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Atxaga Bernardo Séjour au Nevada

"Séjour au Nevada" de Bernardo Atxaga,
traduit de l'espagnol par André Gabastou.

SILENCE


Le silence règne toujours à Reno, même le jour. Les casinos sont étanches, leur intérieur recouvert de moquette, aucun son ne sort des pièces où s'alignent les machines à sous et les tables de jeu. On ne remarque pas non plus la circulation dans la rue la plus fréquentée, Virginia Street, ni celle des autoroutes qui traversent la ville, la 80 et la 395, comme si elles étaient, elles aussi, moquettées ou si les voitures et les camions passaient en catimini.
Quand tombe la nuit, le silence, ou ce qui est subjectivement ressenti comme tel, devient encore plus profond. Le tintement d'une clochette pourrait éveiller l'attention des vigiles urbains. Si un pétard explosait dans une maison, ils se dirigeraient à toute vitesse vers elle, gyrophare allumé.
Le silence est la première chose que nous ayons perçue le jour de notre arrivée à Reno, le 18 août 2007, après que le taxi eut quitté l'aéroport pour nous laisser seuls devant ce qui serait notre maison, 145, College Drive. Il n'y avait personne dans la rue. Les conteneurs à ordures semblaient en pierre.
Après avoir défait nos valises, nous sommes allés sur la terrasse située derrière la maison. Dans le noir, on ne percevait que quelques formes : rochers, herbes hautes ressemblant à des joncs, cactus divers. Le jardin était assez grand. Il grimpait le long d'une pente, flanqué d'arbres et d'arbustes.
Ángela a pressé un bouton rouge proche de la porte de derrière et la lumière des deux spots du mur a éclairé le jardin à trente ou quarante mètres à la ronde. Au sommet de la pente, il y avait une grande maison ; à droite, dans la partie la plus boisée, une cabane.
Izaskun et Sara se sont précipitées vers la droite.
- Il y a quelque chose ici ! s'est écriée Izaskun en prenant sa sœur par le bras.
J'ai aperçu, près de la cabane, deux points, deux petits trous jaunes, deux yeux brillants. Ils ne bougeaient pas, ne cillaient pas. Leur fixité n'était pas humaine.
J'avais lu, avant le départ, un guide de voyage dans lequel, parmi les risques dont il fallait tenir compte au Nevada, on citait presque en tout premier lieu, immédiatement après le soleil, les serpents à sonnette. Mais d'après les photographies et les autres documents, ils vivaient dans le désert et n'en sortaient jamais. Je me suis dit que les petits yeux jaunes ne devaient pas être ceux d'un reptile, mais d'un chat. Je n'en étais pas tout à fait sûr.
Il y avait une pelle à côté de la porte de la cabane. Je l'ai prise et j'ai fait un pas en avant. Je m'attendais à entendre un bruit, à percevoir un mouvement. Rien, uniquement le silence, le même que celui que nous avions perçu en descendant du taxi.
Mes yeux se sont habitués à l'obscurité. J'ai distingué une petite tête et, derrière, une queue rayée.
- C'est un raton laveur, a dit Ángela qui était derrière moi.
Izaskun et Sara voulaient rester avec lui mais, contrairement à Ángela, je ne leur en ai pas donné l'autorisation. Le guide ne mentionnait pas les ratons laveurs parmi les dangers qui guettaient le visiteur, mais il disait que certains pouvaient avoir la rage.


LA MAISON DE COLLEGE DRIVE


Elle aurait pu figurer parmi les demeures des quartiers riches des villes des Etats-Unis parce qu'elle disposait d'un perron, d'un porche et qu'il y avait une délicate harmonie entre ses différentes parties, son toit, ses fenêtres et ses murs. Mais le perron était délabré et deux fauteuils à bascule ne seraient pas rentrés sous le porche. À l'intérieur, l'espace habitable n'atteignait pas quarante mètres carrés. C'était bien une demeure, mais en miniature.
Elle avait deux chambres, l'une normale, avec un seul lit, l'autre minuscule, où il y avait juste assez de place pour deux paillasses de quatre-vingts centimètres de large. La salle de bain était étroite. Le couloir, encore plus. La cuisine, rectangulaire, était divisée en deux parties. La première occupée par le réfrigérateur, l'évier et quatre plaques électriques ; la seconde - un espace recevant la lumière de la fenêtre qui donnait sur le jardin - par une table carrée et trois chaises. En l'absence de salle de séjour, le canapé et le téléviseur avaient été placés dans l'entrée.
La maison était pleine de vieux journaux, de prospectus et de lettres qui n'avaient pas été ouvertes, aussi notre premier travail, après avoir vidé les valises, fut-il de procéder à une inspection pour jeter à la poubelle tout ce qui était sans intérêt. Nous n'avons sauvé que quelques exemplaires du Reno Gazette-Journal et une lettre de la banque d'Amérique portant le tampon documents, adressée à un certain Robert H. Earle.


DEUXIÈME NUIT À RENO


Je me suis levé à deux heures du matin pour aller boire de l'eau et Sara était dans l'entrée, au pied du canapé. Vue de dos, elle ressemblait à une poupée dans sa petite chemise de nuit. Elle regardait l'œil en verre dépoli de la porte.
De l'autre côté, les contours des casinos s'estompaient pour se transformer en taches. La couleur dominante était le rouge.
Je l'ai appelée à voix basse. Elle ne m'a pas entendu. Je l'ai prise dans mes bras pour la remettre dans son lit.


