+ Sinon la réalité - Tommaso Landolfi
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Tommaso Landolfi Sinon la réalité

Tommaso Landolfi - Sinon la réalité
traduit de l'italien par Monique Baccelli

« Sinon la réalité »,
de Tommaso Landolfi

Jeudi saint à Terracina
Sur le point de rédiger ces autres feuillets de voyage, je suis pris d'une certaine hésitation, que je veux à toutes fins utiles communiquer au lecteur. En vérité, en m'entendant injurier élégamment le pape (ce qui, à l'époque dont je parle, était sinon encouragé mais du moins toléré et de nos jours même non punissable), quelques amis florentins me prédirent à plusieurs reprises que je finirais même catholique, apostolique et par-dessus le marché romain. Une prédiction que je repoussai évidemment avec horreur, mais qui pourrait par ailleurs apporter un éclairage particulier à tout ce que je me dispose à bien ou mal narrer. Mais qu'on le veuille ou non, nous y voici ; et ce que peut exactement signifier cette obscure introduction, le lecteur le verra lui-même s'il a la patience de poursuivre sa lecture jusqu'au bout.

Quand vous entendrez dire qu'un endroit est très comme il faut, propre, qu'on y trouve tout, et autres stupides expressions mises en vigueur par l'usage commercial de notre temps, quand vous l'entendrez plus particulièrement qualifié de « belle petite ville » (ou à la manière de Bertarelli de « villette »), soyez assuré qu'il s'agit d'un endroit sinistre, insipide, poussiéreux à volonté, bref sans le moindre caractère.
C'est le cas de Terracina, dont Aleardi1, en en parlant de façon générale, après nous avoir invités à « l'admirer », précise que « comme les jours de fête à Muran, où les belles ornent leurs noires chevelures d'une plume de verre tremblotante, la ville pose un petit bois de palmiers sur sa tête ». Aujourd'hui, le long d'une rue fleurie, pouvons-nous ajouter, s'alignent de jolies maisons, s'ouvrent des boutiques, des cinémas, des cafés accueillants, et des agents de police bien informés et courtois, avec de beaux uniformes, s'y promènent ; toutes choses qui par ailleurs, y compris tous les panaches de palmiers qu'on veut, n'ont rien à voir avec le confort spirituel que peut nous donner une ville. Toutefois, il faut bien comprendre que je suis en train de parler de la partie basse de Terracina, celle que l'on vante, celle qui est fréquentée par les paysans, les vacanciers et les petits-bourgeois ; la partie haute de la ville est tout à fait différente.
À Terracina il y a aussi un grand hôtel moderne, où règne un vacarme non moins grand et non moins moderne. Ayant demandé au portier, sous forme de protestation larvée, s'il y avait eu quelque arrivage exceptionnel de touristes, celui-ci répondit avec une candeur mêlée d'orgueil : « Non, c'est le mouvement habituel de la maison. » Mais à une certaine heure de la nuit les braillards s'endormirent eux aussi, et je pus me réveiller le matin pas plus hostile que d'habitude au monde du bon Dieu. C'était une journée radieuse et je ne devais repartir que l'après-midi ; j'avais donc suffisamment de temps pour me promener, et m'ennuyer. Marchant sans but, au bout d'un moment je pris une route qui allait vers le haut, c'est-à-dire vers la cathédrale ; sans trop savoir ce qui m'attendait, je l'avoue. Au contraire, comme je l'ai déjà dit, ici le paysage urbain change du tout au tout : tout ce qui est utile et rationnel en bas se transforme en noble gratuité en haut.
La place de la cathédrale est l'ancien forum de je ne sais quel édile; la cathédrale elle-même est construite sur je ne sais quel temple païen ; quant au donjon médiéval et au petit palais aux fenêtres jumelées, je ne sais avec précision ce qu'ils sont. Bref, il sera bon que je renonce à donner des détails et des indications précises sur les monuments en question ou autres choses semblables, de même que sur les souvenirs et les vestiges romains qui enrichissent la ville – bien que certains d'entre eux soient importants. Entre autres choses, ce serait sans doute une fatigue inutile, et tout le monde sait sans doute ce que je n'ai vraiment pas caché ignorer. Mais pour ignorant que je sois, j'avais des yeux pour voir ; et de cette façon, me régalant des vieilles maisons (dont un bon nombre est malheureusement en ruine, puisque la guerre s'est bestialement acharnée là aussi), du ciel bleu, et gardant la cathédrale (que je jugeais le gros morceau) pour la fin de la promenade, j'allongeai celle-ci en montant encore plus haut, là où se dresse un pauvre château écroulé, avec autant d'oliviers et de vieux murs qu'on peut le désirer. Je m'approchai aussi du fameux temple de Jupiter (dont ne restent que les fondations) sans toutefois l'atteindre, à cause de l'excès de soleil. Cependant, tout en flânant le nez en l'air, je trouvai ce que je voulais, c'est-à-dire l'or de midi : mais c'était presque le moment de redescendre vers la plaine, après la visite à la cathédrale.
