+ La Frontière du loup - Hall Sarah
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Hall Sarah La Frontière du loup

"La frontière du loup" de Sarah Hall,
traduit de l'anglais par Eric Chédaille.

Le vieux pays


Ce n'est pas souvent qu'elle rêve d'eux. Dans la journée, ils se montrent insaisissables, se cantonnant dans les hautes herbes de la réserve, disparaissant du périmètre de la tanière. Prestes ou paresseux, ils traversent leur paysage mordoré et s'en vont dormir sous des arbres tombés, indétectables dans les deux cas. Leurs éclipses se sont perfectionnées. Ils s'en reviennent nuitamment. Les caméras les filment, yeux rouges, museau obscur, retour d'une chasse. Ou bien elle les entend hurler, longue harmonique, le long de la zone tampon. L'un d'eux en tête, puis d'autres en nombre. La nuit, nul besoin d'imaginer, nul besoin de rêver. Ils règnent hors de l'esprit.
La neige recouvre maintenant Chief Joseph, un automne précoce. Les sapins ploient patiemment, les cours d'eau voient blanc. Dans l'arrière-pays, les réserves de venaison et les tuyauteries des cabanes commencent à geler. Les ranchs des milliardaires sont désertés, thermostat réglé, portail verrouillé. Les routes sont ouvertes, mais on ne voit guère de visiteurs. Les colloques et assemblées indiennes de l'été ont pris fin depuis longtemps. Seuls les casinos fonctionnent, enterrements de vie de garçon et vieilles dames dépendantes au jeu, sur fond de réparation des néons. Bientôt, la meute sera repartie elle aussi - vers le nord sur la piste du caribou -, le centre fermera pour l'hiver et elle s'envolera vers son Angleterre natale. Sa première visite en six ans. La dernière s'est mal terminée, sur une dispute, une famille déchirée. Il est fait appel à elle pour mettre en œuvre la lubie d'un personnage richissime, un homme qui possède près d'un cinquième du comté où elle a grandi. Et puis sa mère est en train de mourir. Aucune de ces obligations ne présente un caractère d'urgence ; les deux protagonistes peuvent attendre, avec plus ou moins de patience. D'ici là, la neige. Les loups de Chief Joseph flairent des empreintes de sabots et quittent la tanière pour de courtes excursions. Leurs rejetons ont grandi et sont prêts. Ils vont se mettre en chemin d'un jour à l'autre. Les conseils tribaux se réunissent à Lapwai pour parler bourses d'études, entretien de la voirie, quotas de chasse imposés par le gouvernement et protection des loups. La comète de Hernandez est basse et peu lumineuse dans le quadrant oriental, au-dessus des parcelles habitées par les survivalistes.
La nuit qui précède son départ de l'Idaho, Rachel rêve d'eux et de Binny. Binny est assise sur un banc de bois dans l'ancienne réserve naturelle, en face des huttes à oiseaux. Elle est vêtue d'un grand manteau de cuir et fume une cigarette roulée. Elle porte un chapeau cloche vert sur des cheveux noirs coupés court. C'est l'anniversaire de Rachel. Voici ce qu'elle a souhaité pour l'occasion : une journée à Setterah Keep, la ménagerie victorienne en ruine qui se dresse dans les bois de Lowther Valley. Elles ont fait le tour du parc aux sangliers, elles sont allées voir les loutres, les paons et les rapaces nocturnes. Binny aime bien le grand-duc. Elle aime ses oreilles inclinées, la fixité du tunnel orange de ses yeux. Elle fume, immobile et silencieuse, et observe l'oiseau qui se lisse les plumes et agite des ailes aux rémiges rognées. Elle n'est que squelette et seins sous son manteau ; un corps qui gagne à être dénudé, une plastique à ruiner les hommes. Pas encore enceinte du frère de Rachel. Son pantalon en nylon vert crépite d'électricité statique quand Rachel se presse contre. L'oiseau trapu traverse l'enclos en direction de sa pâture, gobe une souris tout rond jusqu'à la queue. Rachel déteste les hiboux. On dirait de grosses brosses, forme déjà ridicule en soi pour un objet. Ils tournent en tous sens une tête altière et possèdent un bec aigu et dédaigneux. Quand elle pénètre dans la cabane pour voir le spécimen d'un blanc lunaire, l'obscurité lui fait mal à la tête. L'endroit empeste la chaux, la plume et le moisi. De retour dehors, elle s'assied sur le banc à côté de Binny et se met à battre la semelle. Tu t'ennuies, ma puce ? interroge Binny. C'est toi qui as voulu venir. Retourne voir les loutres. Choisis une glace. Binny aime sa liberté. Elle trouve à son goût le type qui tient le stand de friandises. Il la fait rire lorsqu'il demande si elles sont sœurs. Elle soutient son regard. Allez va, ma fille, dit-elle à Rachel. Sois courageuse.
