+ Il y a mieux à vivre - Benjamin Markovits
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Benjamin Markovits Il y a mieux  vivre

"Il y a mieux à vivre" de Benjamin Markovits,
traduit de l'anglais par Catherine Richard-Mas.

1.

Plus jeune, je n'étais pas vraiment doué pour raconter les histoires. Chaque fois que je marquais un but au mini-club de foot, ce qui n'arrivait pas souvent, j'essayais de décrire ça à mon frère au déjeuner, devant nos hot-dogs et nos frites. Et alors il a tiré comme ci et moi j'ai couru là et il m'a passé le ballon comme ça. Mon frère appelait ça mes histoires et alors ci et alors ça. Je ne pense pas m'être beaucoup amélioré.
Nous avons partagé la même chambre pendant des années, mais à l'époque de ma sixième on m'a installé dans l'extension aménagée à l'arrière de la maison, à la place de l'ancien garage. L'endroit avait sa propre porte donnant sur le jardin, si bien que les samedis matin les copains laissaient leurs vélos dehors et entraient directement dans ma chambre. À l'époque, j'avais abandonné le foot ; on jouait beaucoup aux Donjons & Dragons, mes amis et moi. Il y avait six ou sept gamins installés sur mon lit, par terre, sur ma chaise de bureau, munis de dés, feuilles de papier, crayons et cartes topographiques fabriquées maison. On laissait les rideaux fermés et les lumières allumées.
Mes parents commencèrent à se faire du souci pour moi, surtout ma mère. « Tu as pourtant l'air d'un être humain raisonnable, aimait-elle à me dire. Tu ne parais pas violent. »
J'étais plutôt maigre, avec les yeux bleus et le teint pâle, mais les cheveux noirs. Mon frère Brad, de trois ans mon aîné, est d'un type physique complètement différent. Il jouait ailier dans son équipe de football américain junior et serait sans doute entré dans l'équipe du collège, mais ma mère s'y opposa. Quand on était gosses, il s'asseyait sur mon torse en calant ses genoux sur mes biceps maigrichons, et essayait de me faire dire des trucs que je ne voulais pas dire. « Dis-le, que Donjons & Dragons, c'est un jeu de tapettes. Dis-le. » Si je refusais, il pesait de tout son poids sur ses genoux jusqu'à ce que je crie.
La plupart de mes amis évoluèrent vers des jeux stratégiquement plus sophistiqués comme BattleTech et Risk, mais à l'âge de quatorze ou quinze ans, je compris que la guerre pour de vrai était bien plus intéressante que tous les jeux d'imagination. Je commençai à lire les mémoires de Churchill et la biographie de Lincoln écrite par Carl Sandburg. La seconde bataille d'El Alamein est probablement ma préférée entre toutes. La stratégie des chars dans le Sahara s'y révèle hautement complexe, et je consultai à la bibliothèque municipale toutes les biographies de Lumsden et Montgomery sur lesquelles je pus mettre la main. Mais j'avais aussi un faible pour Nelson à Trafalgar et Meade à Gettysburg.
Je ne portais pas de treillis à l'école, je ne m'étais pas enrôlé pour faire une formation d'officier pendant mes études, rien. À bien des égards, j'étais un bon crétin moyen. L'histoire militaire était juste ma spécialité de crétin. J'avais de bonnes notes. Je jouais de la trompette dans une fanfare. Le seul truc bizarre que je faisais, à part lire des bouquins sur la guerre, c'était collectionner des soldats de plomb. Ma chambre était pleine de bonshommes disposés en authentiques formations de combat sur les rebords des fenêtres, dans mon armoire et sur la commode. Ils foutaient la trouille à ma mère. Elle ne comprenait pas que je puisse passer tant de temps avec ce qu'elle appelait des petites poupées en métal.
À vrai dire, je ne le comprenais pas vraiment moi-même. Mon enfance fut heureuse et typique des quartiers résidentiels. J'allais à vélo à l'école élémentaire et quand mon frère et moi étions petits, il nous arrivait de temps à autre d'installer le traditionnel stand de citron pressé dans la cour devant chez nous. Plus grand, en été, je me faisais six dollars de l'heure en tondant les pelouses. Mes parents me payaient tout le reste, mais je devais me charger moi-même de mon « merdier de guerre », décréta mon père. Faire des petits boulots de jardinage dans la chaleur de la Louisiane fut la seule souffrance que je m'infligeai gamin. Si la guerre me faisait rêver, c'était sans doute parce que je voulais savoir ce que j'avais dans le ventre - au pied du mur.
Ma mère espérait qu'en grandissant je laisserais tomber, et je pense que c'est ce qui arriva. Deux semaines avant le début de ma première année de fac, j'enveloppai mes soldats dans du coton et les rangeai dans des boîtes à chaussures. Je n'avais pas particulièrement envie d'aller à l'université, mais mes parents m'y obligèrent.
« Qu'est-ce que tu voudrais faire, sinon ? demanda mon père.
- J'en sais rien, dis-je. À ton époque, j'aurais sans doute pu faire le service militaire.
- Non, pas en allant à l'université. »
Mon père, journaliste et militant syndicaliste (originaire de Montréal), était un type tolérant, sociable et coulant. Même gamin, je me rendais compte que les femmes l'appréciaient. Mais il ne savait pas comment s'y prendre avec mes marottes.
« C'est quoi le problème ? dit-il. Tu as envie de t'engager ?
- Maman ne me laisserait jamais faire. Et en plus, je suis bien trop poule mouillée. Il y a des mecs de mon lycée qui se sont engagés. Pas mon genre. De toute façon, ce n'est pas forcément l'armée. Ça me plairait tout autant de devenir chercheur d'or, fermier, ou je ne sais quoi.
- Pour ça, je crois que tu as loupé le coche », dit-il. Plus tard, il revint à la charge : « Je ne comprends pas à quoi ça t'a servi de bosser si dur. Toutes ces bonnes notes.
- M'en parle pas ! Décrocher des bonnes notes, c'est à peu près la seule chose à laquelle je sois bon, papa.
- Alors va à l'université », dit-il.
Ma mère m'aida à faire ma valise et ils me mirent dans un avion pour New York. C'était la première fois que j'atterrissais à l'aéroport JFK, mais je n'entrai pas dans la ville. Je pris une Limo pour New Haven ; on s'imagine tout de suite une limousine mais en réalité c'est juste le nom d'un service régional de navettes. Il fallait toujours attendre que le bus se remplisse - ça mettait parfois une heure, avec une bande de jeunes assis sur leurs sacs de voyage. Six ou huit fois par an, pendant quatre ans, je fis ce trajet : en août et en décembre, la deuxième semaine de janvier, après Thanksgiving ou les vacances de printemps, et en juin. Chaque fois qu'on rentre chez soi, on se sent un peu plus mûr, chaque fois qu'on en repart, on se sent de nouveau gamin.
En arrivant à Yale, je n'étais pas préparé aux chances qui s'offrirent à moi. Je ne savais même pas en quoi elles consistaient. Quelque chose dans ma personnalité devait changer pour accueillir les petites amies, ça au moins c'était une évidence. Mais je ne compris que plus tard que les autres étudiants qui m'entouraient faisaient plus que reluquer le sexe opposé. Ils étaient à la recherche de ceux qui pourraient un jour se faire un nom : les futurs sénateurs, milliardaires, rédacteurs en chef de publication, avocats de haut vol. Connaître des gens importants, influents, ça aide. Certains d'entre eux allaient jusqu'à espérer devenir quelqu'un. Pas moi. Je me spécialisai en histoire. J'obtins à nouveau de bonnes notes. Je passai par les étapes habituelles, incluant les filles et l'alcool. Au lycée, mes amis et mes amitiés étaient très innocents - à la fac, ils l'étaient moins. Mais je m'amusai bien. Quand bien même perdurait le sentiment qu'il y avait mieux, comme test de mes aptitudes, que la vie de la classe moyenne américaine.

