+ Délivrances - Morrison Toni
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Morrison Toni Délivrances

"Délivrances" de Toni Morrison,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière.

Brooklyn


Elle ment. On est assises dans cette clinique paumée, après que j'ai conduit plus de deux heures pour trouver ce patelin ; ensuite, il faut que je repère sa voiture garée à l'arrière d'un commissariat résolument fermé. Évidemment qu'il est fermé : c'est dimanche, jour où seuls les églises et les Wal-Mart sont ouverts. Elle était hystérique quand je l'ai découverte en sang et qui pleurait d'un seul œil, l'autre étant trop enflé pour laisser couler de l'eau. La pauvre. Quelqu'un a amoché un de ces yeux, ceux qui effrayaient tout le monde par leur étrangeté : immenses, bridés, les paupières légèrement tombantes, et puis d'une drôle de couleur si l'on considère à quel point sa peau est noire. Des yeux d'extraterrestre, je les appelle, mais les mecs les trouvent superbes, évidemment.
Bref, quand je découvre cette petite clinique d'urgence face au parking du supermarché, il faut que je la soutienne pour l'aider à mettre un pied devant l'autre. Elle clopine, puisqu'elle ne porte qu'une seule chaussure. Pour finir, on attire l'attention stupéfaite d'une infirmière. Elle est saisie en nous voyant toutes les deux : une Blanche avec des dreadlocks blondes, une très noire avec des boucles soyeuses. Ça prend une éternité de signer de la paperasse et de montrer des cartes d'assurance santé. Ensuite, on s'assied pour attendre le médecin de garde qui habite, je ne sais pas, très loin dans une autre ville de merde. Bride ne dit pas un mot tout le temps que je la conduis là-bas, mais inaugure le mensonge dans la salle d'attente.
« Je suis fichue », murmure-t‑elle.
Je dis : « Non, tu n'es pas fichue. Laisse faire le temps. Tu te souviens de quoi elle avait l'air, Grace, après son lifting ?
- C'est un chirurgien qui lui a refait le portrait, répond-elle. Moi, c'est un malade. »
Je la presse de questions. « Alors dis-moi. Qu'est-ce qui s'est passé, Bride ? C'était qui ?
- Qui était qui ? » Elle se touche délicatement le nez tout en respirant par la bouche.
« Le mec qui t'a à moitié battue à mort. »
Elle tousse un moment et je lui tends un mouchoir en papier. « J'ai dit que c'était un mec ? Je me rappelle pas avoir dit que c'était un mec.
- Es-tu en train de me dire que c'est une femme qui a fait ça ?
- Non. Non, c'était un mec.
- Est-ce qu'il essayait de te violer ?
- Je suppose. Quelqu'un lui a fait peur et il est parti, j'imagine. Il m'a tabassée et il s'est enfui. »
Vous voyez ce que je veux dire ? Même pas un mensonge solide. Je creuse un peu plus. « Il ne t'a pas pris ton sac ton sac à main, ton portefeuille, quoi que ce soit ? »
Elle marmonne : « Boy-scout, j'imagine. » Elle a les lèvres enflées et sa langue n'arrive pas à prononcer les consonnes, mais elle tente de sourire de sa propre blague idiote.
« Celui qui lui a fait peur, quel qu'il soit, pourquoi il n'est pas resté te secourir ?
- Je sais pas ! Je sais pas ! Je sais pas ! »
Elle crie et fait semblant de sangloter, donc j'abandonne. Son unique œil ouvert n'est pas à la hauteur et sa bouche doit faire trop mal pour continuer. Pendant cinq minutes, je ne dis pas un mot, je me contente de feuilleter les pages d'un numéro du Reader's Digest ; ensuite, j'essaye de donner à ma voix un ton aussi normal et anodin que possible. Je décide de ne pas lui demander pourquoi elle m'a appelée moi, au lieu de son amoureux.
« Qu'est-ce que tu fabriquais dans le coin, d'ailleurs ?
- Je suis venue voir quelqu'un. » Elle se penche en avant comme si elle avait mal au ventre.
« À Norristown ? Ce quelqu'un habite ici ?
- Non. À côté.
- Donc t'as pu le trouver ?
- La trouver. Non. J'ai pas pu.
- C'est qui ?
- Une personne d'il y a longtemps. Elle était pas là. Probablement morte, à cette heure-ci. »
