+ Roman - Lê Linda
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L Linda Roman

"Roman" de Linda Lê.

L. n'aurait pas pensé à lui si ce n'était arrivé. Et ce qui était arrivé, c'était que la mort avait failli la faucher cette année-là. La mort avait tenté de la prendre par surprise, si bien que, après lui avoir échappé, elle en était encore tout étonnée, comme si le sursis qui lui avait été accordé était en fait accordé à quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'avait rien à voir avec elle, quelqu'un qui lui était totalement étranger.
Elle ne s'était pas sentie en pleine renaissance, en pleine résurrection, une fois que le danger de survivre en étant intellectuellement diminuée avait été provisoirement écarté. B., son compagnon, pour décrire sa situation, avait utilisé cette image : elle avait une bombe à retardement dans la tête qui risquait d'exploser à tout moment, produisant des ravages irréversibles sur ses facultés intellectuelles. Une rupture d'anévrisme, même si l'on en réchappe, peut laisser des séquelles. Tout le monde répétait que L. avait eu la chance de n'avoir connu d'autres dommages qu'une brève confusion mentale et une amnésie touchant quelques jours de son existence.
Quand, après avoir subi une embolisation, elle se réveilla dans la salle de réanimation du pavillon Garcin de l'hôpital Sainte-Anne sans prendre encore toute la mesure de ce qui s'était produit, sa première pensée fut pour lui. Il était son frère, né deux ans après elle, et s'il n'était pas mort à sa naissance, sa vie, à elle, aurait sans doute été profondément changée. Longtemps, quand elle était enfant, elle s'était demandé comment il se serait appelé, s'il aurait eu les mêmes initiales qu'elle. Mais Mother n'avait pas voulu lui donner de prénom, elle disait qu'il valait mieux pour lui une tombe anonyme. Ainsi, on ne ferait pas souffrir les enfants venus au monde après lui en les traînant jusque devant cette tombe et en leur disant qu'ils étaient là pour remplacer le fils qui n'avait pas survécu.
Quand L. se réveilla dans la salle de réanimation, elle était incapable de se rappeler ce qui s'était produit les jours précédents. C'était comme si elle avait perdu conscience, était tombée dans le coma l'espace de soixante-douze heures. Elle croyait se souvenir que tout avait commencé le dimanche d'avant : alors qu'elle se préparait à aller voir sa sœur, elle avait soudain eu de violents maux de tête et s'était sentie saisie d'une grande faiblesse. Elle avait renoncé à sortir, s'était couchée, après avoir pris avec elle un livre, Mon corps et moi de René Crevel. Ce qui s'était passé ensuite, il n'en restait qu'une infime trace dans sa mémoire : sa sœur était arrivée, un médecin avait été appelé, qui voulait la faire transporter aux urgences en ambulance. Elle avait refusé. Qu'avait-elle fait les jours suivants ? Où était-elle allée ? Il ne subsistait à ce sujet dans son esprit qu'un blanc angoissant. B., qui ne l'avait pas quittée durant ces jours, devait lui dire qu'il s'était fait un sang d'encre, il la croyait devenue folle, tant elle était ou bien absente ou bien azimutée, en tout cas pas du tout dans son état normal.
Une chose était sûre, le lendemain du dimanche où elle avait eu très mal à la tête, L. était supposée présenter son nouveau livre devant un parterre de libraires. Il semblerait qu'elle fût allée au rendez-vous, qu'elle eût parlé devant cette assistance, mais rien de cela n'avait été enregistré par son cerveau - en réalité, le sang menaçait déjà d'y causer des dégâts. Elle avait fait ce qui lui avait été demandé sans en avoir conscience, d'ailleurs elle avait parlé, mais elle avait dit à peu près n'importe quoi. En se fondant sur ce qui lui avait été rapporté plus tard, elle avait pu reconstituer les faits qui s'étaient déroulés durant les heures qui avaient suivi son passage devant les libraires : elle s'était égarée dans Paris, avait pris le métro, était descendue à une station du quatorzième arrondissement sans savoir où elle était, avait repris le métro, était montée dans une rame, en était redescendue, avait pris des correspondances, sans parvenir à se repérer, même en décrivant ce qu'elle voyait à sa sœur qui lui téléphonait toutes les cinq minutes et courait d'une station de métro à une autre pour tenter de la retrouver.
