+ Euphoria - King Lily
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King Lily Euphoria

"Euphoria" de Lily King,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laurence Kiefé.

1

Au moment où ils quittaient les Mumbanyo, quelqu'un leur lança quelque chose. Un objet qui se mit à flotter derrière le canoë. Un objet brun pâle.
« Encore un bébé mort », dit Fen.
Il lui avait déjà cassé ses lunettes à l'époque, et elle ne savait pas s'il plaisantait.
Devant eux, bordée d'une épaisse végétation vert foncé, s'ouvrait la trouée sinueuse où allait s'enfoncer le bateau. Elle se concentra dessus. Elle ne se retourna plus. Les quelques Mumbanyo présents sur la plage chantaient pour eux en frappant le gong des morts mais elle refusa de les regarder une dernière fois. Régulièrement, quand les quatre rameurs - debout, interpellant les leurs encore à terre ou hélant les autres embarcations - plongeaient leurs pagaies à l'unisson, un petit souffle de vent giflait sa peau moite. Ses lésions se resserraient en picotant, comme pressées de cicatriser dans cette bouffée d'air sec. Le vent tombait, soufflait, tombait, soufflait. Le décalage entre la sensation et sa perception lui fit comprendre que sa fièvre était en train de remonter. Les rameurs s'interrompirent pour égorger une tortue à cou de serpent et ils la hissèrent à bord alors qu'elle se débattait encore. Dans son dos, Fen fredonna un chant funèbre pour l'animal, si bas qu'elle fut la seule à l'entendre.
Un bateau à moteur les attendait à l'endroit où le Yuat se jette dans le Sepik. À bord, outre le pilote, un nommé Minton que Fen avait connu à Cairns, il y avait deux couples de Blancs. Les femmes étaient vêtues de robes habillées et de bas de soie, les hommes en smoking. Puisqu'ils ne se plaignaient pas de la chaleur, c'était qu'ils vivaient là, les hommes supervisant sans doute le travail dans des plantations ou des mines ou bien faisant respecter les lois conçues pour les protéger. Au moins, il ne s'agissait pas de missionnaires. Aujourd'hui, un missionnaire lui aurait été insupportable. L'une des femmes avait des cheveux dorés et brillants, l'autre des cils pareils à des fougères noires. Munies chacune d'une pochette brodée de perles. La blancheur lisse de leurs bras paraissait artificielle. Elle avait envie de toucher celle qui était la plus proche, de relever sa manche pour vérifier jusqu'où montait le blanc, exactement comme ses tribus, partout où elle était allée, avaient eu besoin de la toucher quand elle débarquait. Elle vit la pitié dans le regard de ces femmes lorsque Fen et elle montèrent à bord avec leurs sacs crasseux et le paludisme au fond des yeux.
Le moteur démarra brusquement avec un bruit si agressif qu'elle se plaqua les mains sur les oreilles, comme une enfant. Elle vit Fen tressaillir, prêt à réagir de la même façon ; elle sourit automatiquement mais, contrarié qu'elle eût remarqué son geste, il s'éloigna pour parler à Minton. Elle s'assit sur le banc à l'arrière avec les femmes.
« Qu'est-ce qu'on fête ? » demanda-t-elle à Tillie, celle à la chevelure d'or. Si elle avait eu des cheveux pareils, les indigènes n'auraient jamais cessé de les toucher. Impossible de faire du terrain avec ces cheveux-là.
Elles parvinrent à entendre ce qu'elle disait, malgré le bruit du moteur. Elles se mirent à rire.
« C'est le réveillon de Noël, ma pauvre fille. »
Elles avaient déjà bu, même s'il n'était guère plus de midi et elle aurait mieux accepté toute cette condescendance si elle n'avait pas été vêtue d'une robe de coton sale, passée par-dessus le pyjama de Fen. Elle était couverte de plaies, elle s'était blessée récemment la main sur une épine de sagoutier, elle avait une faiblesse dans la cheville droite, la vieille névrite des îles Salomon dans les bras et une démangeaison cuisante entre les orteils, qu'elle espérait ne pas être une nouvelle attaque de gale. En temps normal, tant qu'elle travaillait, elle tenait ses petites misères à distance mais devant ces femmes avec leurs perles et leurs soieries, elles faisaient un retour en force.
