+ Un scorpion en février - Guillermo Fadanelli
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Guillermo Fadanelli Un scorpion en février

Guillermo Fadanelli - Un scorpion en février
traduit de l'espagnol par Nelly Lhermillier

« Un scorpion en février »,
de Guillermo Fadanelli

Manuel examina l'intérieur de son réfrigérateur. La laitue prenait peu à peu une couleur étrange et le poisson le regardait à travers ses yeux morts. Il ne l'avait pas payé cher, mais n'avait jamais su comment le faire cuire. Aussi l'avait-il abandonné dans le congélateur, l'exposant au givre qui avait lentement recouvert ses écailles chatoyantes. Il ne fallait pas se lamenter davantage pour un réfrigérateur si peu rempli. Avec l'aide de Dieu, sa vie allait changer pour toujours, c'était l'affaire de quelques heures.
Écouter les nouvelles l'accablait. Toujours les mêmes stupidités. Un vol, un assassinat, un homme politique accusé de corruption. Il aimait mieux les émissions comiques que les sportives. Pour Manuel, les sportifs célèbres étaient mesquins, indifférents à la souffrance humaine. Alors que pour faire rire les gens simples il fallait, en plus d'être drôle, avoir bon cœur.
«Pour les prochaines vacances, ma femme me demande de l'inviter dans un endroit où elle n'a jamais mis les pieds. C'est bien, lui dis-je, je vais t'emmener à la cuisine.»
Manuel éclata de rire. Un rire thérapeutique qui relâcha ses muscles tendus, son esprit obscurci par l'arrivée imminente du futur. Il avait bien besoin de se concentrer sur le présent, sur la voix artificieuse qui à ce moment sortait de son téléviseur.
«Maman, laisse-moi sortir regarder l'éclipse.  —D'accord mon fils, mais ne t'approche pas trop.»
Jamais auparavant il n'avait eu une arme, mais ses mains ne trouvèrent pas étrange le poids du colt 45. Il avait attendu plus de vingt ans que le syndicat récompense son travail par un crédit ou un poste définitif dans l'organigramme. Il avait assisté à tous les meetings que la direction avait organisés pour faire pression sur l'entreprise ou intimider le gouvernement en place. Il avait été arrêté deux fois pour avoir causé des dégâts à des propriétés privées et il avait même eu une côte cassée pendant une bagarre avec les ouvriers d'une entreprise de mise en bouteilles. Il avait fait les exténuants tours de garde
nocturne qu'on lui confiait par habitude, quand le syndicat se déclarait en grève. Il était allé jusqu'à donner la moitié de son salaire une fois que la grève avait duré plusieurs semaines de plus que prévu. Après s'être sacrifié comme personne pour la cause ouvrière, il n'aurait jamais imaginé se retrouver dans un tel état de pauvreté. Un colt 45 à canon long pourrait peut-être compenser en quelques minutes ce à quoi son syndicat n'avait pu remédier en tant d'années.
«Papa, c'est quoi l'écho? — C'est le seul capable de répondre à ta mère.»
La veille, il avait noté sur une feuille les étapes qu'il devrait suivre pour attaquer le magasin de matériel photo. Il avait également dessiné une carte simple, avec le trajet qu'il allait parcourir une fois qu'il aurait le butin dans les mains. Il connaissait par cœur le modèle des appareils photo qu'il voulait voler. Si tout se passait bien, le montant de l'attaque à main armée pouvait s'élever à quarante mille pesos. Il ne lui serait pas difficile d'effrayer l'employée. Il suffirait de la regarder droit dans les yeux pour lui faire comprendre qu'il était prêt à lui mettre une balle dans le ventre : «T'énerve pas, brunette. C'est pas la peine de mourir pour défendre des choses qui t'appartiennent pas.»
Il mit plus d'une heure, de chez lui, pour se rendre au quartier Roma. À trois heures de l'après-midi il se trouvait à quelques mètres de son but. À cette heure, des centaines de milliers d'estomacs commençaient à produire des liquides amers. Il pouvait entendre le gargouillement des boyaux des personnes qui marchaient à côté de lui d'un pas pressé, ayant à l'esprit l'image d'un succulent poulet rôti. Manuel s'arrêta pour regarder un groupe d'employés entrer au restaurant Le Rossignol et s'installer en souriant autour d'une table. Combien pouvait coûter un bon repas qui incluait un œuf avec le riz? Son nez huma le parfum de la nourriture qu'on venait de préparer. Cela faisait un jour entier qu'il n'avait pas mangé. «Qu'est-ce que ça peut me faire? Le cerveau fonctionne mieux quand on a l'estomac vide», s'encouragea-t-il sans savoir d'où il avait tiré de telles connaissances.