Oui, L. devait présenter aux libraires un bref essai sur des amours occultées. Elle avait écrit sur Taos Amrouche, Catherine Pozzi, Camille Claudel, ces trois clandestines qui avaient eu une liaison passionnée avec des hommes qu'elles admiraient tout en étant révoltées par leur désinvolture, leur légèreté et finalement leur peu d'amour pour elles. L. avait hésité à dédier ce livre à l'enfant sans nom, mort alors qu'elle avait deux ans, à ce frère qui, s'il avait vécu, aurait été, elle n'en doutait pas, semblable à elle en bien des points. Toute sa vie elle avait cherché, comme Taos Amrouche, Catherine Pozzi ou Camille Claudel, un double sublimé en qui s'exiler. Seul lui, l'Absent trop présent, aurait pu être pour elle ce double-là, celui avec qui elle aurait scellé un pacte à la vie à la mort. Mais il n'avait jamais eu d'existence que dans son imaginaire, et ce constat auquel elle était arrivée n'avait cessé de la faire souffrir, pensa-t-elle le jour où elle se réveilla dans la salle de réanimation.
Pourquoi L., qui en quelque sorte revenait d'entre les ombres, pensait-elle précisément à lui, qui avait été emporté depuis longtemps, lui dont elle n'avait même pas une photographie ? Mother avait dit qu'elle aurait pu le photographier dans son berceau, pendant qu'il n'avait plus que trois heures à vivre, mais elle avait préféré n'en rien faire, elle perdait un fils, autant dire l'espoir de toute une vie, c'était l'effondrement de son univers, l'anéantissement de ce qui aurait pu lui apporter un peu de fierté.
Alors que l'aide-soignant se penchait sur L. et voulait savoir comment elle se sentait, alors qu'elle se demandait ce qui s'était passé la veille, alors qu'elle se disait que si elle était dans cette salle de réanimation, cela signifiait qu'on l'avait opérée, alors qu'elle essayait de mettre de l'ordre dans ses pensées, de se rappeler de quelle façon elle s'était retrouvée au pavillon Garcin de l'hôpital Sainte-Anne, lui revint en mémoire ce que Mother avait dit une fois : Si ton frère avait vécu, tu aurais été quelqu'un de différent, tu n'aurais pas été aussi perdue.
L. ne s'était jamais perçue comme une égarée, incapable d'affronter la réalité, un peu fantasque, un peu lunatique. Elle savait qu'elle n'avait pas vraiment, comme disait Mother, les pieds sur terre, mais elle ne mettait pas non plus de complaisance à se perdre sans cesse dans des rêveries. Lorsque, en se réveillant dans la salle de réanimation, elle entendit l'aide-soignant lui demander si elle n'avait pas mal à la tête, elle se rappela que le docteur T., la veille, avait prononcé des mots qui avaient résonné étrangement dans son esprit, rupture d'anévrisme. Il avait dit aussi que c'était sérieux, qu'elle n'aurait pas dû venir toute seule à l'hôpital faire l'IRM : elle aurait pu s'écrouler à tout moment dans la rue. Mais maintenant qu'elle était là, il allait lui faire subir une embolisation dès le lendemain. Ce qui était arrivé par la suite, elle n'en avait plus aucun souvenir.
Quand, après quelques jours où L. s'était trouvée dans un état de totale confusion, un médecin l'avait envoyée faire d'urgence une IRM à Sainte-Anne, c'était la première fois qu'elle se soumettait à ce genre d'examen. Elle découvrait les bruits assourdissants que faisait l'appareil, les espèces de coups de marteau dont elle se demandait comment elle pouvait les supporter, tant ils ressemblaient aux rites d'un supplice raffiné. Pendant que les coups de marteau donnaient l'impression de s'amplifier, et que, la tête dans un caisson, elle serrait dans sa main une petite poire sur laquelle elle devait presser si elle se mettait à étouffer, elle s'amusait à inventer de nouvelles significations à ces trois lettres, I.R.M :
Idyllique Royaume des Mots,
Irréversibles Ruptures du Moi,
Inimaginables Rémissions des Maux,
Irrévocables Refus de la Mémoire.
Mais aussi : I comme Inouï, R comme Révolution, M comme Mue, I comme Irrévérence, R comme Ravissement, M comme Métempsycose, I comme Intrusion, R comme Rage, M comme Mutant, I comme Insolite, R comme Rouerie, M comme Mutisme.