« Tu crois que le lieutenant Boswell sera là ? demanda Tillie à l'autre femme.
- Elle le trouve divin. » Celle-là, Eva, était plus grande, imposante, sans bague au doigt.
« C'est pas vrai. C'est toi, répliqua Tillie.
- Mais toi, tu es une femme mariée, ma chérie.
- Ce n'est pas parce qu'on a la bague au doigt qu'on devient aveugle, dit Tillie.
- À moi, ça m'est égal. Mais certainement pas à ton mari. »
Dans sa tête, Nell était en train d'écrire :
- ornementation cou, poignets et doigts
- peinture uniquement sur le visage
- accentuation des lèvres (rouge foncé) et des yeux (noircis)
- hanches soulignées par une taille cintrée
- dialogues de rivales
- objet valorisé, l'homme ; pas tant le posséder qu'être capable de le séduire
Elle était incapable de se refréner.
« Êtes-vous allée étudier les indigènes ? lui demanda Tillie.
- Non, elle arrive tout droit d'une soirée dansante au Casino flottant ! » Eva était celle qui avait l'accent australien le plus prononcé, comme celui de Fen.
« Oui, répondit Nell. Depuis juillet. Je veux dire, juillet d'il y a un an, pas le dernier.
- Un an et demi le long de ce petit affluent perdu ? s'exclama Tillie.
- Seigneur ! dit Eva.
- D'abord un an dans les montagnes au nord d'ici, avec les Anapa, expliqua Nell. Et puis cinq mois et demi chez les Mumbanyo plus haut sur le fleuve. Nous sommes partis vite. Je ne les aimais pas.
- Les aimer ? dit Eva. J'aurais pensé que conserver sa tête sur les épaules constituerait un objectif plus raisonnable.
- Ils sont cannibales ? »
Il était dangereux de leur répondre franchement. Elle ignorait l'identité de leurs compagnons.
« Non. Ils comprennent et respectent parfaitement les nouvelles lois.
- Elles ne sont pas nouvelles, dit Eva. Ça fait quatre ans qu'elles existent.
- Je pense que pour une tribu ancienne, tout paraît nouveau. Mais ils y obéissent. » Et imputent leur manque de chance au manque d'homicides.
« Ils en parlent ? » demanda Tillie.
Elle se demanda pourquoi tous les Blancs posaient des questions sur le cannibalisme. Elle pensa à Fen de retour après dix jours de chasse et à sa malheureuse tentative de lui dissimuler la vérité. J'en ai goûté, finit-il par bredouiller. Et ils ont raison, ça a vraiment le goût de porc pourri. C'était une plaisanterie des Mumbanyo, les missionnaires avaient le goût de porc pourri.
« Ils en parlent avec beaucoup de nostalgie. »
Les deux femmes, même Eva l'impudente, eurent un mouvement de recul.
Puis Tillie demanda : « Vous avez lu le livre sur les îles Salomon ?
- Où tous les enfants forniquaient dans les buissons ?
- Eva !
- Je l'ai lu. » Là, Nell ne put se retenir. « Ça vous a plu ?
- Oh, je ne sais pas, répondit Tillie. Je ne comprends pas pourquoi on fait autant de tapage autour de ce livre.
- On fait du tapage ? » dit Nell. Elle n'avait eu aucun écho de sa parution en Australie.
« Plutôt. »
Elle avait envie de demander qui et pourquoi mais l'un des hommes approchait avec une bouteille de gin géante, prêt pour une nouvelle tournée.
« Votre mari affirme que vous ne souhaitez pas boire », lui dit-il d'un ton d'excuse, car il n'avait pas de verre pour elle.