21 AOÛT 2007. SOIRÉE


Nous sommes allés faire notre première promenade nocturne et, après avoir parcouru cent mètres à pied dans College Drive, nous sommes arrivés en haut de Virginia Street. De là, on voyait toute la ville : une file de lumières blanches éclairant des vitrines de laquelle se détachaient les casinos rouges, verts ou rose fuchsia. Au loin, les lumières s'espaçaient et, au bout, il n'y avait plus que des taches isolées. Plus loin encore, le noir complet, le désert.
Nous sommes descendus par Virginia Street jusqu'à l'endroit où, au-dessous du niveau des maisons, passe l'autoroute 80 et nous y avons vu, à côté d'un drugstore de la chaîne Walgreens, quelques mendiants recroquevillés. De l'autre côté de la rue, sur le parking de la station-service Texaco, deux voitures de police surveillaient à l'intérieur des ombres sans se laisser voir.
Un hélicoptère, volant très bas et signalant sa position par une lumière rouge clignotante, s'est approché. Après avoir survolé l'autoroute 80, il s'est posé sur le toit de l'hôpital Saint Mary's que, sans succès - trop cher par rapport à notre cotisation -, nous avions demandé au départ à notre caisse d'assurance.
Nous avons quitté la rue pour nous diriger vers le campus de l'université. Il était plongé dans le noir. Il y avait un cygne dans l'étang, Manzanita Lake, encadré par le bâtiment des restaurants universitaires et l'École des mines. Il glissait doucement sur l'eau, uniquement poussé, semblait-il, par la brise venue du désert.


TÉLÉVISION.


Il y avait un documentaire sur la Seconde guerre mondiale, Ángela et les petites sont allées se coucher et moi, je suis resté pour le regarder.
La voix du commentateur était douce et les soldats vétérans, désormais octogénaires, parlaient tristement de leurs camarades tombés en Normandie. En arrière-fond, les notes d'un thème musical d'Henry Mancini, Soldier in the Rain, et d'un autre morceau, triste et lent lui aussi, que je n'ai pas identifié.
M'est revenu à l'esprit ce que nous avions vu lors de notre passage à l'aéroport de San Francisco : drapeaux britanniques et espagnols partout, affiches évoquant la « guerre contre la terreur » ou citant les « nations amies des Etats-Unis ».
Le documentaire a pris tout à coup un nouveau sens. Nous étions dans un pays en guerre. Il s'était passé quatre ans depuis que George Bush avait décidé d'envahir l'Irak et les pertes de l'armée américaine se comptaient par milliers. La voix douce du commentateur, les notes tristes de Soldier in the Rain, tout ce qui dans le documentaire touchait le cœur ou les nerfs de l'épine dorsale, avaient pour objet le présent et non le passé.


LE RÊVE


Je me suis endormi devant la télévision et je me suis revu à neuf mille kilomètres de Reno, dans un hôpital de Saint-Sébastien. J'étais dans un lit étroit, entouré de barreaux métalliques, essayant d'attirer l'attention de l'infirmière de nuit que ma famille avait embauchée pour s'occuper de moi. J'avais besoin d'aller aux toilettes.
Elle m'ignorait. C'était une jeune fille d'environ vingt-deux ans. Elle était au téléphone avec quelqu'un.
- Eh bien, oui, je suis ici, à la plage, a-t-elle dit en frappant d'une main le petit matelas qu'elle utilisait pour se reposer.
Je connaissais l'expression, je l'avais déjà entendue. Quand elle parlait avec son partenaire, elle appelait « plage » sa chambre d'hôpital. C'était son humour à elle.
Craignant de mouiller le lit, j'ai essayé de briser les barreaux qui m'entouraient. N'y parvenant pas, j'ai appelé l'infirmière en criant. Elle a éteint son téléphone et s'est mise à gribouiller sur les pages d'un magazine. J'ai tendu le cou par-dessus les barreaux et réussi à voir l'une des phrase qu'elle avait écrites : « Je sais que parfois tu me vois entourée d'une aura de tristesse... ».
Je l'ai insultée et j'ai essayé de lui jeter l'oreiller dessus, mais je n'ai réussi qu'à tordre le tuyau de perfusion que j'avais dans la veine de mon bras droit.
- Je veux qu'on m'enlève ces barreaux ! Je ne suis pas un singe en cage !
Je me suis réveillé et j'ai ouvert les yeux. Les images en noir et blanc sur l'écran de la télévision montraient un tank en flammes.
Les composantes réelles de la scène avaient été retouchées par le rêve. Il y avait une infirmière de nuit qui appelait « plage » la chambre de l'hôpital et gribouillait sur les pages des magazines des niaiseries sentimentales. Il y avait aussi dans cet hôpital un lit avec des barreaux. Mais celui qui protestait - « Je veux qu'on m'enlève ces barreaux ! Je ne suis pas un singe en cage ! » -, ce n'était pas moi, mais mon père. Par ailleurs l'infirmière de nuit n'avait rien à voir avec cette histoire. C'était moi qui, pour ne pas contrarier les infirmières, refusais de lui ôter les barreaux.