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Deutsch Michel Place des fêtes

"Place des fêtes" de Michel Deutsch,
traduit de l'espagnol par André Gabastou.

Une brise légère faisait frissonner les arbres du jardin. Pierre Galien, debout devant la porte-fenêtre, les mains dans les poches, tournait le dos aux trois hommes. Le blond, vêtu d'un costume gris trop large, était assis sur le rebord du bureau et semblait absorbé par la contemplation du bout de sa chaussure ; le deuxième homme, un grand type décharné, appuyé contre la commode, jouait avec un pistolet semi-automatique Walther P38 ; le gars du genre costaud, aux traits épais, aux yeux cachés derrière des Ray-Ban, grillant une cigarette après l'autre, et qui semblait être le chef, se tenait légèrement en retrait, à côté de l'homme devant la fenêtre.
« Tu devrais faire un effort, essayer d'être plus convaincant », dit le type assis sur le bureau d'une voix au débit précipité, au timbre aigu, en se redressant et en desserrant sa cravate.
Par le trou de la serrure, Louis vit l'homme, debout de profil à côté de son père qui regardait par la fenêtre en lui tournant le dos, hocher la tête.
« Tu as une gentille petite famille... » ajouta, d'un air rêveur, l'homme au pistolet.
Pierre Galien se retourna brusquement, les traits tendus, les poings serrés.
« Ne mêlez pas ma famille à cette histoire. Puisque je vous dis que je ne sais pas de quoi vous parlez !
- Du calme, capitaine », s'interposa l'homme qui se tenait auprès de lui en lui enfonçant le canon d'un Beretta dans les côtes.
Galien recula. Il était livide.
« Le fait est que tu t'en es bien sorti, que tu as réussi ta reconversion : une femme riche et dévouée, deux beaux garçons... », dit l'homme en remettant son arme à la ceinture. Ses deux comparses ricanaient. L'homme alluma une nouvelle cigarette avec le mégot de la précédente et ajouta sans élever le ton : « On va recommencer depuis le début. » Puis il se tourna vers la bibliothèque, effleura la tranche des livres avec l'index de sa main droite : « Bossuet, Chateaubriand, Barrès, Péguy, Bernanos... Ah, ça se gâte : Camus, Mauriac, La Question du Juif communiste Alleg qui prétend dénoncer la torture en Algérie... Comme Français, comme patriote, on a fait mieux que "tous ces intellectuels fatigués", pas vrai, Galien ? Sartre - "Tout anticommuniste est un chien" ! C'est ce que tu as dû penser, toi aussi... Jean-Sol Partre, ce salopard qui se prend pour Socrate - le pas beau qui ne croit pas aux dieux de la cité et qui pervertit la jeunesse. Tu vois, capitaine, je n'ai pas oublié mes classiques. Tu te souviens quand même que son torchon de revue, Les Temps modernes, était une officine de propagande anti-française, un repaire des porteurs de valises à la solde du FLN. Je suis sûr que tu as la collection complète de la revue planquée quelque part. »
Puis, avec un rire mauvais :
« Dommage que les camarades de l'OAS qui ont plastiqué l'appartement de ce fumier l'aient raté. Dommage. Tu te souviens de ce qu'il a écrit ? "Un Français mort, c'est un Arabe libre." Tu te souviens ? »
Louis avait peur. Qui étaient ces hommes qui menaçaient son père ? Il ne comprenait pas ce qu'ils disaient ; il les entendait seulement parler durement. Pourquoi sa mère qui était partie chercher François, son frère aîné, à l'école ne revenait-elle pas ? Il avait peur mais il ne pouvait pas fuir, aller se cacher. Il ne devait pas pleurer... Il ravalait ses larmes - un homme courageux ne pleure pas. À dix ans on est un homme. Il voulait porter secours à son père mais il était paralysé. Il fallait qu'il fasse le guet, qu'il prévienne sa mère, qu'il les empêche, elle et François, de se précipiter dans la gueule du loup. Il ferma les yeux. Il n'était pas un lâche. Il allait se jeter sur ces hommes qui s'en prenaient à son père. Et d'ailleurs il ne pouvait rien lui arriver puisque son père était là, qui tenait tête à ces trois hommes qui le menaçaient.