Fen lui tournait le dos mais elle devinait l'expression de son visage rien qu'à la façon dont il se tenait légèrement voûté, les talons levés. Il compensait ses vêtements froissés et sa bizarre profession par un regard aussi noir que viril. Il ne se permettrait un petit sourire que s'il était l'auteur de la plaisanterie.
Fortifiée par quelques gorgées, Tillie poursuivit son interrogatoire : « Et qu'est-ce que vous allez écrire sur ces tribus ?
- C'est encore un gros fouillis dans ma tête. En fait, je ne sais plus rien tant que je ne me retrouve pas devant ma table de travail à New York. » Elle avait conscience d'avoir elle aussi envie de se lancer dans la compétition, d'établir sa supériorité sur ces jolies femmes bien propres en faisant surgir un bureau à New York.
« Est-ce l'endroit vers lequel vous vous dirigez, votre bureau ? »
Sa table de travail. Son bureau. La fenêtre en diagonale qui donnait sur l'intersection d'Amsterdam et de la 118e. Parfois, la distance se transformait en terrible claustrophobie. « Non, nous nous rendons dans le Victoria, pour étudier les aborigènes. »
Tillie fit la moue. « Ma pauvre petite. Vous avez déjà l'air suffisamment mal en point comme ça.
- On peut vous dire là immédiatement tout ce que vous avez besoin de savoir sur les abos, dit Eva.
- La dernière tribu, ça n'a duré que cinq mois. » Elle ne voyait pas comment les décrire. Fen et elle n'avaient été d'accord sur rien en ce qui concernait les Mumbanyo. Il l'avait dépouillée de toutes ses opinions. Elle s'étonnait maintenant de ce vide. Tillie la regardait avec l'inquiétude insondable de la personne ivre. « Parfois, on peut tomber sur une culture qui vous brise le cœur, finit-elle par dire.
- Nellie, l'appela Fen. Minton dit que Bankson est encore ici. » D'un geste de la main, il désigna l'amont du fleuve.
Bien sûr qu'il est là, pensa-t-elle, mais elle répondit : « Celui qui a volé ton filet à papillons ? » Elle essayait de se montrer enjouée.
« Il n'a rien volé du tout. »
Qu'avait-il raconté précisément ? C'était sur le bateau au retour des îles Salomon, lors d'une de leurs premières conversations. Ils étaient en train de papoter sur leurs vieux professeurs. Haddon m'aimait bien, avait dit Fen, mais c'est à Bankson qu'il a offert son filet à papillons.
Bankson avait bouleversé leurs plans. Ils étaient arrivés en 1931 pour étudier deux tribus de Nouvelle-Guinée. Mais, parce que Bankson était sur le Sepik, ils étaient partis vers le nord, à l'assaut des montagnes, chez les Anapa, avec l'espoir que, lorsqu'ils redescendraient un an après, il serait ailleurs et qu'ils pourraient se pencher librement sur les tribus du fleuve, dont les cultures, moins isolées, étaient riches de traditions artistiques, économiques et religieuses. Mais il était encore là, alors ils étaient partis dans la direction opposée, loin de lui et des Kiona qu'il étudiait, vers le sud en suivant un affluent du Sepik qui s'appelait le Yuat, où ils avaient découvert les Mumbanyo. À la fin de la première semaine, elle avait compris que cette tribu était une erreur mais il lui avait fallu cinq mois pour convaincre Fen de quitter les lieux.
Fen la rejoignit. « On devrait aller le voir.
- Ah bon ? » Il n'avait jamais suggéré une chose pareille. Pourquoi maintenant, alors qu'ils avaient déjà pris leurs dispositions pour aller en Australie ? Il s'était retrouvé à Sydney avec Haddon, Bankson et le filet à papillons quatre ans auparavant et, d'après elle, aucun d'eux n'avait particulièrement apprécié l'autre.