En passant devant une grande vasque en marbre où (comme le dit une inscription) « de nombreux chrétiens furent torturés et égorgés devant l'idole d'Apollon », j'entrai dans l'église, où un public essentiellement enfantin était attroupé autour d'une sorte d'enceinte ou espace fermé, plein de chaises à hauts dossiers et de prie-Dieu, qui se trouvait au milieu de l'église. À l'intérieur de l'enceinte en question je ne voyais qu'un petit nombre de vieillards chenus, barbus et tremblotants, qui semblaient avoir été choisis parmi les doyens de la paroisse : un spectacle curieux, sans doute, mais pas au point, à mon avis, de justifier l'intérêt et le brouhaha de ces enfants. Continuant de toute manière la visite et guidé par des voix de stentors résonnant dans le chœur, je découvris alors une belle assemblée d'ecclésiastiques en habits variés, dont les uns étaient gravement assis, alors que les autres, plus jeunes, s'agitaient de diverses manières, changeant de position, faisant de fugaces génuflexions, encensant l'air et lisant dans leurs livres ; le plus haut placé, et le plus solennel de tous était assis, et il ne me fut pas difficile de reconnaître en lui, grâce à ses blanches mains et son regard d'acier, un évêque, ou l'évêque. Ce dernier, plus jeune que je n'eusse pu le penser d'un grand prélat, avec un visage rond, semblait au premier coup d'œil plongé dans un ennui, sans doute contrit, mais irrémédiable ; en réalité il devait suivre point par point les lectures, puisque de temps en temps il joignait les mains pendant un temps bien déterminé. Je notai aussi que par moments il penchait fugitivement la tête comme s'il saluait une vieille connaissance ; en fait il saluait les paroles ou les noms sacrés qui passaient. Mis à part ces gestes rituels, l'orgueilleuse immobilité de son visage et la concentration de son regard (dans le vide) étaient vraiment admirables.
Comme je ne sais pas le latin, j'en eus vite assez de cette contemplation et je me tournai vers le superbe parchemin, le plus insigne « trésor d'art » de ce lieu. Mais voilà qu'un petit cortège descendait du chœur, l'évêque en tête, à grand renfort de lectures habituelles et de génuflexions, et s'approchait de chaque autel, dont le chef de troupe repliait négligemment la nappe. Ici la littérature pouvait me venir en aide, en la personne et la voix de Manzoni (bien que ce dernier rappelât, dans son fameux hymne, une opé­ration inverse de celle à laquelle j'assistais), de sorte que je compris qu'ils étaient en train de dégarnir, ou dépouiller les autels ; et en effet l'évêque se vêtit de violet. Après cela ils retournèrent dans le chœur, mais pour en ressortir aussitôt, toujours en procession, afin de se diriger vers l'enceinte de bancs dont j'ai parlé plus haut.
L'agitation des enfants s'intensifia, aussitôt suivie d'un silence respectueux. À l'intérieur de l'enceinte, monseigneur, debout, écoutait une énième lecture – faite par un diacre ou un enfant de chœur vigoureux et poilu qui allongeait et solfiait bizarrement chaque clausule –, et faisait comme avant des signes de tête approbatifs. Moi aussi je m'étais approché, en prenant un petit air impertinent, mais je n'arrivais pas à attirer le regard de l'évêque : j'aurais voulu, je ne sais pourquoi, lire au fond de son âme.
L'antienne de la fin s'acheva, le silence devint encore plus tendu, puis quelque chose d'inattendu et de merveilleux commença. Suivi par quelqu'un qui portait une bassine et une serviette, s'étant avancé près du premier des misérables vieillards assis en rang (qui entre-temps s'était déchaussé et montrait sous son pantalon un caleçon à lacets), cet homme orgueilleux s'agenouilla devant lui, lui lava symbo­liquement les pieds, puis en baisa un ; et il répéta ce geste antique avec tous les autres.
Ensuite il se releva définitivement et, pour je ne sais quelle raison ou pour quelque lecture ultérieure des servants, il s'arrêta l : au cours de ses inclinaisons, ses cheveux châtains, soigneusement peignés auparavant, s'étaient un peu défaits sur son front. Ce fut alors qu'il me regarda pendant un instant. Il me sembla qu'il rougissait légèrement (je ne dis pas de honte) ; et cette rougeur et ces cheveux un peu défaits me le rendirent plus proche, presque cher.