Rachel pousse jusqu'au bassin des loutres, enlève le papier de sa glace à la menthe avec pépites de chocolat et commence à lécher la boule grenue. Le bassin comporte une douve toute verdie qui s'écoule comme un cours d'eau. Les loutres y barbotent sur le dos tout en boulottant des têtes de poisson. Leur pelage épouse l'eau. Elles jacassent entre elles. Sous la crème glacée, un cornet au goût de malt. Elle entre dans la maison aux serpents, où des insectes de couleurs vives adhèrent aux parois vitrées. Les reptiles se meuvent avec une impensable lenteur.
Binny est toujours devant la cabane, en pleine conversation, le buste penché à l'intérieur. Rachel a la permission de s'aventurer assez loin - elle connaît tous les chemins autour du village, les sentes, les drailles sur la lande. Elle dépasse les perroquets, qui s'invectivent sous le filet, laisse derrière elle la boutique de souvenirs et les toilettes, franchit un pont qui enjambe un ruisseau, et se dirige vers un portillon enduit de créosote qui porte un écriteau en lettres rouges. Elle ne peut le lire car elle ne va pas encore à l'école. Passé le portillon, elle s'avance sous les arbres. Des sentiers bordés de végétation, jalonnés de flèches indicatrices, des corridors ombreux de part et d'autre. Sois courageuse. Un grand silence règne. Des aiguilles brunes fluent entre les troncs et ses pas lèvent de petits craquements soyeux. Bifurcation à droite. Bifurcation à gauche. Plongée dans le vert sombre percé de rais de lumière. Au bas du cornet il y a un morceau de chocolat. Une fois qu'elle l'a terminé, elle est gagnée par une conscience plus aiguë de l'endroit où elle se trouve.
Ici. Le long d'une solide clôture qui s'élève jusqu'aux premières branches des arbres. Le fil de fer est gros et lourd, tressé en losanges. Un nouvel écriteau y est accroché. C'est peut-être le bout du parc. Qu'y a-t-il de l'autre côté ? Il y a quelqu'un ? Elle lève les bras pour s'accrocher au treillage. Y insérant le bout de ses chaussures, elle se soulève du sol. De l'autre côté, des fourrés, une terre fatiguée. Une masse informe, rosâtre, avec des fragments de pelage épars et des mouches vrombissantes. Elle se penche en arrière, plie les genoux, oscille, fait cliqueter le métal. Un grand vide au-delà. Des feuilles qui tremblent. Il y a quelqu'un ?
Il survient à travers les buissons, comme répondant à l'appel. Il approche, inexorable, levant haut les pattes, rapide mais ne courant pas. Un mot qu'elle ne tardera pas à apprendre : foulée. Il est bâti à la perfection : de longues pattes, un ample poitrail, vêtu pour le froid de pans de fourrure grise. Il vient tout près du grillage et se campe sur place pour la regarder, les yeux dans les yeux, regard d'un jaune sans mélange. Museau allongé, truffe frémissante, courte crinière. Un chien d'avant l'invention des chiens. Le dieu de tous les chiens. La créature est si belle que Rachel peine à comprendre ce qui s'offre à sa vue. Lui, en revanche, la reconnaît. Cela fait deux millions d'années qu'il voit et flaire des animaux comme elle. Il reste piété là. Yeux jaunes cerclés de noir. Ses pensées inconnaissables. Elle se tient au grillage mais le grillage a presque disparu ; elle est suspendue en l'air, accrochée comme une tendre offrande. Dans un instant il sera sur elle.
