+ A la lumière de ce que nous savons - Rahman Zia Haider
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Rahman Zia Haider A la lumière de ce que nous savons

"A la lumière de ce que nous savons" de Zia Haider Rahman,
traduit de l'anglais par Jacqueline Odin.

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Arrivée ou mauvais débuts


L'exil, s'il constitue étrangement un sujet de réflexion fascinant, est terrible à vivre. C'est la fissure à jamais creusée entre l'être humain et sa terre natale, entre l'individu et son vrai foyer, et la tristesse qu'il implique n'est pas surmontable. S'il est vrai que la littérature et l'histoire évoquent les moments héroïques, romantiques et glorieux, voire triomphants, de la vie d'un exilé, ces instants n'illustrent que des efforts destinés à résister au chagrin écrasant de l'éloignement. Ce qui est accompli en exil est sans cesse amoindri par le sentiment d'avoir perdu quelque chose, laissé derrière pour toujours.
Edward W. Said, Réflexion sur l'exil et autres essais
(traduction de Charlotte Woillez, Actes Sud, 2008)
Il se trouve que, quand j'étais gamin, j'avais une vraie passion pour les cartes géographiques. Je passais des heures à contempler l'Amérique du Sud, ou l'Afrique, ou l'Australie, et à m'absorber dans toutes les splendeurs de l'exploration. À l'époque, il y avait beaucoup d'espaces vierges sur les planches des atlas, et lorsque j'en voyais un qui me paraissait spécialement séduisant sur une carte (mais tous ont cet air-là), je posais le doigt dessus, et disais : « Quand je serai grand, j'irai là. »
Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres
(traduction de Jean Deurbergue, Gallimard, 1985)
Comme tous les endroits vrais, elle ne figure sur aucune carte.
Herman Melville, Moby Dick ou le cachalot
(traduction de Philippe Jaworski, Gallimard, 2006)
Aux premières heures d'un matin de septembre 2008 apparut sur le seuil de notre maison de South Kensington un homme à la peau brune, défait et décharné, ses pommettes saillantes au-dessus d'une barbe négligée. Il était proche de cinquante ans ou les avait déjà, pensai-je, et mesurait environ un mètre quatre-vingts, quelques centimètres de moins que moi. Il portait une veste Berghaus dont les rubans Velcro détachés pendaient et dont les manches n'atteignaient pas ses poignets, révélant une bande de peau plus claire au-dessus de sa main droite peut-être à l'ancien emplacement d'une montre. Ses chaussures de marche montantes, usées, avaient des paires de lacets différents, et des nombreuses poches gonflées de son pantalon pointaient des objets non identifiables. Il avait aux épaules un petit sac à dos et un sac marin en toile était appuyé contre le chambranle de la porte.
L'homme semblait être dans un certain état d'agitation, parlant comme il le faisait non pas de manière incohérente mais avec une véhémence grave et une absence manifeste d'égard pour les présentations, comme s'il reprenait une conversation interrompue. Plusieurs instants s'écoulèrent sans intervention de ma part tandis que je m'efforçais de déterminer quelque chose dans son aspect qui me semblait familier, mais ce qui s'imposa soudain fut un nom allemand que je n'avais pas entendu depuis presque vingt ans.
Sur le moment, les détails de ces instants ne s'imprimèrent pas individuellement dans ma conscience ; plus tard seulement, lorsque je commençai de les coucher sur le papier, ils cédèrent à l'effort de mémoire. Ma vie professionnelle se déroule dans la finance, domaine où importent les subtilités, telles que les petites variations des taux de change dont le sort de millions de dollars, de livres ou de yens dépend parfois. Mais il me paraît juste d'affirmer que la réussite professionnelle qui peut être la mienne - qui pouvait être la mienne - doit moins à une attention aux détails, assez ordinaire dans le monde financier, qu'à une vision du tableau général dans lequel de vastes formes émergent et des perspectives entièrement nouvelles deviennent visibles. Pourtant, dans la tâche de retranscrire mes conversations avec Zafar, de collationner et de présenter tous les matériaux qu'il m'a fournis, y compris des volumes de riches carnets approfondis, et de compléter par ma propre documentation quand nécessaire, c'est le souci de représenter les détails qui m'a le plus occupé, les détails, pour être précis, de son histoire, qui est - au risque de le formuler dans des termes dramatiques que Zafar désapprouverait - l'histoire de la dispersion des nations, de la guerre au XXIe siècle, d'un mariage au sein de l'aristocratie anglaise et des mathématiques de l'amour.