Mais à ce moment-là un type maigre à l'air ironique, que je n'avais pas remarqué auparavant et qui était pourtant juste à côté de moi, me fixa sans se gêner et m'adressa aussitôt la parole (le murmure) dans un langage plutôt choisi et toscanisant en dépit de l'accent local.
« Vous, monsieur, vous êtes en train de découvrir l'Amérique ou, comme le célèbre Giuseppe Chierico (qui m'était en vérité totalement inconnu), que quand on est grand on peut marcher sans laisse. Mais oui, je vois à votre visage que toutes ces choses sont nouvelles pour vous, car je vous observe depuis un certain temps. Eh bien, votre étonnement et vos attentives remarques mentales, d'abord moqueuses et maintenant émues, concernent ce que tout le monde a vu et voit au moins une fois l'an : ce qui vous apparaît comme des opérations mystérieuses ou sublimes, ne sont que des actes d'administration normale. »
Il n'y avait vraiment rien à répondre à cela (à supposer qu'il faille répondre, mais quelque chose m'obligeait à le faire), si ce n'est que celui qui ignore l'existence de l'Amérique doit bien la découvrir tout seul. « Oui, oui, reprit-il. En effet la question n'est pas là. En revanche, dites-moi un peu comment vous pouvez, vous qui paraissez être une personne intelligente, être le jouet d'une farce aussi ignoble, d'une mise en scène aussi ridicule ? Ces malheureux vieillards ont été obligés de se laver et relaver les pieds, et peut-être même de les parfumer, mais aussi de changer de chaussettes et de caleçon avant la cérémonie. Je dis cérémonie, alors qu'il faudrait dire représentation ; quant au monseigneur, il a fait ce geste par habitude et en pensant à ses propres affaires. Vous avez vu qu'en tout cas il attendait chaque fois qu'on lui mette le coussin sous les genoux ? Allons, l'Église se pros­terner devant des miséreux comme devant le plus bel ornement du royaume des cieux, un évêque s'humilier réellement, par pur élan de l'âme : ce sont des fadaises bonnes pour les naïfs et les crétins. Nous autres, en revanche, sans autant de cinéma… et la dignité humaine… »
ça va, ça va, j'ai compris ; mais là il y avait de quoi répondre. Pour s'en tenir au noyau de ma réponse, et que faire (c'est-à-dire l'exécuter comme il faut et modestement) est une chose, et ne pas faire en est une autre, et que quels que puissent être nos sentiments, cela fait une grosse différence, et que par conséquent celui qui accomplit un acte, même sans conviction, fait quand même toujours quelque chose ; c'est-à-dire, pour le dire plus clairement, que l'acte engendre le sentiment non moins que le sen­timent engendre l'acte, comme nous l'a enseigné la sagesse orientale. Et que d'autre part l'habitude n'est pas la bête noire que l'on pense ou du moins peut ne pas l'être. Et il me vint aussi à l'esprit cette femme avisée qui disait : Moi, ça m'est égal de savoir si tu m'aimes ou non, il suffit que tu fasses comme si tu m'aimais. Avec tout cela, qu'il en prenne note, je ne voulais même pas dire que le prélat ne pensait pas à ses propres affaires, mais qu'il avait du moins fait un acte merveilleux.
Hélas, mes ingénieuses arguties ne firent pas bouger d'un pouce mon interlocuteur inconnu, qui se contentait de hocher la tête en disant ; « Nan, nan » (c'est ainsi qu'il prononçait notre particule négative). Pour finir il dit sentencieusement : « Que des complications. Des complications inutile », et, hochant toujours la tête et répétant son nan nan, il s'éloigna d'un air mi-méprisant mi-méfiant, pour sortir définitivement. Toute la conversation, ou plutôt le murmure excité, avait duré moins de temps qu'il n'en fallut pour la rapporter.

En conclusion (malgré cette étrange intervention, malgré mes exercices rationnels qui auraient pu eux aussi éteindre mes sentiments), en conclusion, j'étais, inutile de le cacher, profondément troublé; et la meilleure preuve de ce trouble, c'est que j'avais un très grand désir de m'enfuir très loin. J'enfilai donc la porte en toute hâte. Mais, en descendant la pente, j'avais l'impression d'entendre une voix qui disait : « À quoi ça te sert de t'enfuir? Tu as été rejoint, et tu l'es pour toujours. De quoi te caches-tu, et par quoi es-tu menacé, par ton orgueil, peut-être ? Et comment peux-tu espérer te cacher ? » et autres phrases de ce genre, de celles qu'entendaient les saints avant de se résoudre à le devenir. Mes nerfs étaient certainement ébranlés.
Je repris mon souffle un peu plus bas, devant un minuscule jardin avec son palmier aleardien au milieu et sa vue sur la mer. Je lus sur le mur, écrit à la craie : « La sœur du sacristain est une putain. » Et qu'est-ce que ça pouvait me faire, maintenant : que l'ait également été je ne dirai pas qui, ne m'aurait pas ôté du cœur ce sentiment embarrassant. Enfin, je repris ma course vers la ville bien ordonnée et rassérénante du bas.

Eh bien, mon histoire finit ainsi, in piscem, sans aucun coup de théâtre et avec une simple soupe de poisson qui me redonna suffisamment de courage et d'indifférence pour « contempler mon cœur et mon corps sans dégoût ». Pour un récit de voyage, ce n'est pas très divertissant, je l'admets ; en revanche c'est édifiant.