+ Le Metteur en scène polonais - Mouton Antoine
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Mouton Antoine Le Metteur en scène polonais

"Le metteur en scène polonais" d'Antoine Mouton.

Cette pièce le rendait fou.
Il s'était excusé de son comportement auprès de chacune des personnes concernées, des personnes qu'il avait heurtées, blessées, humiliées, et même - oui, il s'en rendait compte à présent, il pouvait se l'avouer - manipulées, et il lui était arrivé de s'excuser à deux voire trois reprises auprès de ces personnes, mais cela n'avait rien changé : le metteur en scène polonais était en train de devenir fou. À cause d'une pièce de théâtre, qu'il avait décidé de mettre en scène (ou, plus précisément, qu'on l'avait invité à mettre à en scène ; « invitation à devenir fou », pensait-il à présent), et pour laquelle on lui avait donné beaucoup d'argent et toute liberté ou presque - « mais presque c'est déjà beaucoup », lui avait-on dit quand il s'était plaint, bien qu'il se fût peu plaint, voire jamais, il n'avait d'ailleurs pas eu de raison de le faire, il s'était plus souvent excusé que plaint mais peut-être avait-on fini par prendre, étant donné l'avancement manifeste de sa folie, ses excuses pour des plaintes, des accusations déguisées annulant la bienveillance pourtant sincère de ses excuses, parce que, malgré toute la liberté (nuancée d'un « presque ») qu'on lui avait accordée pour sa mise en scène, il en était venu à outrepasser cette liberté, comme s'il y avait été naturellement enclin, ou comme si la pièce elle-même l'avait incité à avoir des besoins plus grands que ses moyens, et des désirs extravagants même à ses propres yeux - et à cause de cette pièce, donc, il devenait fou.
Il ne s'affolait pas. Il connaissait la différence entre s'affoler et devenir fou. Il s'était déjà souvent affolé, et une fois déjà il était devenu fou mais ça n'avait pas duré, on lui avait donné le bon médicament, il avait consulté le bon psychiatre, et au bout d'un temps relativement court il était sorti du meilleur hôpital psychiatrique de Varsovie sans craindre la moindre rechute, sans même envisager la possibilité d'une rechute, avec ce seul mot en tête : « passager », cette expression : « une folie passagère », qu'il avait prononcée gaiement, légèrement, en se promenant dans un petit parc avant de rentrer chez lui. Un très joli petit parc, une expression ravissante en tête. Quelques arbres malades, d'autres sains : la vie. Des bancs sans assise, d'autres neufs, confortables et plutôt bien situés, face aux arbres malades malheureusement, les arbres sains, feuillus, fleuris, ayant été plantés face aux bancs sans assise : la vie normale, la vie équanime et polie, resplendissante de normalité à la sortie du meilleur hôpital psychiatrique de Varsovie, où certains ne pouvaient pas s'empêcher de détruire les assises des bancs face aux arbres plus sains qu'eux, tandis que d'autres, à l'instar du metteur en scène polonais, observaient tout cela avec détachement, soulagés de n'avoir plus qu'une expression en tête, expression ravissante qui plus est. « Folie passagère », comme si le metteur en scène polonais avait pu se confondre avec un avion ou se confondre avec un bus, et qu'une folie avait embarqué à son bord puis pris congé de lui, le plus naturellement du monde, une fois arrivée à destination. En saluant le chauffeur. En le remerciant pour sa conduite irréprochable. « Toi et moi, grâce à ta conduite irréprochable, nous sommes en vie », avait dit la passagère avant de débarquer, avait dit la folie avant de le saluer et de disparaître pour de bon. Combien de fois avait-il entendu, quand il allait aux États-Unis, les passagers applaudir le pilote lorsque l'avion touchait la piste d'atterrissage ? C'était ce même genre d'applaudissements qu'il avait entendu dans sa tête (laquelle avait été prise pour un avion par une folie passagère), tandis qu'il s'était promené dans un joli petit parc à la sortie du meilleur hôpital psychiatrique de Varsovie. Sa première folie l'avait applaudi, puis elle avait continué son périple sans lui. Le metteur en scène polonais était redevenu sain d'esprit, sa tête était redevenue une tête, il pouvait flâner dans les parcs, il pouvait même percevoir des applaudissements sans craindre que ceux-ci ne soient le produit de sa folie, car ces applaudissements étaient seulement le produit de son imagination, redevenue saine après un bref internement, à laquelle il pouvait désormais donner libre cours sans craindre un quelconque retour.