Les Kiona de Bankson étaient des guerriers, les maîtres du Sepik avant que le gouvernement australien ne sévisse, divisant les villages, leur allouant des parcelles de terre dont ils ne voulaient pas, jetant les rebelles en prison. Les Mumbanyo, eux-mêmes de farouches combattants, narraient les prouesses des Kiona. C'était la raison pour laquelle il voulait rendre visite à Bankson. La tribu est toujours plus verte de l'autre côté du fleuve, tentait-elle souvent de lui dire. Mais il était impossible de ne pas être jaloux des peuples des autres. Tant qu'elle n'était pas minutieusement décrite, la tribu sur laquelle on travaillait ne ressemblait à rien.
« Tu crois qu'on le verra à Angoram ? » demanda-t-elle. Ils ne pouvaient pas partir se balader sur les traces de Bankson. Ils avaient pris la décision d'aller en Australie. Il leur restait de quoi vivre six mois et s'installer au milieu des aborigènes leur demanderait déjà plusieurs semaines.
« Ça m'étonnerait. Je suis sûr qu'il évite les postes gouvernementaux. »
La vitesse du bateau contribuait à la perturber. « Il faut que nous attrapions cette pinasse pour Port Moresby demain, Fen. Les Gunaï sont une bonne option pour nous.
- Tu pensais aussi que les Mumbanyo étaient une bonne option pour nous, quand on se dirigeait par là-bas. » Il fit cliqueter les glaçons dans son verre vide. Il paraissait prêt à ajouter quelque chose mais il repartit vers Minton et les autres hommes.
« Mariés depuis longtemps ? s'enquit Tillie.
- Deux ans en mai, répondit Nell. La cérémonie s'est déroulée la veille du jour où on a débarqué ici.
- Chouette lune de miel. »
Elles se mirent à rire. La bouteille de gin tourna à nouveau.
Durant les quatre heures et demie qui suivirent, Nell observa les couples endimanchés boire, badiner, rire, se taquiner, se blesser, s'excuser, se séparer, se retrouver. Elle observa leurs jeunes visages mal à l'aise, vit à quel point leur assurance manquait d'épaisseur, à quel point elle s'effaçait dès qu'ils pensaient que personne ne regardait. De temps en temps, le mari de Tillie tendait le bras pour montrer quelque chose à terre : deux garçons avec un filet, un paresseux accroché dans un arbre comme un sac dégonflé, un balbuzard regagnant son nid, un perroquet rouge imitant leur moteur. Elle s'efforçait de ne pas penser aux villages devant lesquels ils passaient, avec leurs foyers et leurs maisons surélevées, les enfants qui chassaient les serpents à la lance dans le chaume. Tous ces gens qu'elle manquait, les tribus qu'elle ne connaîtrait jamais et les mots qu'elle n'entendrait pas, l'inquiétude à l'idée qu'ils étaient peut-être précisément en train de rater la tribu qu'elle se devait d'étudier, un peuple dont elle saurait libérer le génie et qui libérerait le sien, un peuple dont les mœurs auraient un sens pour elle. Au lieu de cela, elle observait ces Occidentaux et elle observait Fen, le verbe haut face aux hommes, les interrogeant avec agressivité sur leur travail, réagissant avec méfiance quand ils l'interrogeaient sur le sien, quêtant son avis avant de la punir par quelques mots tranchants et un repli brutal. Il agit ainsi à quatre ou cinq reprises, rejetant sur elle ses frustrations, inconscient de sa propre attitude. Il n'avait pas fini de la punir pour avoir voulu quitter les Mumbanyo.
« Il est séduisant, votre mari, dites-moi, déclara Eva, quand personne ne pouvait l'entendre. Je parie qu'habillé, il a la classe. »
Le bateau ralentit, l'eau brillait rose saumon dans le coucher de soleil, et ils étaient arrivés. Trois gamins, des employés du port, vêtus de pantalons blancs, de chemises bleues et de casquettes rouges sortirent en courant de l'Angoram Club pour amarrer le bateau.