Je n'avais pas entendu le nom du mathématicien austro-américain du XXe siècle Kurt Gödel depuis un week-end de juillet à New York, au début des années 1990, lorsque j'étais venu de Londres pour un mois de formation au siège d'une banque d'investissement qui m'avait récemment recruté. Dans une certaine mesure je dois mon recrutement par cette entreprise, dont je devins ensuite l'un des associés, à Zafar, qui était déjà trader en produits dérivés dans les bureaux de la banque à Wall Street et qui s'était rapidement bâti une réputation de magicien de la finance, brillant quoique fantasque.
Comme Zafar, j'avais étudié les mathématiques à Oxford, mais, pour rester dans le vague, ce que nous avions en commun se limitait à cela. Je suis issu d'un milieu privilégié. Mon père est né dans une célèbre famille terrienne du Pakistan, pays où il rencontra et épousa ma mère. Puis les jeunes mariés partirent pour Princeton, où ils me donnèrent le jour, faisant de moi un citoyen américain, et où mon père obtint son doctorat avant d'aller à Oxford occuper une chaire de physique. Je ne suis pas un génie et je sais que, sans les meilleures études anglaises, je n'aurais pas réussi à profiter autant des occasions qui se sont offertes à moi.
Zafar, en revanche, arriva à Oxford en 1987 avec une instruction singulière, largement échafaudée par ses propres efforts, l'ennui, voire les menaces, l'ayant chassé d'une succession d'écoles. Sa famille s'installa en Angleterre quand il n'avait pas plus de cinq ans, mais ensuite, à l'âge de douze ans, ou dix, selon la nouvelle estimation, il revint dans le Bangladesh rural pour une période de quelques années.
À ses yeux, Oxford avait dû sembler exiger, comme le dit l'expression, de faire bien du chemin. Au cours de notre premier semestre, alors que nous nous tenions dans la salle des étudiants près de fenêtres orientées sur le jardin, j'observai que la prononciation de Zafar des noms de divers mathématiciens d'Europe continentale - Lebesgue, Gauss, Cauchy, Legendre et Euler - était d'une inexactitude grotesque. Quoique ma première réaction, j'ai un peu honte de le dire, fût de trouver cela assez amusant, je compris vite que les erreurs de Zafar témoignaient de son savoir d'autodidacte, par contraste avec le mien, qui portait l'empreinte d'excellents maîtres. Je dois avouer une certaine jalousie à l'époque.
La plus grande différence entre nous, néanmoins, dont je ne commençai à mesurer l'ampleur qu'au bout de deux ans, résidait dans nos classes sociales. Comme je l'ai indiqué, mon père était professeur à Oxford, et ma mère, après avoir accompagné la scolarité de son fils unique jusqu'à l'université, avait repris la profession de psychothérapeute, se lançant dans le recyclage nécessaire pour regagner le terrain perdu pendant qu'elle m'élevait. Mon grand-père maternel avait été ambassadeur du Pakistan aux États-Unis et fréquenté les cercles internationalistes d'élite de ce pays ; son meilleur ami avait été Mohammad Asad, ambassadeur du Pakistan à l'ONU peu après 1947, homme ayant débuté dans la vie sous le nom de Leopold Weiss, juif austro-hongrois né dans l'actuelle Ukraine. Du côté paternel, mon grand-père était un industriel qui augmenta sa fortune, fondée sur les propriétés terriennes et les locations, grâce aux profits d'entreprises de transport maritime.
Plus d'une fois durant le trimestre, Zafar vint déjeuner avec moi au domicile de mes parents, une grande maison victorienne à double façade et à trois niveaux comme beaucoup d'autres dans cette partie d'Oxford, bien qu'un peu plus vaste que les domiciles de la majorité des universitaires. Aujourd'hui encore, chaque fois que j'y retourne, je sens une quiétude et une légèreté envahir mon être quand je suis la courbe majestueuse de l'allée, le gravier crissant sous les semelles, jusqu'aux vitraux de la large porte d'entrée.