Rachel, endormie, a cessé de respirer. La neige tombe sur le toit de la cabine et sur des hectares de ténèbres ; dans le bureau, l'ordinateur clignote lentement, emmagasinant courriels et données ; la saison des élans est ouverte. La tanière de Chief Joseph a été désertée et la meute, nomades de l'hiver, se déplace en file indienne à travers les terres où pousse le bitterroot. Son passeport britannique se trouve dans sa poche de veste et sa mère, qui n'est plus ni utile ni valide, est en train de mourir au loin, très loin. Dans le rêve, le loup la dévisage. Les yeux jaunes, purs. Un mystique de la réserve lui a un jour demandé de décrire le sentiment de communion de cette toute première fois. Qu'avait-elle éprouvé dans son cœur ? Il espérait par là se faire un peu d'argent ; elle était arrivée depuis peu, peut-être allait-elle lui acheter un de ses sachets de fourrure, une amulette en cuir, un croc. Je ne crois pas à ce à quoi vous croyez, lui a-t-elle répondu.
Qu'éprouve-t-elle ? Une angoisse pré-érotique. Le cœur sous sa poitrine tressaute, diffuse une odeur de sang. Elle lâche le grillage, reprend pied sur le sol. La tête du loup s'abaisse, regard de nouveau horizontal de ses yeux qui ont la pureté de l'or et ne connaissent pas le chagrin. Puis il déverrouille son extraordinaire mâchoire. À l'intérieur, un lustre de tranchant, de blancs croissants, des arêtes, des babines plissées de noir. Une longue langue déroulante. Dans le cerveau de la fillette, un signal évolutionniste se déclenche. Ce qu'implique semblable gueule. Elle recule, tourne les talons et, poings serrés, fait quelques pas précautionneux le long du treillis. Le loup croise les pattes avant, pivote et emprunte un chemin parallèle de l'autre côté du grillage. Longue forme grise, tête inclinée vers elle, l'observant d'un œil. Elle s'arrête, il s'arrête. Elle se retourne lentement pour repartir dans l'autre sens. Il croise les pattes avant, fait demi-tour et la suit. Un écho ou un miroir. Elle s'immobilise. Qu'est-ce que tu fais ? dit-elle. Les oreilles se dressent, s'orientent vers l'avant. Elle se met à courir le long de la clôture sur le sol glissant de la forêt, sur les aiguilles et les branches. Elle est preste. Mais il est là, courant à sa hauteur, exact, changeant de direction quand elle le fait, rebroussant chemin. Elle court à toutes jambes à travers le parc de Setterah, au long de la clôture, et il court avec elle. Dans le sous-bois. Jusqu'à l'angle de l'enclos, où elle fait halte, hors d'haleine, et il est là qui la regarde. Qu'est-ce que tu fais ? demande-t-elle.
Mais elle le sait déjà. Les strates du sommeil se dissipent. Le radio-réveil lui hurle aux oreilles, la station KIYE, un rock des années quatre-vingt. Elle a froid à une épaule qui n'était pas sous les épaisses couvertures. Son cerveau est en train de se remettre en route. Cette créature issue des ténèbres extérieures - portée par sa réussite géographique, par les mythes et par l'horreur, chassée avec les armes de chaque époque, hache de pierre, épieu, piège à mâchoires et fusil semi-automatique - jouait.
1
Cinq heures du matin, heure des Rocheuses. Kyle va la conduire à l'aérodrome, d'où elle prendra la navette pour Spokane. Allongée sous les couvertures, elle prête l'oreille à la neige qui glisse doucement du toit et des branches. Setterah Keep, un monde évanoui. Enfant, elle raffolait d'y aller à l'occasion des anniversaires. Jusqu'à ce que la loi de 1981 entraîne la fermeture de beaucoup de parcs, dont celui-là. Mais on devait bien savoir, même un siècle plus tôt, que ces enclos étaient trop exigus, qu'ils conduisaient à l'aliénation. Après un café et une douche, quand elle est bien réveillée, elle téléphone à Binny et lui rappelle son heure d'arrivée. Oui, jeudi. Oui, pour dîner, si ça ne bouchonne pas trop. Puis, chose inhabituelle, elle raconte son rêve à sa mère. Non, dit celle-ci. Non, ce n'était pas un rêve. Il y a eu des loups là-bas pendant un temps. Tu ne te rappelles pas ? Toi et les autres gosses aviez coutume de les asticoter. L'un d'eux s'est échappé, ça a fait tout un foin.