« Gaffe ! Gaffe ! aboya Minton en pidgin. Tout doux tout doux. »
Les garçons parlaient entre eux la langue de leur tribu, sans doute du tawai. Aux passagers qui descendaient du bateau, ils dirent « Bonsoir » avec un impeccable accent anglais. Jusqu'où allait leur connaissance de la langue anglaise ?
« Comment ça va ce soir ? demanda-t-elle au plus grand des trois.
- Très bien, merci m'dame. » Il la faisait penser à leur petit chasseur anapa, avec son assurance tranquille et sa volonté d'être souriant.
« C'est le réveillon de Noël, à ce qu'on m'a dit.
- Oui m'dame.
- Tu vas le fêter ?
- Oh oui m'dame. »
Les missionnaires étaient passés par là.
« Et qu'est-ce que tu espères avoir ? demanda-t-elle au deuxième par ordre de taille.
- Un filet à poissons, m'dame. » Même s'il s'efforçait de s'exprimer de façon brève et mesurée, comme l'autre garçon, il ne put s'empêcher de crier : « Comme celui que mon frère a eu l'année dernière.
- Et la première chose qu'il a attrapée c'était moi ! » s'exclama le plus petit des trois.
Les trois garçons se mirent à rire et leurs dents blanches brillèrent. À leur âge, la plupart des jeunes Mumbanyo n'avaient plus guère de dents, ils les avaient perdues en se battant ou en les laissant pourrir et celles qui restaient étaient tachées de rouge par les noix de bétel qu'ils mâchaient.
Au moment où l'aîné des garçons commençait ses explications, Fen l'appela de la passerelle. Les couples blancs, déjà à terre, paraissaient se moquer d'eux, cette femme vêtue d'un pyjama d'homme crasseux qui essayait de discuter avec les indigènes, et l'Australien barbu et décharné, susceptible ou pas d'avoir la classe, chancelant sous leurs bagages, qui appelait sa femme.
Elle souhaita aux garçons un joyeux Noël, ce qu'ils trouvèrent amusant, et ils lui souhaitèrent la même chose. Elle aurait aimé passer la nuit accroupie sur le quai avec ces garçons.
Fen, elle le vit, n'était pas fâché. Il fit passer leurs deux sacs sur son épaule gauche et lui offrit son bras droit comme si elle aussi portait une robe du soir. Elle glissa son bras sous le sien et il le serra avec autorité. Sous la pression, la douleur de la lésion qu'elle avait là se réveilla.
« C'est le réveillon de Noël, pour l'amour du ciel ! Faut-il que tu travailles en permanence ? » Mais sa voix était moqueuse, presque contrite. Nous sommes ici, disait le bras qui l'enlaçait avec fermeté. C'est fini avec les Mumbanyo. Il l'embrassa et cela aussi attisa la douleur mais elle ne se plaignit pas. Il ne l'aimait pas forte mais il ne l'aimait pas non plus faible. Bien des mois plus tôt, il s'était définitivement lassé des plaies et des maladies. Lorsque sa propre fièvre montait, il faisait des marches de soixante kilomètres. Quand un gros ver blanc s'installait sous la peau de sa jambe, il l'extrayait lui-même avec un canif.

On leur donna une chambre à l'étage. La musique montant de la salle à manger du club en dessous faisait vibrer les lattes du parquet.
Elle toucha un des lits jumeaux. Les draps blancs étaient raides et l'oreiller bien gonflé. Elle tira sur le drap du dessus pour le déborder et se glissa dessous. Ce n'était qu'un vieux lit de camp étroit mais elle eut l'impression d'un nuage, un nuage propre, lisse, amidonné. Elle sentit le sommeil, ce vieux sommeil si lourd, celui de son enfance, foncer sur elle.