Cette première folie n'avait pas duré ; ou bien si, elle avait duré, bien sûr, car il y avait eu un début et une fin pour cette folie - un départ et une arrivée, devrait-on dire, puisqu'elle s'était servi du metteur en scène polonais comme d'un moyen de transport - mais elle ne s'était pas éternisée. Il n'avait d'ailleurs jamais eu l'impression qu'elle s'éterniserait, elle n'en avait jamais manifesté l'intention, ni, au moment d'arriver, la moindre réticence à l'idée de le quitter, aussi avait-il toujours su que sa première folie aurait une fin de la même manière qu'elle avait eu un début, et qu'elle ne tarderait pas à le laisser tranquille. Or c'était précisément ce qu'il s'était passé, grâce au médicament peut-être, ou au psychiatre, ou encore au très bref internement (quelques semaines à peine), ou bien à l'association de ces trois principes de contention qui s'étaient révélés tous efficaces, ou du moins efficaces ensemble, par les bienfaits de leur association. Mais même avant cela, quand il n'était pas encore enfermé, et ce dès l'instant où il était devenu fou, il avait su que sa folie cesserait, et qu'il lui suffirait, tout simplement, d'atteindre la destination où elle souhaitait débarquer en conduisant bien prudemment, d'ouvrir la porte de sa tête, et de la regarder partir. Après quoi, quelques applaudissements sans incidence, puis plus rien.
Cela dit, ce n'était pas à cause d'une pièce de théâtre qu'il était devenu fou cette fois-là, mais à cause d'une très belle femme. À présent qu'il devenait fou à cause d'une pièce, insupportable avec tout le monde au point de devoir s'excuser, publiquement comme en privé, quelquefois à deux voire trois reprises, et qu'il outrepassait la liberté - « immense », lui avait-on certifié à la direction du théâtre, alors qu'il n'en demandait pas tant - dont il jouissait, il n'était pas absolument certain que cette fois-ci, à sa folie nouvelle, il y aurait une fin. Pourtant, à la liberté qu'on lui avait accordée, si « immense » soit-elle, on avait porté la nuance d'un « presque », et le rapport que le metteur en scène polonais pouvait établir entre sa santé mentale et sa liberté révélait toute l'injustice de la situation : liberté presque totale, folie sans fin. Il n'était pas non plus certain qu'il y ait, pour cette folie qui de toute évidence ne se satisferait pas d'un simple voyage, un psychiatre adéquat, un médicament parfait, ou un internement d'une quelconque utilité, bref ou long. Il ne se voyait pas du tout sortir d'un hôpital psychiatrique pour se promener dans un parc avant de rentrer chez lui, en se racontant des histoires sur le bus qu'il avait été et sur la touriste un peu bizarre qu'il avait conduite sans faillir jusqu'à la destination souhaitée par celle-ci. Cette voyageuse d'un genre nouveau n'avait pas précisé sa destination, sans doute n'en avait-elle pas, d'ailleurs il ne s'agissait pas d'une voyageuse mais d'une folie pure et simple, aussi ne pourrait-on pas, cette fois-ci, associer deux termes pour en faire une expression plaisante.
À vrai dire, la seule issue que le metteur en scène polonais entrevoyait à sa situation, c'était la mort. Mais, d'une part, il n'aimait pas du tout penser à la mort, il ne faisait pas partie de ces gens que l'idée de la mort stimule, il n'avait pas besoin de cette idée pour être stimulé, il n'était pas du genre à se représenter pendant des heures le cadavre qu'il deviendrait pour savoir quel vivant il devait être, et, d'autre part - mais c'était peut-être fou que de penser une telle chose, et c'étaient peut-être précisément les défaillances de son esprit atteint qui l'incitaient à penser ainsi -, il savait très bien que la mort ne changerait rien. Il le savait comme s'il l'avait lu sur un papier qu'un sage aurait glissé dans sa poche, il le savait comme si quelqu'un l'avait écrit sur le mur de sa chambre pendant la nuit.