En se réveillant dans la salle de réanimation, L., qui fouillait désespérément dans ses souvenirs, se rappela qu'elle avait joué à ce jeu tant que durait l'examen et qu'elle s'était répété : Idyllique Royaume des Mots. Les mots qui lui venaient, mots insolites, mots inouïs, étaient tous liés à la mort. Elle n'avait pas de pensées morbides, elle ne ressassait pas d'obsessions autour des fins dernières, mais quelque chose en elle lui disait que cette fois-là elle aurait pu faire le grand voyage. N'était-ce pas ce qu'elle avait désiré, une quinzaine d'années plus tôt ? Elle était alors arrivée à un tel point de rupture qu'elle ne connaissait pas un moment de trêve, elle était tendue, se sentait oppressée, ne dormait pas la nuit et certains jours errait dans les rues en espérant qu'une balle perdue l'atteindrait. À l'époque, DAG était son meilleur ami, il s'inquiétait de la voir dans cet état. Il était toujours là pour veiller à ce qu'elle ne laissât pas tout aller à vau-l'eau. Puis, DAG était mort un jour d'août, alors qu'elle se remettait à l'hôpital de ce qu'elle appelait une crise d'irréalité. On lui cacha la nouvelle, elle ne devait l'apprendre que des semaines plus tard. De quoi était mort DAG, elle ne le savait même pas. D'un cancer foudroyant, d'après quelqu'un qui disait avoir été à son enterrement. Elle ne devait jamais vérifier l'information. Le chagrin d'avoir perdu un complice l'accablait tellement qu'elle préférait rester dans l'ignorance, comme si son ami DAG était toujours de ce monde mais se trouvait pour une raison ou une autre dans l'impossibilité de se manifester auprès d'elle. Des années plus tard, des gens rencontrés ici et là devaient lui parler de DAG. Elle les écoutait en se refusant à évoquer sa mort. Lui qui était si drôle, il lui avait fait une blague, il s'était caché quelque part, elle en était certaine : un jour, en se promenant dans Paris, elle le verrait apparaître devant elle, il surgirait au coin de la rue, alors ils reprendraient leurs discussions comme si rien ne s'était passé.
Quand elle se réveilla dans la salle de réanimation, elle fut d'abord surprise d'être encore en vie, encore plus surprise de n'avoir pas perdu la vue, de n'être pas paralysée des deux jambes, de pouvoir encore parler. Le docteur T. était un magicien, se dit-elle, même si, avant l'embolisation, c'était à peine si elle savait qu'elle n'était pas sans risques. Elle avait spontanément fait confiance au docteur T., parce qu'il portait le même nom que le héros d'un roman anglais qu'elle avait lu avec fièvre à quinze ans : dans son IRM, son Idyllique Royaume des Mots, cette singulière coïncidence était assurément de bon augure. Il fallait ajouter à cela que le docteur T. avait sur le visage un air de concentration et de sérieux atténué par un doux sourire qui l'incitait, L., à se persuader que ses pouvoirs dépassaient ceux d'un médecin ordinaire. Jusque-là, se dit-elle, sa carcasse ne lui avait que rarement donné l'occasion de se plaindre d'en avoir une, elle n'avait pas été souvent malade, sauf peut-être dans son enfance, où elle supportait mal le climat du pays où elle était née. C'était donc la première fois qu'elle était réellement trahie par son corps. Il lui fallait concéder qu'elle avait eu de la chance.
L. aurait pu avoir une grande frayeur en se laissant amener à la salle d'opération si elle avait su quel danger elle courait : celui d'avoir le cerveau endommagé. Peut-être, quand elle y repensait, d'apprendre qu'une maladie s'était déclarée chez elle lui aurait donné moins de sueurs froides que d'imaginer ce sang en train de s'épancher lentement dans son cerveau, menaçant de détruire ses facultés intellectuelles. Personne ne le disait, mais tout le monde craignait qu'elle ne survécût pas, ou alors que si elle survivait, elle fût un légume. Avant qu'on ne suspectât un accident cérébral, elle était restée plusieurs jours complètement désorientée, elle ne savait plus, quand elle sortait, comment reprendre le chemin de la maison, elle ne tenait pas de discours incohérents, encore que certains de ses propos, sans queue ni tête, auraient pu faire croire qu'elle était délirante. Personne, cependant, ne soupçonnait qu'un hématome commençait à causer des dommages dans son cerveau.