« Bonne idée », dit Fen en ôtant ses chaussures. Il y avait aussi un lit tout prêt pour lui, mais il s'installa à côté d'elle et elle dut se mettre sur le côté, tournée vers lui, pour ne pas tomber. « L'heure de la procréation », annonça-t-il d'une voix chantante.
Il glissa les mains dans la culotte en coton de Nell, lui attrapa les fesses et vint coller le pubis de sa femme contre le sien. Nell pensa aussitôt à la façon dont elle collait ses poupées de papier l'une contre l'autre à l'époque où elle avait grandi mais sans se décider à les jeter. Mais ça ne fut pas efficace, alors il lui prit la main et la fit descendre ; dès qu'elle l'eut saisi, il posa sa propre main sur celle de Nell pour lui imprimer un mouvement de va-et-vient à un rythme qu'elle connaissait bien mais qu'il ne lui laissait jamais pratiquer de son propre chef. Très vite, la respiration de Fen s'accéléra en s'alourdissant, mais il fallut un long moment avant que le pénis ne montrât le moindre signe de raideur. Il ballottait sous leurs deux mains comme une méduse. De toute façon, ce n'était pas le bon moment. Elle était sur le point d'être indisposée.
« Merde, marmonna Fen. Putain de merde. »
La colère parut faire flamber quelque chose dans le bas de son corps et, brusquement, le sexe leur échappa, énorme, dur, violacé.
« Enfonce-le, ordonna Fen. Enfonce-le tout de suite. »
Il n'y avait pas à discuter avec lui, inutile de lui parler de sécheresse, de période, de fièvres récurrentes ou de lésions qui allaient se rouvrir en frottant contre les draps de lin. Ils allaient faire des taches de sang et les servantes tawai penseraient qu'il s'agissait de sang menstruel et seraient obligées de brûler les draps pour des raisons de superstition, ces magnifiques draps tout frais lavés.
Elle l'enfonça. Les rares endroits qui n'étaient pas douloureux étaient insensibles ou même morts. Fen se mit à pomper contre elle.
Lorsque ce fut terminé, il dit : « Et voilà ton bébé.
- Au moins une jambe ou deux », rétorqua-t-elle dès qu'elle fut sûre de sa voix.
Il se mit à rire. Les Mumbanyo croyaient qu'il fallait s'y prendre à plusieurs reprises pour faire tout un bébé. « On s'occupera des bras plus tard dans la soirée. » Il se tourna vers elle pour l'embrasser. « Et maintenant, préparons-nous pour cette fête. »

Il y avait un gigantesque arbre de Noël au fond de la salle. Il avait l'air vrai, comme si on l'avait envoyé du New Hampshire. La salle était bondée, surtout des hommes, des propriétaires et des contremaîtres, des pilotes de bateaux et des kiaps gouvernementaux, des chasseurs de crocodiles avec leurs taxidermistes malodorants, des négociants, des trafiquants et quelques pasteurs qui levaient bien le coude. Les jolies femmes du bateau étaient resplendissantes, chacune au centre d'un cercle d'hommes. Les domestiques tawai, en tablier blanc, apportaient du champagne. Ils avaient les membres longs, des nez longs et étroits, vierges de tout piercing ou scarification. Ils appartenaient, Nell en était sûre, à un peuple non guerrier comme les Anapa. Que se passerait-il si le gouvernement créait un poste sur le fleuve Yuat ? Pas question de nouer un tablier blanc autour de la taille d'un Mumbanyo. De quoi se retrouver le cou tranché à la première tentative.
Elle prit un verre sur un plateau qu'on lui tendait. De l'autre côté de la salle, au-delà du plateau et du bras tawai qui le tenait, elle vit un homme, à côté de l'arbre, un homme peut-être plus grand que l'arbre et qui tenait une des branches entre ses doigts.

Puisqu'elle n'avait pas de lunettes, mon visage ne devait être qu'une tache rosâtre parmi beaucoup d'autres, mais elle parut savoir que c'était moi dès que je relevai la tête.