« La mort ne changera rien, prétendit-il.
- Mais qu'est-ce que ça veut dire ? » lui demanda sa femme, à bout de nerfs, dans sa chambre d'hôtel dont l'unique fenêtre donnait sur un cimetière et dans laquelle elle passait ses journées à lire et à boire du thé Mariage Frères, thé qu'elle trouvait somme toute grossier, mais auquel elle était attachée, parce que ce thé, pour elle, étant donné qu'elle ne sortait jamais, ne s'adonnant à aucune sorte de visite ou de promenade, représentait à ses yeux la France, ou du moins ce qu'elle avait envie de savoir de la France, ce qu'elle avait envie d'expérimenter, comme étant typiquement français, durant son séjour en France, pendant que son mari mettait en scène une pièce qui était en train de le rendre, non seulement fou, mais aussi incurable. Ce thé, et le cimetière : la France. La chaleur humide des chambres d'hôtel parisiennes l'étourdissait.
Il venait de lui dire, alors qu'il était rentré du théâtre, où il s'était excusé pour la deuxième ou troisième fois auprès d'un comédien français dont il avait oublié non seulement le nom mais aussi l'existence - un comédien qu'il avait engagé pour la pièce mais auquel il n'avait donné aucun rôle, et pour cause : il avait purement et simplement oublié son existence, même s'il l'avait choisi sur audition, même si le comédien en question venait quotidiennement aux répétitions, restant assis pendant des heures à ses côtés, avec l'impatience pieuse des croyants les plus fervents, les plus désespérés, à attendre qu'on lui demande de monter sur scène, de prononcer une phrase ou sinon de faire un geste, ou encore de mettre un chapeau et de se planter en quelque endroit du plateau, peu importait, en vain - après s'être excusé auprès de cette personne, ce comédien français dont il avait, une fois de plus, oublié le nom en passant la porte de sa chambre d'hôtel, le metteur en scène polonais avait dit à sa femme : « La mort ne changera rien. » Elle s'était écriée, à bout de nerfs, renversant un peu de son thé Mariage Frères sur la moquette épaisse : « Mais qu'est-ce que ça veut dire ? » puis elle était redevenue très calme très vite, prononçant le prénom de son mari avec tendresse, allumant une cigarette, la fumant les yeux rivés sur le cimetière qu'on ne distinguait plus dans les détails parce que l'obscurité avait déjà tout recouvert, et le laissant lui caresser les fesses bien qu'il n'eût pas encore esquissé un début de réponse à la question qu'elle venait de lui poser. D'ailleurs elle préférait, ce soir-là - c'était ce qu'elle avait pensé, en écrasant sa cigarette dans le cendrier qui portait le nom d'un autre hôtel, comme si l'hôtel dans lequel ils logeaient l'avait volé, ou comme si l'établissement avait changé de nom sur la façade et les annuaires, sur le papier à lettres et les serviettes de bain, mais pas jusque sur les cendriers - que son mari, plutôt que de répondre à sa question, somme toute symptôme d'une préoccupation réelle sur laquelle il faudrait bientôt revenir, s'occupe d'abord de lui caresser les fesses. C'était ce qu'il avait fait, après avoir chassé de son esprit l'impression qu'elle avait prononcé son prénom avec tendresse comme en suivant une didascalie écrite par un auteur malintentionné, et avant de sortir de la poche de son grand manteau - un manteau si long que certains disaient que jusqu'à ses vêtements on voyait qu'il se prenait pour un metteur en scène important - un œuf dur non écalé, qu'il lui proposa de partager avec lui, ce qu'elle accepta bien volontiers.
