+ Le Livre de l'intranquillité - Pessoa Fernando
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Pessoa Fernando Le Livre de l'intranquillité

"Livre de l'Intranquillité" de Fernando Pessoa,
traduit du portugais par Françoise Laye.

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L.I.

2 mai 1932
Jamais je ne dors : je vis et je rêve, ou plutôt, je rêve dans la vie comme dans le sommeil, qui est aussi la vie. Il n'y a pas d'interruption dans ma conscience : je sens ce qui m'entoure si je ne suis pas encore endormi, ou si je dors mal ; et je commence à rêver aussitôt que je m'endors réellement. Ainsi suis-je un perpétuel déroulement d'images, cohérentes ou incohérentes, feignant toujours d'être extérieures, les unes interposées entre les gens et la lumière si je suis éveillé, les autres interposées entre les fantômes et cette sans-lumière que l'on aperçoit, si je suis endormi. Je ne sais véritablement pas comment distinguer une chose de l'autre, et je ne saurais affirmer que je ne dors pas quand je suis éveillé, ou que je ne m'éveille pas alors même que je dors.
La vie est une pelote que quelqu'un d'autre a emmêlée. Elle comporte un sens, si on la déroule et qu'on l'étire tout du long, ou si on l'enroule avec soin. Mais, telle qu'elle est, c'est une pelote sans nœud propre, c'est un enchevêtrement dépourvu de centre.
J'éprouve tout cela, que j'écrirai plus tard (car j'imagine déjà les phrases à dire), alors qu'à travers la nuit du semi-dormir, je perçois, en même temps que les paysages de songes imprécis, le bruit de la pluie au-dehors, qui les rend plus imprécis encore. Ce sont des devinettes du vide, lueurs tremblantes d'abîme, et à travers elles filtre, inutile, la plainte extérieure de la pluie incessante, abondance minutieuse du paysage de l'oreille. Un espoir ? Rien. Du ciel invisible descend à petit bruit la pluie - tristesse liquide, qui fuit sous le vent. Je continue à dormir.
C'est sans nul doute dans les allées du parc que s'est déroulée la tragédie d'où la vie est résultée. Ils étaient deux, ils étaient beaux, et désiraient être autre chose ; l'amour se faisait attendre dans l'ennui de l'avenir, et la nostalgie de ce qui devait être un jour devenait déjà fille* de l'amour qu'ils n'avaient point ressenti. Ainsi, sous la clarté lunaire des bois proches, où filtrait en effet la lune, ils allaient, la main dans la main, sans désirs, sans espérances, dans ce désert particulier des allées à l'abandon. Ils étaient totalement enfants, puisqu'ils ne l'étaient pas réellement. D'allée en allée, errant d'arbre en arbre, ils parcouraient, silhouettes de papier découpé, ce décor n'appartenant à personne. Ils disparurent ainsi du côté des bassins, de plus en plus proches, de plus en plus séparés, et le bruit vague de la pluie qui cesse est celui des jets d'eau vers lesquels ils se dirigeaient. Je suis l'amour qu'ils ont éprouvé, et c'est pourquoi je sais les entendre au fond de la nuit où je ne dors pas, et c'est pourquoi aussi je sais vivre malheureux.

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L.I.
23 mai 1932
Je ne sais ce qu'est le temps. Je ne sais quelle est sa vraie mesure, si toutefois il en possède une. Celle des horloges, je sais qu'elle est fausse. Elle divise le temps spatialement, du dehors. Celle des émotions, je sais aussi qu'elle est fausse : elle divise, non pas le temps, mais la sensation du temps. Celle des rêves est erronée : nous y effleurons le temps, tantôt au ralenti, tantôt à toute vitesse, et ce que nous y vivons est rapide ou lent selon quelque flux secret dont j'ignore la nature.
Il me semble parfois que tout est faux, et que le temps n'est qu'un simple contour, servant de cadre à quelque chose qui lui est étranger. Dans le souvenir que je garde de ma vie passée, les temps sont disposés selon des plans et des niveaux absurdes, et je me retrouve plus jeune dans tel épisode de mes quinze ans solennels qu'en tel autre de mon enfance, assise au milieu de ses jouets.
Ma conscience s'embrouille lorsque je pense à ces choses. Je pressens une erreur quelque part ; mais je ne sais où elle se trouve. Il me semble assister à un tour de prestidigitation, devant lequel je saurais bien que je suis dupé, mais sans pouvoir deviner la technique ou le mécanisme de cette duperie.
Il me vient alors des idées absurdes, que je ne puis repousser, cependant, comme totalement absurdes. Je me demande si un homme, pensant lentement dans une voiture qui roule rapidement, va lentement ou rapidement. Je me demande si sont bien égales les deux vitesses, identiques, auxquelles tombent dans la mer l'homme qui se suicide et celui qui a perdu l'équilibre au bord du quai. Je me demande si sont réellement synchrones les gestes - qui occupent la même durée - avec lesquels je fume une cigarette, j'écris cette page et réfléchis obscurément.
Soient deux roues sur le même essieu : on peut penser qu'il y en a toujours une en avance sur l'autre, ne serait-ce que d'une fraction de millimètre. Un microscope exagérerait ce décalage au point de le rendre presque incroyable, impossible même, s'il n'était réel. Et pourquoi le microscope n'aurait-il pas raison contre notre vue trop faible ? Réflexions inutiles que tout cela ? Je le sais bien. Illusions de la réflexion ? D'accord. Quelle est cette chose, pourtant, qui nous mesure sans avoir de mesure, et qui nous tue sans exister ? Et c'est en ces moments, où je ne sais même plus si le temps existe, que je le sens être comme une personne, et que j'ai soudain envie de dormir.