etoile
Le comte n'est pas chez lui quand Rachel se présente à Pennington Hall. Sa secrétaire personnelle l'a prévenue qu'on ne peut guère compter sur lui, qu'il n'honore qu'une partie de ses rendez-vous. Prérogative de la fortune et de l'excentricité. Le trajet de Londres a duré huit heures : des bouchons autour de l'aéroport et sur le périphérique nord, un accident au sud de Kendal, toutes les voies bloquées jusqu'à ce que l'hélicoptère puisse se poser pour prendre en charge les motards dans un sale état. Comme toujours, on circule lentement sur le réseau secondaire du comté : chaussées en pierres sèches et touristes qui se traînent. Un glissement de terrain dans un des cols a occasionné la fermeture de la route, si bien qu'elle doit faire demi-tour à hauteur de la barrière pour emprunter l'itinéraire plus long par le bord du lac et les vallées occidentales. Les reliefs gagnent en hauteur, leurs pentes couvertes de fougères sèches couleur rouille. Des saillies granitiques sous des nuages qui s'amoncellent. Elle règle les essuie-glace sur intermittent, mais la pluie est soit trop forte, soit trop fine ; tantôt les lames de caoutchouc crissent sur le pare-brise, tantôt elle ne voit plus rien. Le GPS recalcule, lui dit de faire demi-tour, de repartir par où elle est venue. Elle l'éteint et achète une carte dans un village. Elle ne connaît pas cette partie de la région, étant originaire de l'autre côté du massif qui la coupe en deux.
Elle est épuisée lorsqu'elle arrive enfin devant le portail du domaine, nauséeuse pour cause de décalage horaire s'ajoutant au café de la station-service. Toutefois, elle a encore l'esprit suffisamment alerte pour remarquer la beauté des lieux - le brun-roux de septembre se fondant dans les arbres, une lumière humide luisant sur les collines - et noter que le lac constituerait une bonne limite territoriale si l'endroit était toujours à l'état sauvage. Mais ce n'est plus le cas depuis que la forêt primaire a été abattue. Le portail est une structure très travaillée en fer forgé et frappée d'armoiries. Elle s'arrête près de l'interphone, baisse sa vitre et prend une inspiration. Lande, tourbe, fougères, eau et tout ce que touche l'eau ; la myrrhe de l'automne. Elle s'est accoutumée aux épicéas et aux armoises, à l'odeur de légume rance de la papeterie en aval de la réserve. La signature aromatique de la Combrie est immédiatement reconnaissable : les phéromones des hautes terres.
Elle sort le bras pour appuyer sur la touche, mais voilà que le portail s'ouvre silencieusement. Elle est observée par vidéosurveillance. L'allée est longue et gravillonnée de frais, bordée de chênes. Elle passe devant un arbre si vieux et bouffi d'écorce que ses basses branches, soutenues par des étais de bois, pendent presque jusqu'au sol. Une poignée de chevreuils paissent aux abords. Sans broncher, ils lèvent la tête à son passage. Sous la pluie, le château de pierre rousse paraît réparé de bric et de broc et tout maculé de sang. Un lierre hirsute en escalade la façade. Cependant, pour un bâtiment de cette taille et de cet âge, il est loin du délabrement. Les créneaux sont intacts, les croisées ont été remplacées à grands frais. Apparemment Thomas Pennington n'a pas connu de moments difficiles, droits de succession ou impositions insurmontables. L'édifice n'a visiblement pas été victime de la commutation démocratique, à la différence de tant d'autres immenses propriétés campagnardes. Peut-être que le jardin et la maison sont ouverts au public, ou qu'un lucratif salon de thé se cache quelque part derrière le labyrinthe, bulbes et boutures au détail, location pour mariages, les expédients habituels. À moins que le portefeuille boursier du comte n'ait été intelligemment réactualisé et qu'il ne dispose de comptes offshore. En tout cas, la bâtisse est impressionnante. Rachel se gare sur le côté de la tour, à côté d'une petite MG bleue et d'une fourgonnette. Elle descend, fait quelques étirements. L'atmosphère est humide et fraîche. Des freux donnent de la voix dans les arbres voisins. Les monts à l'arrière-plan auraient pu être érigés à des fins esthétiques - la vue est d'une incroyable beauté.