« Ça fait treize ans que la guerre est finie !
- Il reste des additions à payer, des comptes à régler, capitaine.
- Tu veux parler de l'exécution du 2e classe Leca et de la tuerie de Toudja ? Vous avez massacré tous les hommes du village en les accusant, sans aucune preuve, d'avoir participé à l'embuscade que le FLN avait tendue au commando Viller et, parce qu'il s'opposait aux représailles contre les villageois, vous avez exécuté Leca - un acte ignoble, un assassinat ! Que...
- La ferme ! Tu as trahi le serment de garder l'Algérie à la France, l'interrompit l'homme au P38 accoudé à la commode. Après l'échec du putsch, lors de ton procès devant le Haut Tribunal militaire, tu as trahi ton honneur de soldat en donnant le nom des camarades qui avaient décidé de continuer la lutte en rejoignant l'OAS.
- Va te faire foutre. Je n'ai donné aucun nom, jamais.
- Ça, c'est toi qui le dis. Nous on ne demanderait qu'à te croire, gus, malheureusement l'identité des camarades qui ont été assassinés par les barbouzes, en dehors de notre groupe, il n'y a que toi qui pouvais la connaître, dit le chef.
- L'Algérie française c'était fini, terminé, mais ça vous a peut-être échappé, les gars. J'étais en prison. L'OAS, le plastic, les nuits bleues... Vos histoires de têtes brûlées, de rombiers qui veulent continuer la guerre au nom de la défense de l'Occident... J'ai toujours considéré que le soi-disant "baroud d'honneur" était une vaste connerie ! "L'OAS frappe où elle veut et quand elle veut" ! Un hymne à la gloire de la connerie. Qu'est-ce que j'en avais à foutre de ces crétins ? Des excités qui... »
L'homme au costume trop grand se jeta sur Pierre Galien et lui envoya son poing droit en plein visage. Celui qui semblait être le chef bloqua le bras du blond sanguin, qui s'apprêtait à frapper une nouvelle fois. Le capitaine avait titubé sous la violence du coup, puis Louis vit son père se secouer, comme un boxeur sonné qui retrouve ses esprits, et soudain se lancer sur les deux hommes. Son poing atteignit le blond à la tempe et le projeta contre le bureau. Il resta au sol. Le grand type décharné se précipita sur le capitaine en même temps que le chef, et l'arrêta en lui enfonçant le P38 dans le ventre. À l'instant où le chef empoignait Galien par le col de sa veste, Louis ouvrit la porte du bureau et fonça en criant sur les hommes qui s'en prenaient à son père. Après l'effet de surprise qui les avait figés, le chef lâcha Galien pour maîtriser Louis qui lui décochait des coups de pied. Le capitaine en profita pour bousculer l'homme au pistolet en lui assenant un crochet du droit au menton, tout en hurlant : « Louis, sauve-toi ! » Le type au sol se redressa en jurant. Le chef balança brutalement le garçon dans un fauteuil et braqua son revolver sur Galien.
« Tu ne bouges plus. »
Le grand type décharné le frappa à la tête avec la crosse du Walther. Les jambes du capitaine fléchirent et il s'effondra. Le blond lui passa des menottes.
Les yeux du chef allèrent de l'homme étendu au sol à l'homme blond et au grand type décharné qui se frottait le menton. Désignant Galien, il dit :
« On l'embarque. »
Il ramassa ses Ray-Ban puis, s'adressant au grand type décharné :
« Enferme le gosse dans la cave puis amène la voiture devant la grille du jardin. Grouille. On se tire. »
Le grand type retourna le pull-over de Louis sur sa tête pour l'empêcher de crier, puis, tout en lui tordant un bras, le poussa hors de la pièce pendant que l'homme qui était le chef et le blond traînèrent Galien, encore sonné, dans le jardin.