+ Marienbad électrique - Vila-Matas Enrique
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Vila-Matas Enrique Marienbad électrique

"Marienbad électrique" d'Enrique Vila-Matas,
traduit de l'espagnol par André Gabastou.

7 SEPTEMBRE 2013


Je comprends de mieux en mieux que nos rendez-vous au café Bonaparte et la joie irrésistible d'un échange d'idées sans inhibitions qui les accompagne deviennent, au fond, de petites tentatives de nager sous l'eau et de retenir notre respiration. De petites fêtes discrètes de l'esprit, toujours dans l'attente du plus émouvant, n'ignorant jamais qu'il est encore possible d'aller à la rencontre de tout.
Rendez-vous intenses, chargés de mots et d'idées qui, dans certains cas, ont même eu une incidence dans la vie d'autres personnes. Je pense au New-Yorkais Eduardo Lago qui, un jour à Paris, m'avait nonchalamment accompagné au Bonaparte pour faire la connaissance de Dominique. Après lui avoir dit qu'elle l'avait lu, elle avait ajouté que son style littéraire lui rappelait le Nabokov du manuscrit inachevé, L'Original de Laura. Juste après, Eduardo filait comme une flèche acheter ce livre, avec pour conséquence que l'ouvrage interrompu de Nabokov avait fini par engendrer Siempre supe que volvería a verte, Aurora Lee (J'ai toujours su que je te reverrais, Aurora Lee), l'étrange et audacieux roman que mon ami écrirait dans les mois suivants.
Eduardo avait-il vu en Dominique Gonzalez-Foerster le fantôme d'Aurora Lee ? Quel genre de signe avait-il détecté en elle ?
Qu'au moment le plus inattendu elle appelle le serveur du Bonaparte pour lui demander le guide des chemins de fer avait dû, je crois, l'atterrer.
Sherlock Holmes le demandait à Watson quand il voulait faire savoir qu'il allait passer à l'action.
- Me passeriez-vous le guide des chemins de fer ?
Qu'avait pu penser Eduardo en entendant ces mots ?
Arrivé à ce point, je ferai bien de me rappeler à moi-même qu'il m'arrive de remarquer que quelqu'un me guide. C'est ainsi, je ne peux ni le dissimuler ni dire que les choses se passent autrement. Quelqu'un tire les ficelles. Au départ, au moment où je m'en rends compte, je résiste comme je peux, mais ensuite je vois qu'elles m'ouvrent des perspectives toujours bonnes et insoupçonnées. Et je les laisse faire, bien sûr. Où me mènent-elles ? Peut-être vers un livre que j'écrirai un jour sur mes relations avec Dominique Gonzalez-Foerster et notre pratique créative et animée de l'art de la conversation, un texte sur divers parallélismes et correspondances dans nos méthodes de travail respectives.
Ce même fragment pourrait, par exemple, ouvrir ce livre.

3 NOVEMBRE 2013

Rimbaud exposé

1

- De quoi avez-vous parlé l'autre jour quand je vous ai laissés ? m'a demandé Eduardo quand je l'ai revu une semaine après sa disparition.
Il était évident que sa fuite précipitée à la recherche du livre de Nabokov l'avait laissé bredouille sur la nature de nos sujets de conversation les plus habituels dans ces rencontres. Et qu'il avait très envie de savoir de quoi il retournait.
Comme il ne m'échappait pas qu'avec ma réponse il construirait la version canonique des thèmes et des intrigues que nous abordions et fourbissions dans ce coin du Bonaparte, j'ai essayé de définir le genre auquel appartenaient nos conversations et j'ai appelé à la rescousse le docteur Johnson et son ami Boswell pour identifier ce que DGF et moi développions.
- Nous avons parlé, dis-je à Eduardo, du docteur Johnson, devenu très célèbre en tant que rival coriace dans n'importe quelle discussion. « Monsieur, ce qui se passe, c'est que je ne vous comprends pas », lui reprocha un jour un opposant. Réponse du docteur (d'après Boswell) : « Monsieur, j'ai trouvé un raisonnement adéquat pour vous, mais je ne me considère pas dans l'obligation de vous trouver aussi un entendement sensé. »
- Ah ! s'est écrié Eduardo en souriant. Ce docteur se lançait dans la conversation comme dans un duel à l'épée qui mettait à l'épreuve l'envergure intellectuelle de l'individu.
- Nous deux, en revanche, lui ai-je dit en détachant bien mes mots pour qu'il comprenne que je me référais à DGF et à moi, nous ne sommes pas rivaux en quoi que ce soit, ni en compétition, ce qui facilite beaucoup les choses.

