le jeune homme bredouilla :
- Quelqu'un est tombé à l'extérieur.
- Où ça ? demanda la contrôleuse.
- Là, derrière, répondit le jeune homme.
Il désigna la direction d'où il était venu. Elle passa devant, il la suivit.
Jonas prit sa caméra et sa crosse d'épaule dans le sac à dos et emboîta le pas aux deux personnages.
Le jeune homme la guida jusqu'à la plate-forme suivante. Il expliqua qu'il était en train d'y attendre que les toilettes se libèrent. Qu'il regardait par la fenêtre et que, tout d'un coup, quelque chose avait volé devant lui, comme une grande poupée articulée, avant de rebondir contre le mur du tunnel. Il ne l'avait vu qu'un instant, dans le faible éclairage dispensé par les vitres du train. Mais il était certain que c'était un être humain. Il avait un visage.
Jonas avait à présent la caméra à l'épaule et tournait.
- Arrêtez ça, je vous prie, ordonna la chef de bord.
Il lui montra sa carte de presse, sans cesser de filmer.
- Télévision, expliqua-t-il.
La femme le laissa faire. Elle le précéda dans un wagon de deuxième classe où il ne restait plus un seul siège de libre. Les voyageurs étaient assis à leur place, résignés. Compte tenu de la présence du cameraman, personne ne demanda à la contrôleuse ce qu'il s'était passé.
La porte suivante, celle qui donnait sur la voie, n'était pas tout à fait fermée. Quelqu'un avait déclenché le système d'ouverture d'urgence. La chef de bord l'ouvrit entièrement, laissant entrer une odeur de roche humide et de limaille de fer.
Jonas filma à l'intérieur du tunnel faiblement éclairé par la lumière des compartiments. Il descendit d'une marche et dirigea son objectif à l'arrière, vers l'extrémité du convoi. Au loin, dans le passage étroit qui séparait le train de la paroi du tunnel, on apercevait quelque chose au sol dans la lumière blafarde. Il ne pouvait pas dire de quoi il s'agissait, il n'avait pas le bon objectif.
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Un vidéoreporter un peu aguerri serait alors descendu et aurait filmé à une distance un peu plus courte le ballot qui reposait là-bas. Mais Jonas Brand n'était pas aguerri. Il n'était même pas un vrai reporter. Une succession de hasards l'avait fait atterrir dans cette profession. Une escale sur le trajet qui devait faire de lui un réalisateur de cinéma.
Mais ce chemin-là, cela faisait un bon moment qu'il l'arpentait. Depuis son bac, pour être précis. Il s'était brouillé avec ses parents, et avait traîné depuis sur les plateaux de tournage en gagnant sa vie comme grouillot, aide-câbleur et chauffeur de production. Brand avait suivi un apprentissage d'éclairagiste et s'était hissé jusqu'au rang de best boy, l'homme à tout faire du chef éclairagiste. Avec l'argent qu'il y avait gagné, il s'était offert un stage de réalisateur à la London Film School, puis avait travaillé comme assistant opérateur. Ensuite, on trouvait dans sa filmographie quelques films pour le grand écran, une poignée de documentaires et toujours plus de spots publicitaires.
Un jour, il avait remplacé au pied levé un collègue cameraman souffrant et tourné quelques sujets magazine sur le Forum économique mondial. Lorsque le rédacteur qui en était chargé passa dans une chaîne locale, il fit de temps en temps appel à ses services. Brand ne tarda pas à faire partie des permanents, et quand la chaîne avait introduit dans l'organigramme des postes de journalistes la fonction de vidéoreporter, on avait licencié l'homme de plume et gardé l'homme d'images. C'est ainsi que Jonas Brand était devenu, à son corps défendant, journaliste et vidéoreporter.
Comme il voyait dans cette profession une solution transitoire, il n'y avait pas fait une grande carrière. Il pratiquait ce métier sans ambition particulière et se contentait de fournir du travail propre. Il avait certes rapidement réussi à se mettre à son compte, et l'on pouvait faire appel à lui en toute confiance quand on avait besoin de quelqu'un qui livre de manière ponctuelle, fiable et pas trop cher. Mais dès qu'il fallait de la créativité, Jonas Brand, bientôt quadragénaire, figurait parmi les deuxièmes choix.
Cependant, le métier de reporter lui était suffisamment entré dans la peau pour qu'il épaule sa caméra et filme cette scène sinistre. L'ambiance de sortie de bureau survoltée qui régnait dans le wagon-restaurant était retombée, laissant place à un mélange d'impatience et de dégoût. On parlait peu, tout le monde attendait l'annonce. Et pourtant, lorsqu'elle arriva, précédée par un larsen pénétrant, la plupart des passagers sursautèrent.
« En raison d'un incident voyageur, le train est immobilisé jusqu'à nouvel ordre, fit la voix de la chef de bord. Nous vous remercions de votre compréhension. »
Ce message fut suivi du soupir résigné des gens qui savaient à quoi s'en tenir, mêlé aux questions excitées des nouveaux.