Lors de sa première visite, Zafar s'immobilisa sur le seuil, s'essuyant longuement les pieds, jetant des coups d'œil sur le spacieux vestibule, la bouche entrouverte. De toute évidence, il était, comme les gens le sont souvent, stupéfait par les livres, partout présents : étagères accrochées au moindre endroit où une cloison le permettait, livres débordant sur les planchers, s'appuyant même en accordéon dans l'escalier le long du mur. Dans la salle de séjour, de vieux numéros de magazines et de revues scientifiques, abonnements de mon père, reposaient dans des dossiers sur des étagères qui marquaient les murs comme les lignes d'un bloc-notes. Des numéros plus récents formaient çà et là de petites piles sur un buffet et au sol. Zafar regarda l'ensemble, mais ses yeux s'arrêtèrent sur le mur du fond, que recouvrait la collection paternelle de vieilles cartes, entoilées et encadrées, du sous-continent indien sous l'empire britannique, zone qui s'étend aujourd'hui du Pakistan au Bangladesh en passant par l'Inde. Zafar s'approcha des cartes et il fut évident que son attention s'était fixée sur l'une d'elles en particulier, une carte du coin nord-est du sous-continent. Quelques minutes s'écoulèrent pendant qu'il la contemplait en silence. Quand vint le moment de se diriger vers la véranda pour le déjeuner et que mon père posa sa main sur l'épaule de Zafar, alors seulement mon ami sortit de son observation intense.
Le repas terminé, Zafar proposa que nous regagnions l'université à pied au lieu de prendre le bus, et j'acceptai, présumant qu'il voulait discuter de quelque chose. Le mathématicien Kurt Gödel avait coutume de marcher, partant au coucher du soleil et rentrant après minuit ; il estimait que ses meilleures idées lui venaient dans ce laps de temps. Albert Einstein, qui aimait beaucoup Gödel et était aussi à l'Institute for Advanced Study de Princeton, disait vers la fin de sa vie, quand il ne menait plus guère de recherches, qu'il allait quotidiennement à l'institut pour le seul privilège de rentrer avec Kurt.
Je croyais que Zafar souhaitait parler, mais en fait il demeura silencieux tout le long de la Banbury Road. Je sentis qu'il cherchait moins une forme verbale qu'une clarté de pensée. Je me rappelai la carte qui avait si manifestement attiré mon ami et, malgré mon envie de lui demander ce qui avait éveillé son attention, je me refusai à rompre le silence contemplatif. Atteignant Broad Street, comme nous approchions des grilles de l'université, il prit la parole. Il faut que tu fasses connaissance avec mes parents, dit-il, mais il en resta là.
Plus d'une année passa avant que je ne les connaisse. Le jour où Zafar termina ses derniers examens, non pas en trois ans mais en deux, alors que j'étais encore à un an de mes propres épreuves, il m'informa que ses parents arriveraient à sept heures et demie le lendemain matin. Il me demanda de le retrouver à l'entrée nord de l'université, pour l'aider à charger ses affaires, après quoi il m'invitait à me joindre à eux dans un café de Headington où nous prendrions le petit déjeuner, puis eux trois, lui et ses parents, repartiraient en direction de Londres.
À sept heures et demie un samedi, Oxford était, et je suppose qu'il l'est toujours le samedi matin, parfaitement calme. Il était étrange que ses parents dussent arriver aussi tôt ; en effet, une heure suffisait pour venir de Londres. La seule explication que je pus imaginer était que Zafar avait honte de ses parents et ne voulait donc pas que d'autres les croisent, et que c'était pour cette raison qu'il organisait son déménagement à une heure pareille.
Je trouvai Zafar et ses parents déjà occupés à charger sacs et cartons dans une Datsun Sunny. Son père avait une barbe et portait une calotte. Vêtu d'un pantalon gris, d'un pull vert à col en V et chaussé de Hush Puppies, il me salua d'un sourire, inclinant la tête d'une façon qui semblait empreinte de déférence. Salam aleikoum, dit-il, avant de s'exprimer en ourdou, langue que les Bangladais d'un certain âge possédaient mais qui est aujourd'hui, en général, la langue des Pakistanais. Zafar lui avait sans doute précisé que ma famille était originaire du Pakistan. Lorsque je répondis que mon ourdou était très mauvais, le père de Zafar eut l'air déçu, mais il prit ensuite ma main dans les deux siennes et, d'une manière assez hésitante, répéta plusieurs fois bonjour.