C'est peut-être pour ça que, deux jours après avoir obtenu mon diplôme, deux jours après avoir lancé ma toque en l'air, je m'envolai pour l'Angleterre. Mon frère en finissait à Oxford avec une bourse de la fondation Rhodes et allait commencer des études de droit à Chicago. J'habitai deux semaines avec lui et repris ensuite le bail de son appartement. C'était un de ces arrangements financiers psychologiquement compliqués comme il s'en conçoit au sein d'une famille. Je n'obtins aucune bourse mais mon père proposa de me payer le voyage. Et ce qui commença comme une maîtrise en histoire coloniale se mua en thèse de doctorat et engloutit cinq années de ma vie. J'aimais Oxford. Le grand concept sous-jacent au troisième cycle universitaire anglais, c'est de laisser l'étudiant tranquille ; ce qui me convenait parfaitement.
Pendant un temps, tout le boulot idiot abattu après les cours eut l'air de payer. Un gamin des quartiers résidentiels de Bâton Rouge, qui allait à Yale et Oxford, qui se hissait dans le monde.
Mais après les années de troisième cycle, tout se détraqua. Il est difficile de trouver un boulot en Amérique avec un doctorat britannique. Je déménageai à Londres et assurai ma subsistance en donnant des cours comme prof auxiliaire tout en m'employant à transformer ma thèse en livre. Du moins, c'était l'idée. En fait, tout ce que je fis, ce fut enseigner. Comme j'étais payé à l'heure, je devais enchaîner un grand nombre de cours. Finalement, je décrochai pour neuf mois un remplacement de congé de maternité à Aberystwyth - ville galloise de taille moyenne, à cinq heures de train de Londres, le genre d'endroit où les gens du coin vont passer les petits congés. Excellente région où randonner. Ou faire du surf en combinaison dans la baie. Je voulais un poste fixe, mais le ministère se contentait de renouveler mon contrat de vacataire. On me refilait les classes surchargées, les inscriptions, les réunions, tous les trucs dont personne d'autre ne voulait s'occuper.
L'éloignement géographique est un puissant moteur. J'avais couvert presque sept mille kilomètres depuis mon enfance, où le gamin que je fus passait son temps à combattre des dragons avec ses potes. La preuve en était dans ma rue. Alignements de maisons toutes semblables et boulangeries pas chères, boutiques d'associations caritatives et pharmacies dans la grand-rue. Quota annuel des précipitations. De nombreux choix rationnels m'avaient amené ici, et pas seulement des choix mais aussi une bonne dose d'efforts et même une certaine chance. Mes copains de fac, à quelques exceptions près, semblaient embarqués dans la même galère. Travaillant plus dur qu'ils le souhaitaient, gagnant moins et vivant dans un endroit où ils n'avaient pas envie de vivre.