À trois heures et quart il entra dans le magasin de matériel photo. L'employée feuilletait un album sur le comptoir. C'était une femme de petite taille qui portait des chaussures à hauts talons pour regarder ses clients face à face. Elle avait les cheveux de la couleur de la sapotille et des mains trop petites. Manuel ne s'aperçut pas que sur un côté de la porte d'entrée un homme obèse tentait d'extraire le rouleau de pellicule de son vieil appareil Yashica. Ce fut une douloureuse négligence due à une erreur de perspective. Où qu'on se trouve sur le trottoir, il était impossible de distinguer la silhouette d'une personne située dans ce coin du magasin. Avec un calme apparent Manuel posa une mallette noire sur le comptoir, juste à côté de l'album cartonné que feuilletait l'employée. Il prit une profonde respiration, comme un plongeur qui s'apprête à rester dans l'eau des secondes interminables, et mit la main dans la mallette, ajustant ses doigts en sueur sur le colt métallique.
— Vous avez un problème, monsieur? demanda la femme, surprise par les exercices respiratoires de Manuel.
— T'énerve pas. Ça vaut pas la peine de mourir pour ce qui t'appartient pas, dit-il en pointant son arme sur les seins à peine dessinés de l'employée. Si ce n'était pas exactement les mots qu'il avait préparés pour l'attaque, l'énergie avec laquelle il les prononça le firent se sentir un vrai malfaiteur. Il tourna le canon de son pistolet et le pointa sur l'homme qui tenait le Yashica.
— Et vous, qu'est-ce que vous foutez là? Approchez-vous!
Manuel se sentait un pouvoir suffisant pour faire face à n'importe quelle situation. À ce moment il aurait pu affronter tout un peloton. Il ordonna au type d'aller se mettre derrière le comptoir à côté de l'employée. Alors il le reconnut. Était-il possible qu'il fût en train de pointer son revolver sur un membre des Polivoces, ce duo de comiques qu'il admirait le plus depuis son enfance? Impossible de le confondre. Un visage ancré dans sa mémoire pour le restant de ses jours, grâce aux milliers d'émissions dans lesquelles il l'avait vu jouer et divertir le public. Qui plus est : pour le vingtième anniversaire du syndicat, Manuel s'était proposé au comité organisateur de la fête pour imiter Gordolfo Gelatino, l'un des personnages que le Polivoz Eduardo Manzano avait interprété avec le plus de succès. Manuel ne chantait pas faux. Il n'était pas non plus maladroit pour bouger les bras ou les sourcils, et il avait un don naturel pour faire rire les autres.
Il n'était pas encore sorti de sa surprise que l'employée, mettant à profit la hauteur de ses talons, se pencha par-dessus le comptoir et, de ses petites mains, saisit le revolver qui la visait entre les seins. Elle avait essayé de profiter de la distraction du voleur pour lui arracher son arme. Ce fut une bêtise. Manuel, désespéré, profita de sa proximité pour lui ouvrir la tempe d'un énergique coup de tête. Ni la présence du Polivoz ni l'audace de la femme n'entraient dans ses prévisions. Sa bravoure inusitée se transforma soudain en crainte, en mauvais pressentiments. Il décida de ficher le camp. Il fit demi-tour, remettant d'un geste le pistolet dans sa mallette, mais avant d'avoir seulement fait le premier pas une balle l'atteignit aux poumons, lui brisant les côtes. Qui avait tiré sur lui? Étalé par terre, il entendit la voix d'un homme qui disait des paroles apaisantes à l'employée hystérique : «Mademoiselle, calmez-vous. Il n'y plus rien à craindre maintenant.» C'était la voix de son héros. Une voix étouffée par les années, mais toujours reconnaissable. Pourquoi les comiques portent-ils des armes? Leur devoir n'est-il pas de faire rire les gens simples? Avec tout ce sang qui sortait de sa bouche, il lui serait bien difficile de lui expliquer, de lui raconter que pour le vingtième anniversaire du syndicat il l'avait imité, et que cela lui avait valu l'approbation, les applaudissements de ses camarades. Il sentit plusieurs mains le toucher. Il s'éleva dans les airs. Il entendit le murmure de personnes qui s'agitaient comme des mouches autour de lui. Il cessa d'avoir des sensations. Les yeux du poisson couvert de givre se firent de plus en plus grands. Combien pouvait coûter un bon repas qui incluait un œuf avec le riz?