- Incident voyageur ?
- Ça veut dire que quelqu'un est passé sous le train. Ça peut prendre des heures.
Jonas Brand alla de table en table et interrogea les passagers. Un petit nombre d'entre eux voulut voir sa carte de presse, deux souhaitèrent n'être ni filmés ni questionnés. Mais la plupart étaient heureux de cette distraction et le renseignèrent de bon cœur.
- C'est terrible, l'idée qu'il y a quelqu'un là-dessous, par terre, broyé.
- Ça doit être la dixième fois que ça m'arrive, en six ans d'allers-retours. J'ai l'impression que ça augmente.
- Je trouve ça scandaleux, de se tuer comme ça. Il y a d'autres méthodes. Des méthodes qui ne pourrissent pas la fin de journée de quelques centaines de travailleurs non dépressifs.
- Il a sauté du train ? Il aurait au moins pu attendre qu'on ait passé le tunnel.
- Il ou elle.
Le serveur portait à présent un pansement sur le front et prenait les commandes des clients. C'était un petit Tamoul rondouillard que les habitués du wagon-restaurant appelaient Padman. Il parlait un suisse-allemand décomplexé et souriait de toutes ses dents splendides à la caméra de Jonas. Oui, expliquait-il, cela arrivait souvent. C'est qu'une vie aussi bonne que celle des Suisses était difficilement supportable.
Le voisin de table obèse de Jonas s'était replongé dans son ordinateur portable. Il ne voyait aucune objection à ce qu'on le filme, mais ne tenait pas à s'exprimer. Jonas laissa son objectif braqué sur lui un moment, puis fit un panoramique dans le wagon-restaurant. L'ambiance était devenue lourde. Les quelques voyageurs qui parlaient encore le faisaient à voix basse.
Un homme en costume de businessman se leva de son siège à une table, avança vers Jonas, remplit le cadre et passa. Jonas l'entendit demander :
- Tu as vu Paolo ?
Jonas fit un panoramique arrière et revint sur le gros. Celui-ci répondit, sans quitter son écran des yeux :
- Il n'est pas avec vous ?
- Il a reçu un appel, il est sorti pour discuter. Et il n'est pas revenu.
Alors seulement, le gros dirigea son regard vers l'homme en tenue de businessman, haussa les épaules et dit :
- C'est peut-être lui, l'incident voyageur.
L'homme secoua la tête et revint à sa table. Jonas était certain de l'avoir entendu murmurer : « Connard. »
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S'il se rendait à Bâle, c'était pour assister à l'une de ces fundraising-parties au cours desquelles les notables de la ville faisaient beaucoup de tintouin pour collecter pas tant d'argent que cela au profit d'une cause humanitaire qui changeait chaque année. Il avait oublié laquelle c'était cette fois-ci.
Le reportage qu'il devait consacrer à la manifestation était un boulot alimentaire qu'il faisait à la demande de Highlife, un magazine lifestyle diffusé sur une chaîne publique, l'un de ses meilleurs clients mais pas l'un de ses préférés.
Il était neuf heures passées lorsque Jonas Brand arriva enfin dans la salle des fêtes de l'hôtel où se déroulait le bal de bienfaisance. Il avait eu plusieurs fois au téléphone la femme qui s'occupait des relations publiques pour le compte de l'organisateur. On aurait dit qu'elle considérait cet incident comme une attaque ciblée contre son gala ; elle avait dû repousser à plusieurs reprises le début de la vente aux enchères.
Quand il arriva enfin, la majeure partie de la vente était cependant déjà terminée. Au moment où l'on mettait aux enchères le clou de la soirée, une affiche de Niklaus Stoecklin pour les produits VIM, qui datait de 1929 et avait atteint sous le marteau le prix surévalué de onze mille francs suisses, le reportage imprévu sur l'incident voyageur l'avait forcé à changer de batterie. Il rata l'adjudication, pour laquelle l'acheteur avait spécialement pris la pose. Jonas fit comme s'il filmait et hocha négligemment la tête lorsque l'attachée de presse lui demanda : « Vous l'avez ? »
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C'était le début d'un mois de décembre chaud, avec des décorations de Noël qui paraissaient totalement déplacées et des terrasses de café bien remplies.
Deux mois et demi s'étaient écoulés depuis l'incident de l'Intercity. Il avait valu à Jonas Brand une réprimande de son commanditaire, Highlife. L'agence de relations publiques qui s'occupait du bal de bienfaisance s'était plainte de l'absence, dans le sujet, du moment le plus important, la mise aux enchères du lot principal.
Les rushs tournés dans le wagon-restaurant étaient toujours, à l'état brut, avec les autres fragments que Jonas comptait monter un jour pour en faire un documentaire en noir et blanc sur les impressions d'un vidéaste, qui se serait intitulé « À la marge ».
Sur l'incident voyageur, la seule chose qu'il eût été possible d'apprendre était qu'il s'agissait du suicide d'un passager. On déploya sur les détails le manteau de la protection de la vie privée.