La porte principale est une solide menuiserie médiévale, toute lardée de gougeons, conçue pour soutenir un siège. Un lion en pierre trône de chaque côté, crinière mouchetée de lichen. Emprunter cette entrée semble incongru, mais il n'y en a pas d'autre, pas plus que d'écriteau à l'intention des fournisseurs. Elle appuie sur la sonnette, ce qui déclenche un tintement métallique à l'intérieur. Une femme entre deux âges lui ouvre, grassouillette, en tailleur bleu marine. Elle a le cheveu auburn, un teint d'ellébore, et ne porte ni fard ni bijoux. Une apparence on ne peut plus anglaise, mais d'une Angleterre remontant à soixante-dix ans en arrière. Il lui manque une meute à ses pieds, se dit Rachel, ainsi qu'un fusil de chasse cassé au creux du bras - l'incarnation complète s'est probablement vue dans le passé. La femme se présente : Honor Clark, secrétaire du comte. Rachel lui serre la main.
Vraiment navrée de ce retard. Le vol a été repoussé. Il neigeait à Spokane. Nous sommes restés longtemps en bout de piste, si bien qu'il a fallu pulvériser de nouveau l'avion. J'ai failli rater ma correspondance. Ensuite, la route jusqu'ici... J'espère ne pas l'avoir fait trop attendre.
Vos excuses n'ont pas lieu d'être. Il n'est pas ici.
J'ignore où il se trouve en ce moment, explique Honor Clark. La Land Rover n'est pas là, ce qui n'augure rien de bon, si ce n'est qu'il se trouve à l'intérieur du domaine. Je m'en vais dans une heure. Souhaitez-vous entrer ?
Rachel regarde sa montre.
Euh. Oui. Merci.
Elle franchit le seuil pour suivre la femme dans un vaste hall sans ostentation, puis le long d'un corridor orné de portraits de cerfs, de toiles de Heaton Cooper et de quelques abstraits d'un goût sûr. Elle est introduite dans un grand salon renfermant un mobilier recherché, un fauteuil Bauhaus, des cabinets à verrerie, des bibliothèques, ainsi qu'un immense âtre en pierre. Le feu n'est pas allumé, mais il fait bon dans cette pièce exempte de vents coulis médiévaux.
Écoutez, j'ai bien peur de ne pouvoir vous proposer de dîner. Monsieur a quelque chose ce soir à Windermere, aussi dînera-t-il dehors. Nous n'avons pas d'invités cette semaine - le chef est en congé.
Ne vous souciez pas pour moi.
Comme je disais, je doute qu'il ait un moment avant de devoir sortir.
Oui. Cependant, j'avais rendez-vous. Je devrais peut-être attendre.
La secrétaire hoche la tête et laisse retomber les mains.
Vous avez dit n'avoir pas besoin d'un hôtel, je ne vous ai donc rien réservé.
Non. Je loge chez des parents.
Vous êtes d'ici ? Je ne perçois aucun accent.
J'ai été absente un bon moment.
Ah, je comprends.
Honor Clark l'invite à s'avancer à l'intérieur de la pièce. Rachel prend place sur la méridienne près de la cheminée vide. Tapissée d'une chatoyante soie de Chine et dans un état proche de la perfection. Son pantalon est tout plissé. L'étiquette qui se trouve à l'intérieur de la ceinture lui irrite le bas du dos, mais elle a omis de l'arracher pendant le vol ou le trajet en voiture. Cela faisait plus d'un an qu'elle n'avait pas porté ce type de pantalon, depuis le colloque au Minnesota, où elle avait prononcé le discours inaugural, où elle avait trop bu au bar de l'hôtel en compagnie de Kyle et d'Oran, où elle avait eu une prise de bec avec le président de la CBI et couché une nouvelle fois avec Oran avant de repartir un jour plus tôt que prévu. Pas exactement couverte d'opprobre, mais pas loin. Dans les bars et les restaurants de Kamiah que fréquentent en fin de semaine les gens qui travaillent au centre, le code vestimentaire des deux sexes se borne au jean et aux brodequins. Elle n'a pas pris de douche depuis qu'elle a quitté le centre ; toute trace de déodorant a disparu. Jamais auparavant elle n'a été reçue à ce niveau de la société, cela dans aucun pays. Même par-delà le gauchissement des fuseaux horaires et le sentiment de déjà-vu du retour au pays, la chose est profondément troublante. Honor Clark se dirige vers le buffet.