Mais, tout en l'écalant, il tenta de répondre pour lui-même à la question qu'elle venait de lui poser. Uniquement pour lui-même, parce que sa femme, visiblement, avait davantage envie de manger un œuf que de poursuivre leur conversation, ce qui était selon lui tout à fait légitime, grossier mais légitime. En effet, plus personne n'avait envie de parler avec lui depuis qu'il essayait de mettre en scène cette pièce de théâtre. Même ce comédien, finalement, ce comédien français qu'il avait engagé mais pas distribué, aurait préféré partager un œuf dur avec lui plutôt que d'entendre ses excuses. C'était d'ailleurs ce qu'ils avaient fini par faire, dans la loge, après les excuses, une fois que les autres comédiens étaient partis - mais peut-être ne souhaitait-il déjà plus, ce comédien français dont le nom, décidément, lui échappait, participer à la pièce, peut-être désirait-il seulement partager de temps à autre un œuf dur avec lui, et encore, car le plus important pour ce comédien était sûrement de sauver sa peau et sa santé mentale, au contraire de tous ceux qui avaient été distribués, et qui étaient en train, eux aussi, à leur manière minorée mais réelle, de devenir fous, ou du moins de s'affoler, en tout cas de s'énerver, parce qu'ils se sentaient humiliés, quotidiennement humiliés par le travail qu'ils effectuaient dans cette mise en scène, laquelle, manifestement, ne prendrait jamais la forme d'un vrai spectacle, entraînant tous ceux qui avaient le malheur d'y participer dans la colère, la frustration, la haine, l'affolement voire la folie, incitant tous ceux qui y étaient impliqués à préférer partager un œuf dur avec le responsable de leur détresse plutôt que d'écouter ses excuses, que d'aucuns soupçonnaient d'être des plaintes déguisées, ce qui n'était peut-être pas faux, mais en tout cas pas volontaire, et encore. Et encore, car il était sans doute préférable, pour le metteur en scène polonais, d'être pris pour un manipulateur plutôt que pour un fou. Au manipulateur on accorde une intelligence, au fou seulement une chambre capitonnée. Préférable pour tout le monde de ne percevoir qu'une facette - même la plus vile - de sa personnalité qu'une folie s'acharnait à broyer. Qu'on le prenne pour un manipulateur, oui, mais qu'on ne regarde pas sa folie en face. Qu'il réponde des humiliations, oui, mais pas de sa folie. Qu'il s'excuse mais qu'il ne s'explique pas. Qu'il se dénonce mais qu'il ne s'accuse pas. Les faits, rien que les faits. La cause devrait leur échapper. Il casserait les bancs situés en face des arbres malades. Alors ils ne pourraient pas contempler la folie, seulement en subir les effets.
Et tandis qu'il décortiquait en silence l'œuf dur que son épouse partagerait bientôt avec lui, mais qui, en attendant, appuyait sa joue contre la vitre de la chambre - vitre qu'il ne pouvait pas s'empêcher d'imaginer glacée, bien que la saison fût encore à l'été -, il pensait à la question pour laquelle il voulait formuler, ne serait-ce qu'à sa propre intention, une (ou plusieurs) réponse(s), car cela lui semblait important même si son épouse, selon lui, ne souhaitait plus l'entendre se prononcer à ce sujet, ou plutôt même si elle préférait partager un œuf dur avec lui plutôt que d'écouter la (ou les) réponse(s) qu'il pourrait apporter à une question qu'elle regrettait d'avoir posée, collant nonchalamment sa joue contre la vitre de leur chambre d'hôtel parisienne tandis qu'il écalait un œuf, vitre qu'il ne pouvait pas s'empêcher d'imaginer froide alors que la température de l'air, sans être excessive, ne descendait pas au-dessous de vingt-quatre degrés Celsius pendant la nuit, et la nuit n'était pas encore tombée - drôle d'expression : la nuit tombe, comme la pluie ou la neige, mais le jour lui se lève, or pourquoi n'y aurait-il pas des occasions spéciales où la nuit se lèverait et où le jour tomberait, car chacun, ou du moins chaque personne ayant durant son existence côtoyé de près ou de loin une folie, épisodique ou non, avait fait cette expérience de voir le jour s'abattre, la lumière accablante, les couleurs crues, le bleu de l'atmosphère qui se déverse sur toute forme pour la définir et l'emprisonner, et la nuit s'ériger comme un oracle noir vers les étoiles bavardes et les nuages bourdonnant de présages ? C'était d'ailleurs ce qui s'était passé : la nuit n'était pas tombée, elle s'était redressée. Et ce n'était pas une expression plaisante à prononcer dans un petit parc.