2

Dans mes relations avec DGF, il n'y a pas que nos rencontres au Bonaparte qui soient importantes, mais aussi les courriers électroniques échangés pendant des années, prolongation de l'agitation verbale des rendez-vous parisiens, courriers contenant des messages brefs, parfois très cryptés, à travers lesquels DGF et moi poursuivons notre dialogue sur « l'état des choses », du moins dans notre république particulière de l'Art.
Aujourd'hui, un message crypté datant d'il y a des mois a pris une dimension qu'il n'avait pas le jour où elle me l'a envoyé : « Que dis-tu de l'hôtel One disposant d'une seule chambre, créé et géré par l'artiste Alighiero Boetti dans la périphérie de Kaboul en 1971 ? »
Il est pour moi évident que ce mail préfigurait le Splendide, l'hôtel qui n'a qu'une seule chambre dont m'a parlé, hier, DGF pour la première fois. Si j'ai bien compris, elle pense, au mois de mars prochain, transformer le Palais de Cristal de Madrid en un hôtel qui n'aura qu'une seule chambre et portera le nom cité par Rimbaud dans « Après le déluge », un fragment des Illuminations : « Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle. »
Me concentrer sur le Splendide que DGF va installer à Madrid et dont, jusqu'à hier, je n'avais jamais entendu parler, m'a remis en mémoire « The Roger Smith Hotel », le texte que j'ai écrit en septembre 2009 pour le catalogue new-yorkais de Chronotopes & dioramas, l'installation conçue par DGF à Broadway, à la Hispanic Society of America.
Que diable m'arrive-t‑il avec les hôtels ?
Rien, sauf que je les vois comme un livre à lire, juger, comparer à d'autres, en faisant comme on fait avec les villes qu'on visite et dans lesquelles on se dit en son for intérieur : dans celle-ci je vivrais, dans celle-là jamais, en voici une qui me fascine, mais je n'y resterais même pas une minute, cette autre est horrible, toutefois j'aimerais y faire un séjour, etc.
Quand j'entre dans une nouvelle chambre d'hôtel, il est évident que pour moi tout recommence à merveille. Oui, voilà peut-être ce dont il s'agit. Michelle Perrot a défini les hôtels comme des théâtres de l'imaginaire où tout est possible. Je vais dans les hôtels comme je commence des romans, afin d'essayer de changer de vie, d'être un autre. Je n'ai pas l'habileté de DGF pour modifier les espaces pour lesquels on lui commande des œuvres visuelles, je fais ce que je peux avec mon talent, j'échange mon domicile contre n'importe quelle chambre d'hôtel et j'imagine immédiatement que je suis en train de mener à terme - dans tous les sens du mot - une installation.
Il y a trois hôtels que j'associe particulièrement à DGF.
Le premier, c'est le One de Kaboul.
Le deuxième, le Lutetia, boulevard Raspail, à Paris.
Le troisième, l'hôtel proche de Cascais dans lequel Wim Wenders a tourné L'État des choses, en 1982. Il y aura maintenant deux hivers, je l'ai parcouru de haut en bas avec DGF, Tristan Bera et un sosie de Bob Bylan jeune. Nous sommes joyeusement entrés dans le décor de ce film qui a tant changé la vie de certains de mes plus vieux amis : film essentiel pour ma génération, tourné en hiver dans un hôtel délabré de Praia Grande faisant face à l'incisive houle de l'océan Atlantique qui, tout au long du film, se déverse dans une piscine vide, toujours là, déserte, en face de l'océan, près de la route de Sintra à Lisbonne, « si loin de tout et si près de moi », aurait dit Pessoa.
Cet hôtel poétique et désespéré de Cascais sert de décor au monologue terrible qui survient à la fin du film de Wenders, soliloque dénonçant « l'état des choses » dans l'industrie du cinéma et annonçant de longues catastrophes à venir. Soliloque terrible, inoubliable. Le message qui dit que les liens entre l'industrie et le cinéma sont peut-être à jamais fichus a laissé des traces dans les meilleurs esprits de ma génération.