+ Vies privées - Sagarra Josep Maria de
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Sagarra Josep Maria de Vies privées

"Vies privées" de Josep Maria de Sagarra,
traduit du catalan par Nicole Pujol.

Première partie

Ses paupières, en s'ouvrant, émirent un bruit presque imperceptible, comme si elles avaient été collées par un mélange déjà ancien de larmes et de fumée ou par les sécrétions qui se produisent dans des yeux irrités par une très longue lecture sous une lumière insuffisante.
Semblable à un coup de peigne rapide, le petit doigt de sa main droite vint effleurer ses cils et ses prunelles tentèrent de discerner quelque chose. En fait, il ne perçut qu'un paysage d'ombres molles et semi-liquides d'une grande imprécision : ce qu'un homme encore ébloui par les lumières de la rue pourrait entrevoir en pénétrant dans un aquarium. Parmi toutes ces ombres se détachait avec netteté une sorte de lame, longue et vaporeuse, de la couleur du jus des oranges écrasées sur le port. C'était un rai de lumière qui filtrait à travers la fente des volets et semblait s'aigrir ensuite dans l'atmosphère viciée de la chambre.
Il devait être plus de quatre heures de l'après-midi. L'homme aux paupières meurtries, Frédéric de Lloberola, se réveillait normalement. Personne ne l'avait appelé, aucun bruit ne l'avait troublé ; ses nerfs étaient las de dormir ; il avait profité jusqu'aux toutes dernières secondes d'un rêve absurde et délavé, de ces rêves que l'on fait lorsque rien ne se passe dans notre vie et dont on se souvient à peine lorsqu'on se réveille.
Moins de huit secondes suffirent à Frédéric pour prendre pied dans la réalité.
Sur les dalles nues, plusieurs de ses vêtements semblaient souffrir d'avoir été ainsi abandonnés en désordre ; parmi eux : des bas de soie et une chemise de femme, sale, en coton tricoté, semblable à une baudruche dégonflée.
Les quatre chaises débordaient d'affaires à elle ; la petite coiffeuse croulait sous les flacons, les boîtes de poudre, les pinces et les ciseaux, et l'armoire ouverte évoquait quelque exhibition au faste macabre ; en effet, les robes et les manteaux suspendus sur leurs cintres, avec leurs couleurs vives et leurs applications de broderies bariolées, faisaient songer à des princesses de baraque foraine excessivement maigres que l'on aurait décapitées et à qui on aurait planté un hameçon au travers de la gorge. Tout en haut de l'armoire dormaient des cartons à chapeau vides et couverts de poussière qui tenaient compagnie à un chien empaillé. Ce chien était tombé entre les mains d'un taxidermiste malhabile qui l'avait rembourré, lamentablement, laissant apparaître tous les points de suture parmi les poils du ventre fouillé par le scalpel. Sa maîtresse lui avait attaché autour du cou un morceau de jarretière démodée sur laquelle languissaient trois minuscules roses de satin, presque trois gouttes de sang.
Frédéric prit peu à peu conscience des odeurs de la chambre close. Comme pour les médicaments désagréables à avaler, l'une d'elles l'emportait sur les autres : celle du tabac froid.
C'était ce relent de fumée qui imprégnait les draps et la peau de Frédéric, mêlé aux réminiscences d'un parfum bon marché et à tout ce qui naît de la transpiration de deux corps qui s'abandonnent ; ces remugles, la nuit les garde perfidement pour les faire réapparaître sans pitié après la tempête, lorsque le sommeil a dressé un mur d'incompréhension entre le moment où l'on sombre dans une torpeur aux frôlements chargés de promesses et celui où l'on se réveille livide, sans désir, en proie au scepticisme.
Pour combattre l'agression des odeurs extérieures et du mauvais goût qu'il avait dans la bouche, Frédéric étendit le bras, prit une Camel et son briquet sur la table de nuit. Deux bouffées suffirent ; l'expérience de la cigarette fraîche ne donnait pas le résultat escompté.