Le jour où elle était supposée parler de son livre aux libraires, elle avait dû divaguer, ne pas évoquer les amours occultées dont il était question dans sa nouvelle parution, mais dire ce qui lui passait par la tête, et sa tête ne lui appartenait plus. Elle souffrait déjà de confusion mentale quand, alors qu'aucun indice ne laissait deviner qu'elle ignorait où elle se trouvait, elle se mit à s'adresser à la nombreuse assemblée présente ce jour-là à la Maison de l'Amérique latine. Ni les libraires qui l'avaient écoutée ce matin de mai ni son éditeur ne devaient revenir sur cet épisode, ne devaient lui répéter ce qu'elle avait bien pu dire - et qui était certainement un tissu de non-sens. Lorsqu'elle se réveilla dans la salle de réanimation, elle ne pensa pas du tout à cet épisode, elle avait à peine conscience d'avoir fait ce qu'on appellerait une contre-performance, elle se souvint seulement qu'elle aurait aimé voir un détail, rouge sombre, d'un tableau de Soutine figurer sur la couverture de son essai. Ce détail fut finalement ce qui l'obnubila, l'empêchant de se rendre compte véritablement qu'en quelques heures elle avait failli franchir les portes qui menaient vers l'autre monde, comme on dit pompeusement quand on ne s'est pas trouvé face à la mort. Elle aurait pu se prendre pour Eurydice, précipitée aux enfers, attendant qu'un Orphée vînt la ramener à la lumière. Mais non, elle n'était pas Eurydice, elle se rappelait que Taos Amrouche, dans sa liaison de plus de huit ans avec Jean Giono, disait en substance qu'en amour comme en littérature, elle avait été Orphée. Les rôles étaient inversés, Giono était Eurydice, car elle le perdait sans cesse. Et en le perdant, elle n'avait d'autre choix que de convertir en livres cet amour déçu.
L. s'était attelée pendant quelques mois à l'écriture d'un essai sur des amours occultées et sur trois passionnées qui avaient converti en autre chose le beau et mortel mirage dont elles avaient été les victimes. L'envie d'évoquer ces héroïnes de l'ombre était née d'une relecture des Cahiers de Malte Laurids Brigge : Rainer Maria Rilke y célébrait les aimantes inouïes qui surpassent l'homme, grandissent et s'élèvent plus haut que lui. Il citait la Religieuse portugaise, Louise Labé, Julie de Lespinasse, qui n'avaient de cesse que leur torture eût brusquement tourné en une splendeur amère, glacée, que rien ne pouvait plus arrêter.
Roman, dont le prénom était destiné à intriguer L. dès leur première rencontre, Roman lui avait fait lire la correspondance de Catherine Pozzi et de Paul Valéry. L. connaissait déjà le Journal de celle qui signait parfois simplement Karin. Catherine Pozzi était une fille du feu, même si elle se définissait avant tout comme une cérébrale. Roman la tenait pour une mystique. Lui qui n'avait pas trente ans était impressionnable, enclin à n'admirer que les poètes en surchauffe, aimait ce que, jeune encore, Karin Pozzi disait sur sa volonté de vivre seulement dans sa tête, en se durcissant le cœur. Dans la toute première lettre qu'il avait envoyée à L., Roman lui confiait simplement qu'il était né à Montevideo mais qu'à l'âge de six mois il avait été adopté par une famille française, si bien qu'il ne connaissait pas son pays, ne souhaitait pas le connaître, ne parlait pas l'espagnol, ne supportait pas la moindre allusion à l'Uruguay.
Si Roman lui avait écrit, à L., c'était parce qu'il avait trouvé dans ses livres de quoi entretenir son sentiment d'être un déraciné orgueilleux de sa condition d'étranger. Au lieu de se tourner vers l'Amérique latine pour s'accrocher à un point d'ancrage, il était, à la suite de L., parti à la découverte des littératures de l'Europe de l'Est. Il avait conscience, admettait-il dans sa première lettre, qu'il y avait une part de reniement de ses origines dans sa façon de tourner le dos à ce qui aurait dû compter à ses yeux, dans sa façon aussi d'associer dans son esprit le nom de Montevideo et celui du comte de Lautréamont ou celui de l'auteur des Chants orphiques, le poète Dino Campana, qui y avait exercé toutes sortes de métiers, comme si ces références livresques servaient à masquer le fait que c'était la ville où lui-même avait vu le jour. S'il avait pu, répétait-il, il aurait changé sans état d'âme la date de son anniversaire pour avouer être venu au monde seulement six mois plus tard, le 6 janvier 1986 - l'avion qui l'emmenait d'Uruguay atterrissant ce matin-là à Paris, où sa famille adoptive l'attendait.
Roman ne donnait pas l'impression de soigner excessivement son apparence. Toujours tout de bleu vêtu, il avait les cheveux un peu ébouriffés, le sourire triste d'un gamin inconsolable d'être entré dans l'âge adulte, puisque c'est en y entrant qu'il avait appris tous les détails sur sa naissance et la mort de sa mère en couches, à l'âge de seize ans. Roman enseignait le français à des étrangers, c'était un dévoreur de livres, il lisait avec l'avidité de ceux qui se considéraient toujours comme des autodidactes.