+ Juan Fortuna - Rossignol Jean-Philippe
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Rossignol Jean-Philippe Juan Fortuna

"Juan Fortuna" de Jean-Philippe Rossignol.

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Sur un coup de tête, nos parents achètent une ferme. Ils entraînent notre oncle et notre tante dans cette aventure. C'est un endroit à l'abandon entre Buenos Aires et Mar del Plata, pas très loin d'Azul. On charge la voiture le samedi matin et tout au long du trajet l'excitation est palpable. C'est une grande bâtisse isolée dont les fenêtres s'ouvrent sur des champs d'orangers. Le chantier est colossal. Chacun se retrousse les manches. Les adultes restaurent la façade, refont la charpente, les carreaux de terre cuite dans l'entrée principale, le parquet à l'étage. On participe aussi, on ramasse du bois, on fait des confitures, on aide nos mères à repeindre les volets. Travail dans l'émulation. L'été, je contemple les serpents qui se faufilent dans les herbes brûlées. On passe des heures à pêcher autour de l'étang. Autre vie, plus libre, plus majestueuse. La ferme s'embellit. Il faut encore redonner de l'éclat. Notre père a toujours fonctionné comme ça, partir de rien, voir grand et y parvenir. Transformer un domaine ancestral de paysans sans l'embourgeoiser. Garder intact l'esprit du lieu. Des mois d'effort, des années avec les artisans. Hiver et printemps. Le printemps est ma saison favorite parce que la solitude atteint sa plénitude. J'essaie d'être utile aux travaux des champs mais je ne suis pas un colosse. Je prends mon temps, je pense à autre chose. Juan est meilleur. Et réfractaire. Il fait changer les plans des travaux et n'hésite pas à bazarder les bonnes résolutions comme les futurs projets, ce qui provoque des réactions violentes dans l'entourage. Déjà il divise. Pourquoi deviendrait-il sage ?
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Dans ce décor bucolique se trouve une ombre à deux têtes. Nos cousins Carlo et Cristina. Ils sont plus âgés que Juan et n'ont pas la même nature que lui. Ni excentrique, ni décadent, Carlo n'aime pas ses parents. C'est un poids lourd et un glaçon. Il semble s'accoutumer à ne pas être un premier prix de beauté. Souvent les dictateurs en germe sont complexés et sans humour. Pas lui. D'où la difficulté de l'attraper. Il complote sans avoir l'air de comploter, équilibre propre aux manipulateurs. Il ensorcelle. Je crois que personne n'a vu clair dans son jeu. Carlo a toujours bénéficié de la confiance de tout le monde. Sauf moi. Dès le début il me considère comme un ennemi car je protège Juan. À plusieurs reprises, Carlo essaiera de me piéger, me faire porter le chapeau. Ça ne marche pas. Je suis tendre et coupant comme un sabre. Attention à celui qui s'approche trop près, je ne garantis rien.
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L'esprit des longues vacances ne dure pas. Nous devons quitter la maison, dire adieu aux animaux et à cette lumière particulière, rasante et chaude, sur l'horizon des champs. Il faut retrouver Buenos Aires. Au retour, Carlo ne lâche pas mon frère, lui proposant ceci et cela, anticipant les soirées, le cinéma, la fréquentation des nouvelles filles qui viennent de s'installer dans le quartier. Juan passe des heures au téléphone avec son cousin, il attend ses appels comme un amoureux le ferait. Quand le téléphone sonne et qu'on devine Carlo à l'autre bout du fil, un cérémonial se met en place, un genre de danse nuptiale. Juan demande que la ligne soit transférée dans une autre pièce pour être au calme. Il n'est pas question que nous entendions la moindre phrase de ce qu'ils se disent. Ça peut durer une heure, deux heures, nous en bas à l'attendre, lui allongé sur son lit, riant et faisant tourner sa sucette tout en continuant de bavasser. Une heure, deux heures, puis Juan dévale l'escalier et se précipite dehors sans même nous dire où il va ni à quelle heure il compte rentrer. Il rejoint Carlo mais personne ne connaîtra le lieu de rendez-vous. Il finit par revenir, toujours très tard. Les premières disputes arrivent. Il est plus fort que nos parents, plus fort que moi, plus fort que lui-même, défaut qui entraîne quelques souffrances irrémédiables. Bientôt il annule des choses prévues de longue date, jongle avec une série d'impératifs urgents. Quand j'essaie de connaître la raison de tel ou tel changement, Juan part dans une fureur incompréhensible.
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Chez lui, la Fureur est un continent, avec ses citadelles, sa hiérarchie, ses zones délimitées. La Fureur dispose d'une capitale administrative, d'un port commercial, d'employés qui se lèvent tôt et se couchent tard, de corruption et d'arrêts cardiaques. La Fureur s'organise autour d'un hôpital au nord, d'un parc royal en son centre, d'un grand musée d'histoire naturelle au sud, d'un cimetière à l'ouest et d'un fleuve qui prend sa source à l'est. La Fureur est gouvernée par un homme qui a un rapport étonnant à la réalité. Les habitants de la Fureur désignent leur monarque sous le nom de Juan l'Inconstant ou Juan l'Innocent. Une fois, je vais essayer de franchir les portes de ce pays cloisonné. Je décide de suivre Juan. Je veux percer son secret. Voir si l'on peut fermer les yeux sur ce qui se passe ou se révolter contre le manège de Carlo. J'arrive sur place. Je tourne autour d'un hôtel colonial. Il y a des ouvriers, des vieilles voitures de sport et des dealers. Les rues sont mal éclairées. Je m'approche de l'entrée de l'hôtel. Je m'arrête, je regarde à gauche, à droite. Je monte les premières marches. Au sommet, quelqu'un me saisit par l'épaule. Je me retourne. C'est Juan. Il porte une casquette de base-ball et un blouson. Il m'ordonne de retourner à Recoleta. « Si tu t'aventures encore, tu seras perdu. Perdu à tous les niveaux. On te torturera. On t'éliminera. Et je serai impuissant. Tu me verras à tes côtés et je ne serai plus ton frère. » Ma jambe droite se met à trembler. Je respire mal. Je descends une marche, je fixe Juan, une deuxième marche. Pour accompagner le mouvement, Juan descend lui aussi une marche, une deuxième, une troisième. Tout indique qu'il faut foutre le camp. Ne plus jamais rôder, ne plus écouter les conversations entre Carlo et Juan. Bien respecter les distances. Quatrième marche. Je me retourne, je fais signe à un taxi. Je rentre à la maison. L'impression d'entendre mon sang frapper de toutes ses forces les parois de ma peau. J'entends cet énorme torrent rouge se fracasser contre une membrane translucide. J'entends la menace de Juan. Si tu t'aventures encore, tu seras perdu. Perdu à tous les niveaux. On te torturera. On t'éliminera. Et je serai impuissant. Tu me verras à tes côtés et je ne serai plus ton frère.
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À Recoleta, c'est la nuit. Pas un chat, pas un chien. Les pelouses des propriétés sont bien tondues. Les peintures des maisons sont éclatantes. Les boîtes aux lettres sont prêtes pour le courrier du matin. Un monde de somnambules. Je suis revenu vivant du pays de la Fureur.