Frédéric se mit à examiner le tissu rose du coussin qui se trouvait à côté du sien ; un tissu légèrement humide et imprégné de graisses odorantes ; les doigts de Frédéric s'attardaient sur ce tissu, s'y arrêtaient stupidement et ses ongles, en grattant les initiales brodées en relief, produisaient un son à peine perceptible ; il y avait un R et un T. Il allait d'une lettre à l'autre : R... T... R... T..., c'était bien ça : Rose Trénor. Ses lèvres prononçaient ce nom tout bas avec une insistance mécanique... Sur le coussin, il y avait ce rien de graisse, ce rien de moiteur ; il y avait l'empreinte de son crâne ; mais tout ce qu'elle avait laissé là, en dormant, était déjà mort de froid, s'était progressivement figé, empoisonné avec la fumée et l'haleine de Frédéric, seul dans le lit depuis l'instant où elle avait refermé la porte sur lui qui dormait d'un sommeil de brute, un sommeil égoïste, un peu agité à cause de son hyperchlorhydrie, mais insatiable.
Frédéric regarda sa montre avec appréhension. Dans une situation comme la sienne, vérifier l'heure exacte provoque toujours une certaine panique ; on a besoin d'une impulsion pour affronter la réalité. En effet, il était quatre heures trente de l'après-midi.
Frédéric se demandait pourquoi il s'était laissé aller, pourquoi il avait fait cette concession. Ce qui venait de se produire s'expliquait aisément. Frédéric avait résisté pendant quinze ans. Depuis qu'il avait rompu avec Rose, il avait contemplé de loin l'évolution de cette femme avec un certain dégoût et une apparente froideur. Frédéric fut contraint de rompre avec Rose lorsqu'il se maria ; il faut savoir que Frédéric entretenait des relations avec son amie par pure vanité. Ce n'était pas que Rose fût, comme le croyaient les amis de Frédéric, spécialement vulgaire ; mais lui, dans tout cela, ne voyait que l'intimité avec une femme qui avait une histoire et que l'on ne pouvait ranger dans la catégorie des femmes entretenues banales.
Ce que Frédéric appréciait chez Rose, c'était sa classe  ; tout le temps que dura leur liaison, antérieure à son mariage, Frédéric fut incapable d'apprécier un quelconque autre aspect de la personnalité de cette femme. Il y avait plus ; Frédéric, avec une parfaite inconscience, entretenait d'autres relations, aussi éphémères qu'il le fallait, avec de vraies professionnelles, et il ne vit jamais la moindre différence entre ses aventures amoureuses, qu'il s'agît de Rose ou des autres ; rien qui conférât une pointe de lyrisme à la plus élémentaire physiologie.
Il était possible que la vanité de Frédéric, qui l'incitait à poursuivre son amitié scandaleuse avec Rose Trénor, fût accompagnée d'un élément anarchique, d'une sorte de rébellion contre les convenances de sa propre classe sociale, sentiment par ailleurs injustifié parce que Frédéric, comme tous les Lloberola, était lâche et faible et que sa jeunesse fut des plus banales.
Si Frédéric avait choisi pour maîtresse une inconnue d'extraction inavouable, il aurait agi comme tous les Lloberola ; et qui sait si l'unique occasion qui se présentait dans sa vie d'être un peu original n'était pas de devenir l'amant de Rose Trénor, d'une femme qui avait tutoyé ses cousines, qui avait peut-être préparé sa première communion en même temps qu'elles et les avait eues comme voisines dans le dortoir du collège.
Nous avons déjà dit que les expériences amoureuses de Frédéric ne dépassaient pas le stade de la plus élémentaire physiologie, à l'époque qui précéda son mariage. Frédéric appartenait à cette race d'hommes qui, dans l'intimité amoureuse, ne se préoccupent en aucune façon de leur partenaire féminine ; pour lui, la femme n'était qu'un accessoire nécessaire à l'assouvissement de son instinct sexuel. Excessivement égoïste et nullement porté à la réflexion, dépourvu de tout sens critique et n'ayant jamais éprouvé la nécessité de comparer ses propres sensations à celles des autres, on peut affirmer que Frédéric, bien qu'ayant fréquenté et connu un assez grand nombre de femmes, n'avait en fait aucune idée de ce qu'elles étaient réellement.