Elle sait que je sais qu'elle ment. Pourquoi est-ce qu'un agresseur ne lui prendrait pas son argent ? Quelque chose lui a ébranlé la boîte crânienne ; sinon, pourquoi est-ce qu'elle me raconterait des mensonges aussi foireux ? J'imagine qu'elle se fiche pas mal de ce que je pense. Quand j'ai fourré sa jupette blanche et son petit haut blanc dans le cabas, j'ai trouvé des billets de cinq cents dollars entourés d'un élastique, un chèque-cadeau d'une compagnie aérienne et des échantillons de produits TOI, MA BELLE pas encore mis sur le marché. On est d'accord ? Aucune espèce de violeur ne voudrait de Teint Éclatant Effet Peau Nue, mais de l'argent liquide ? Je décide de laisser tomber et d'attendre qu'elle ait vu le médecin.
Après, quand Bride tient mon miroir de poche devant sa figure, je sais que ce qu'elle voit va lui briser le cœur. Un quart de son visage est bien ; le reste est ravagé. D'affreux points de suture noirs, un œil bouffi, des bandages sur le front, les lèvres tellement dignes d'une négresse à plateau qu'elle n'arrive pas à prononcer le v de à vif, ce qui décrit l'aspect de sa peau : toute rose et noir bleuté. Son nez est pire que tout : les narines aussi larges que celles d'un orang-outan sous de la gaze de la taille d'un demi-bagel. Son bel œil non tuméfié semble rétréci, injecté de sang, quasiment mort.
Je ne devrais pas me dire ça, mais il se pourrait que son poste chez Sylvia, Inc. soit à saisir. Comment peut-elle persuader les femmes d'améliorer leur apparence avec des produits qui ne peuvent pas améliorer la sienne ? Il n'y a pas assez de fond de teint TOI, MA BELLE au monde pour dissimuler des cicatrices à l'œil, un nez cassé et un visage écorché jusqu'à l'hypoderme tout rose. En supposant que l'essentiel des dégâts s'estompe, il lui faudra quand même de la chirurgie esthétique, ce qui signifie des semaines et des semaines d'inactivité à se cacher derrière des lunettes et des chapeaux à bord flottant. Il se pourrait qu'on me demande de prendre la relève. Provisoirement, bien sûr.
« J'arrive pas à manger. J'arrive pas à parler. J'arrive pas à penser. »
Elle tremble et sa voix est gémissante.
Je passe le bras autour d'elle et murmure : « Hé, ma vieille, pas d'auto-apitoiement. On sort de ce trou à rats. Ils n'ont même pas de chambres individuelles, l'infirmière avait de la laitue entre les dents et je doute qu'elle se soit lavé les mains depuis l'obtention de son diplôme à l'issue de sa formation en ligne. » Bride s'arrête de trembler, rajuste l'écharpe qui soutient son bras droit et me demande : « Tu crois pas que le docteur a fait du bon boulot ?
- Qui sait ? Dans cette clinique d'un village de mobile-homes ? Je t'emmène dans un vrai hôpital, avec toilettes et lavabo dans la chambre.
- Ils doivent pas me donner une autorisation de sortie ? » On dirait une gamine de dix ans.
« Je t'en prie. On s'en va. Tout de suite. Regarde ce que j'ai acheté pendant qu'ils te rafistolaient. Des sweats et des tongs. Pas d'hôpital correct dans ces contrées, mais un Wal-Mart très respectable. Allez. Debout. Appuie-toi sur moi. Où est-ce que Florence Nightingale a mis tes affaires ? On se prendra des sucettes glacées ou des smoothies en chemin. Ou bien un milk-shake. C'est probablement mieux côté médical ; ou un jus de tomates, du bouillon de poulet, peut-être. »
Je parle pour ne rien dire, je m'agite entre les pilules et les vêtements pendant qu'elle agrippe son affreuse chemise d'hôpital à fleurs. « Ah, Bride, dis-je, mais ma voix se brise. Fais pas cette tête-là ; ça va aller. »
Il faut que je conduise lentement ; chaque bosse ou chaque brusque changement de voie lui arrache une grimace ou un râle. J'essaie de lui faire oublier sa douleur.
« Je ne savais pas que tu avais vingt-trois ans. Je croyais que tu avais mon âge. J'ai vu ça sur ton permis de conduire. Tu sais, quand je cherchais ta carte d'assurance santé. »
Elle ne répond pas, donc je continue à essayer de lui arracher un sourire. « Mais ton œil intact a l'air d'avoir vingt ans. »
Ça ne marche pas. Merde alors. Je pourrais aussi bien parler toute seule. Je décide de me contenter de la ramener chez elle et de l'installer. Je m'occuperai de tout au boulot. Bride va être un bon moment en congé maladie et il faut que quelqu'un assume les responsabilités qu'elle a. Et qui sait comment ça pourrait finir ?