La mère de Zafar, debout près de la voiture dans un sari indigo ramené sur sa tête, me salua aussi d'un Salam aleikoum, mais elle avait dans son maintien une assurance que je ne vis pas chez le père de mon ami. Montrant les édifices de grès autour de nous, dont certains se dressaient depuis plusieurs siècles, elle souligna combien tout à Oxford paraissait vieux. Ne peuvent-ils rien se payer de neuf ? demanda-t-elle sans plaisanter. Je regardai Zafar, qui avait, j'en suis certain, entendu cette question, mais ses yeux évitèrent les miens. Je compris alors que, en deux années passées à Oxford, ville située à moins de cent kilomètres de Londres, il recevait pour la première fois leur visite, et ce seulement alors qu'il quittait les lieux un matin à la dérobée.
Ses parents avaient prononcé Salam aleikoum d'une manière qui semblait assez affectée, même si je pus discerner en elle la prononciation qu'adoptaient certains musulmans pieux, en particulier un grand nombre de ceux ayant effectué le pèlerinage, le voyage prescrit, dans la ville sainte de La Mecque. Là, parmi la foule de milliers de musulmans venus du monde entier, cette salutation acquiert probablement une dimension remarquable, médiatrice dans une Babel de langues, les Nigérians saluant les Malais, les Bangladais saluant les Ouzbeks. Peut-être qu'une prononciation arabe de l'expression proclame l'esprit de fraternité. Immobile ici, pendant que lui et son père chargeaient les cartons restants, je me demandai si c'était la religiosité de ses parents qui faisait honte à Zafar, mais je comprends aujourd'hui, sachant quelque chose du propre tournant religieux de Zafar, que cela était improbable. Je crois que, tout en ayant honte de ses parents, il était plus honteux encore d'avoir honte.
Mon propre père avait encouragé chez moi une approbation des exigences sacrées de la foi sans jamais renoncer à l'autorité de la science. C'est un musulman, mon père ; non pas un fanatique mais un croyant discret. Il a toujours participé aux prières du vendredi, qui remplissent pour lui une fonction sociale, car elles l'aident à ne pas se couper de ses racines. Tandis que des liens n'ont pas résisté à l'usure du temps et de la distance, de certains autres il s'est volontairement défait parce qu'il était, comme il l'expliquait, désireux de voir son fils s'ancrer en Occident. En dehors du rituel du vendredi, mon père ne prie pas, pas même une fois par jour, encore moins les cinq fois ordonnées par l'islam sunnite. Il n'a jamais porté de calotte, mon père, et n'a jamais versé une larme de remords quant à la consommation d'alcool. Il boit seulement à l'occasion, « assurément lors des baptêmes et des bar-mitsvas », aime-t-il à dire. « Oh, regardez, note-t-il quand il sort du meuble une bouteille de pur malt vieux de quinze ans, ce whisky a certainement l'âge. Baptisons-le au nom du père et du fils. »
Malgré ces impiétés qui, faut-il préciser, sont protégées par une grande tradition pakistanaise, remontant jusqu'au fondateur même du pays, Jinnah, connu pour son petit faible pour le whisky, mon père se décrivait alors et continue de se décrire comme un partisan de la foi. Lorsque je lui demandai jadis comment un physicien pouvait croire en Dieu, sa réponse fut que la physique n'expliquait pas tout et qu'elle ne répondait pas à la question : Pourquoi ces lois et pas d'autres ? Pour lui, considérer le monde comme étant simplement ce qu'il est ne suffisait pas. Il m'appartiendrait de décider, me dit-il, si la science me suffisait.
Ma mère, à l'inverse, n'avait que mépris pour la religion. L'islam, affirmait-elle, oppressait les femmes et poussait les gens à accepter leur sort épouvantable en ce monde contre la promesse d'une fantaisiste éternité de bonheur après la mort. À d'autres, de tels opiums.