Mais, avec le mariage, les choses changèrent du tout au tout. Il se produisit ceci : ce dont il n'aurait jamais eu connaissance, ni par intuition ni par désir de savoir, surgit puis se précisa peu à peu dans la conscience de Frédéric à mesure que s'écoulait sa vie conjugale. Avant son mariage, Marie Carreres avait été une femme excitante, Frédéric se fit à son amour, avec ces moments de transports tendres et larmoyants qui sont le propre des égoïstes les plus vulgaires. Malgré sa banalité et son inconsistance morale, Frédéric avait une vague idée de ce qu'est un gentilhomme ; il en possédait même certains sentiments - peut-être ataviques - réellement authentiques. Et c'est avec cette réputation à peine usurpée, admise de tous, que Frédéric arriva au mariage.
Cependant, dès les premiers jours, il y eut un désaccord, voire de la répulsion de sa part à elle, en ces instants de contact dans l'obscurité où s'affrontent, en un combat nerveux et angélique, l'instinct, la pudeur et l'animalité. Du point de vue sexuel, Frédéric avait réalisé une mauvaise affaire. Marie Carreres était de ces natures insensibles et peu accueillantes qui réagissent avec une froideur de pierre et laissent le mâle insatisfait. Frédéric supporta dignement sa déception ; il laissa passer des jours et des mois, espérant une possible solution à son drame conjugal. Mais, après la naissance de son premier enfant, la situation empira. C'est à ce moment-là que Frédéric se rendit compte que la sexualité des femmes était un article plus hétérogène qu'il ne se le figurait ; en se retrouvant enchaîné à un être qui ne lui suffisait pas et auquel il avait fait serment de fidélité, l'idée même de cette fidélité lui devint peu à peu odieuse ; Frédéric se risqua dans des aventures d'un soir ne pouvant ni le compromettre ni lui compliquer la vie.
Au cours de ces aventures, Frédéric se retrouva tel qu'il était avant, il redécouvrit même le goût perdu de l'amour ; et ces brèves évasions faisaient surgir de vagues réminiscences - et quelquefois des souvenirs précis - de ce qui avait été sa plus grande félicité érotique : sa liaison avec Rose Trénor.
Au bout de six ans de mariage, Rose était devenue une véritable obsession ; mais, bien que Frédéric fût un homme à la conscience des plus élastiques, il n'en était pas moins timide. Sa femme lui faisait peur ; il avait peur du nom qu'il portait, des moustaches blanchissantes de son père et même du petit bouton de sa chemise qui s'incrustait dans son cou. Engager des négociations, quelles qu'elles soient, avec son ex-amie lui causait une panique bien compréhensible ; car, même en admettant qu'elle acceptât quoi que ce fût de Frédéric, Rose Trénor ne pouvait rester une aventure d'un soir. En renouant avec elle, Frédéric craignait, à juste titre, d'y laisser sa peau. En outre, les années avaient passé pour Rose Trénor. La femme qu'il avait connue avait certainement vu de profonds changements dans les réseaux ténus de ses nerfs, et le parfum du cœur de Rose Trénor risquait d'être, pour lui, comme le parfum de ces barques qui ont navigué sur de nombreuses mers et qui, riches des résonances contradictoires de tous les ports qu'elles ont visités, déconcertent.
En proie à ces doutes, Frédéric avait laissé s'écouler quinze années. Dans quels abîmes l'âme de Frédéric de Lloberola s'était-elle perdue avant de venir échouer dans l'air confiné de cette chambre, sous les yeux de verre d'un chien empaillé au cou orné d'une jarretière ?