Bon, eh bien, je vais veiller à ce que vous ne manquiez de rien, puis je vous laisserai. Voulez-vous un sherry ?
Oui, très bien.
Doux ou sec ?
Sec ?
La secrétaire prélève une carafe de cristal taillé, en ôte le bouchon et verse un épais liquide topaze. Les tapis qu'elle foule ont des motifs élaborés, dans les tons prune et bleu canard, chacun d'eux valant sûrement des cents et des mille. Là-bas au centre, le bungalow de Rachel est équipé de meubles en kit et de sols en lino. De tasses en plastique délavé frappées du logo de Chief Joseph. L'ensemble tiendrait sinon dans cette grande pièce tendue de soie, du moins assurément dans cette aile. C'est comme si une espèce d'expérience dickensienne avait cours, à ceci près qu'il n'y aura pas de charitable prise en charge non plus que d'ascension sociale. Le rôle qui lui sera réservé n'a pas encore été défini. Un consultant ? Un défenseur attitré ? Un genre de spécialiste auquel on s'en remet soudain dans les moments d'extravagantes foucades écologistes ? On lui met dans la main un fragile verre en cloche, empli de sherry. Honor Clark se dirige vers la porte.
Je repasserai avant de partir. J'ai encore quelques coups de téléphone à donner et quelques détails à régler. S'il arrive, je vous l'envoie. Mais, comme je disais, c'est peu probable. Cela va aller d'ici là ?
Oui. C'est parfait. Merci.
Et la femme est partie retrouver l'opulence lambrissée des corridors du manoir, retrouver la chambre d'où elle organise les abortives allées et venues du comte. Au débouché d'un nuage, le soleil inonde le salon de cette lumière mouillée de la région des lacs. Rachel prend une petite gorgée de sherry. Il est gouleyant, étonnamment plaisant. Aucun arrière-goût de poussière ni de liège moisi. Elle vide le verre rapidement, puis se lève et traverse la pièce.
De l'autre côté des hautes fenêtres, le domaine s'étend sur des kilomètres. Il s'agit aujourd'hui de la plus vaste propriété privée d'Angleterre. Fort peu de sa superficie a été cédé. En fait, c'est tout le contraire. Thomas Pennington est propriétaire de la majeure partie des surfaces boisées privées de la région, de fermes, la plupart inoccupées, exception faite des terrains banaux. À l'horizon, les collines bleutées moutonnent jusqu'aux pics chauves. Au bas de la pelouse en pente, au bord du lac, une structure en bois pour la pratique du reiki - peut-être un des hobbies de rechange du comte, et assurément moins risqué que l'ULM, qui, comme chacun sait, faillit lui être fatal et coûta la vie à sa femme.
La surface du lac réfléchit une nébulosité compliquée. Sur une île proche du rivage opposé se dresse une folie en pierre rousse, modèle réduit du manoir. Un minuscule canot rame dans cette direction, traçant un V à peine marqué sur les eaux ardoise. Le littoral, hideux et nucléaire, se trouve à une vingtaine de kilomètres vers l'ouest. Quelque part dans l'entre-deux, derrière les arbres de l'automne, se trouve l'enceinte.
On lui a fait parvenir des cartes du domaine. En termes d'espace, le raisonnement est vite fait : il s'agit d'une des rares étendues où pareil programme soit envisageable. La récente loi sur le confinement du gibier a donné licence au comte pour un tel projet. Nul doute qu'il ait usé de son influence pour la faire voter. En ce qui concerne l'enceinte, les travaux ont commencé. Les moyens financiers sont apparemment illimités. Ce qu'il n'a pas, ce qui lui manque, c'est elle - l'expert indigène.