La mère de Zafar m'intéressa davantage que son père. Alors que j'écris ces lignes, je me rappelle un article fascinant que je trouvai par hasard dans une revue au domicile de mes parents et qui est aujourd'hui facile à obtenir sur Internet. L'article, rédigé par le primatologue Frans de Waal, concerne ses études de la reconnaissance des liens familiaux chez les chimpanzés. De Waal et sa collègue Lisa Paar, expliquait l'article, avaient chargé leurs sujets chimpanzés d'associer des portraits numérisés de femelles chimpanzés inconnues d'eux aux portraits de leur progéniture. Ils découvrirent, fait étonnant, que les chimpanzés étaient capables d'associer les visages des mères et des fils, établissant par là une reconnaissance familiale indépendante de toute expérience antérieure avec les individus en question.
Si l'on m'avait confié la même tâche, je suis absolument convaincu que je n'aurais pas réussi à associer Zafar à sa mère, car je ne discernai aucune ressemblance entre eux. Dans la physionomie de son père, une douceur du regard, une rondeur du visage, une inclinaison de la tête - je reconnus tout cela chez Zafar. Sa mère, elle, paraissait entièrement étrangère à mon ami, le regard pénétrant et déterminé, le visage long et fin, la bouche contractée.
Lorsque nous sommes face à un visage, nous le voyons comme un tout grâce à un processus d'intégration des parties qui se déroule, selon la compréhension qu'en ont certains scientifiques et médecins, dans les nerfs optiques bien avant qu'une transmission n'atteigne le cerveau. L'abondance par ailleurs étourdissante d'informations qui frappe la rétine est distillée dans ce réseau de fibres derrière l'œil sous la forme d'un signe que notre intelligence peut appréhender. Lorsque nous apercevons une série de lettres, un slogan sur un panneau d'affichage, par exemple, nous ne pouvons nous empêcher de lire le mot ; nous ne distinguons pas chaque lettre séparément mais plutôt, instantanément, nous saisissons le mot entier et, en outre, son sens. Alors que je me tenais là, ce matin de juin à Oxford, le visage de la mère de mon ami ne présenta aucun signe de ressemblance avec Zafar, comme si leurs visages respectifs étaient des mots écrits dans des langues différentes.
Mon plus grand regret est que je leur fis mes excuses et n'allai pas avec eux à Headington pour le petit déjeuner. Sur le moment, et aussitôt après, je me dis que j'avais deviné qu'au fond de son cœur mon ami ne souhaitait pas ma venue. Mais la vérité est que je me sentais moi-même, à ma propre honte, gêné pour mon ami. Plus vif encore fut le sentiment déconcertant que j'éprouvai dans ces quelques minutes d'une distance qui s'était creusée entre lui et moi pour des raisons dont je n'embrassai pas toute la complexité. Après ce jour, Zafar n'évoqua plus ses parents. Si l'amitié a un coût, c'est peut-être qu'en son cœur il y a toujours le fardeau d'une culpabilité. Je ne nie pas que j'ai failli à faire certaines choses, failli, par exemple, à apporter un soutien dans l'adversité ou à m'interposer quand c'est ce qu'un ami doit faire, failli en tant qu'ami. Mais mes regrets de n'avoir pas fait certaines choses sont dérisoires comparés à la culpabilité qui me pèse pour un acte répréhensible et ses conséquences.
Néanmoins, ce n'est pas le seul sentiment de culpabilité qui me conduit à mon secrétaire pour prendre la plume et me pencher sur l'histoire de Zafar, mon rôle et notre amitié. C'est plutôt quelque chose que nul mot ne saurait un tant soit peu décrire mais qui, je l'espère, prendra forme à mesure que j'avancerai. Tout cela est assez pertinent, en réalité - comme il le faudrait -, quand je me rappelle le sujet de l'obsession ancienne de mon ami. Qualifié de plus grande découverte mathématique du siècle dernier, il s'agit d'un théorème contenant ce simple message : les confins de ce que nous pourrons jamais savoir n'atteignent pas les limites de ce qui est vrai, même dans le champ des mathématiques. En un sens, donc, je me suis installé pour m'aventurer dans un territoire non découvert, sans la certitude qu'il soit découvrable.