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L.I.
23 juin 1932
La vie est un voyage expérimental, accompli involontairement. C'est un voyage de l'esprit à travers la matière et, comme c'est notre esprit qui voyage, c'est en lui que nous vivons. Il existe ainsi des âmes contemplatives qui ont vécu de façon plus intense, plus vaste et plus tumultueuse que d'autres qui ont vécu à l'extérieur d'elles-mêmes. C'est le résultat qui compte. Ce qui a été ressenti, voilà ce qui a été vécu. On peut revenir aussi fatigué d'un rêve que d'un travail visible. On n'a jamais autant vécu que lorsqu'on a beaucoup pensé.
Un homme se tenant dans le coin d'une salle de bal danse avec tous les danseurs. Il voit tout et, voyant tout, il vit tout. Et comme tout, en dernier et ultime ressort, est affaire de sensation, il n'y a aucune différence entre le contact avec un corps et la vision qu'on en a, ou même le simple souvenir. Donc, je danse en voyant les autres danser. Je peux dire, comme le poète anglais qui, couché dans l'herbe, contemplait de loin trois moissonneurs : « Un quatrième moissonne, et c'est moi*. »
Ces réflexions, exprimées comme elles me sont venues, sont nées d'une grande fatigue, apparemment sans cause, qui s'est aujourd'hui abattue sur moi. Je ne suis pas seulement fatigué, mais aussi accablé pour une cause tout aussi inconnue. Mon angoisse est telle que je me sens au bord des larmes - non pas de ces larmes que l'on pleure, mais de celles que l'on retient ; des larmes d'une maladie de l'âme, et non d'une souffrance sensible.
J'ai tant vécu sans jamais vivre ! J'ai tellement pensé sans jamais penser ! Je sens peser sur moi des mondes de violences immobiles, d'aventures traversées sans aucun mouvement. Je suis saturé de ce que je n'ai jamais eu et n'aurai jamais, excédé de dieux encore inexistants. Je porte sur moi les cicatrices de toutes les batailles que j'ai toujours évitées. Mon corps musculaire est éreinté par l'effort que je n'ai même pas imaginé d'accomplir.
Terne, muet, nul... Le ciel tout là-haut est le ciel d'un été mort, inachevé. Je le regarde, ce ciel, comme s'il n'était pas là. Je dors ce que je pense, je suis couché tout en marchant, je souffre sans rien sentir. Cette grande nostalgie que j'éprouve est de rien, elle est rien, comme ce ciel profond que je ne vois pas, et que je fixe impersonnellement.

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L.I.
La littérature - ce mariage de l'art et de la pensée, cette réalisation que ne vient pas souiller la réalité - m'apparaît comme le but vers lequel devraient tendre tous les efforts de l'être humain, s'il était vraiment humain, et non pas une excroissance superflue de l'animal. Je crois que dire une chose, c'est lui garder toute sa vertu, et lui ôter son pouvoir terrifiant*. La campagne, évoquée par des mots, devient plus verte que ne l'est sa propre verdure. Si l'on décrit les fleurs en phrases qui les dessinent dans l'espace de l'imaginaire, elles ont alors des teintes qui sauront durer bien plus que ne le permet la vie cellulaire.
Se mouvoir, c'est vivre ; se dire, c'est survivre. Il n'est de réel dans la vie que ce que l'on a su bien décrire. Les critiques au petit pied aiment à souligner que tel poème, largement rythmé, signifie tout simplement que la journée est belle. Mais dire que la journée est belle est une chose difficile, et cette belle journée, en elle-même, va disparaître. Par conséquent, il nous faut conserver cette belle journée dans un souvenir fleuri et prolixe, et consteller ainsi de fleurs nouvelles ou d'astres nouveaux les champs et les cieux de l'extériorité, éphémère et vide.
Toute chose est ce que nous sommes, et existera aussi, pour ceux qui nous suivront dans la diversité des temps, dans la mesure où nous l'aurons imaginée avec intensité et où, de toute notre imagination logée dans notre corps, nous l'aurons été véritablement nous-mêmes. Je ne crois pas que l'histoire soit rien d'autre, dans son vaste et terne panorama, qu'un flux d'interprétations, un consensus confus de témoignages distraits. Le romancier, c'est nous tous, et nous racontons lorsque nous voyons, parce que voir est un acte complexe, comme toute chose.

J'ai en ce moment tant d'idées fondamentales, tant de choses vraiment métaphysiques à exprimer, que soudain je me sens las, et que je décide de ne plus écrire, de ne plus penser ; je laisserai la fièvre de dire m'apporter l'envie de dormir, et les yeux fermés, je caresserai doucement, comme je ferais à un chat, toutes les choses que j'aurais pu dire.