+ Le nuage d'obsidienne - Eric McCormack
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Eric McCormack Le nuage d'obsidienne

"Le nuage d'obsidienne" de Eric McCormack,
traduit de l'anglais par Johann-Frédérik Hel Guedj.

Prologue

C'est à La Verdad que j'ai croisé ce livre.
Du Canada, je m'étais envolé vers le sud pour assister à une conférence minière, et je venais de prendre part à une réunion qui s'achevait vers midi. Mon retour à pied vers l'hôtel, sur l'Avenida del Sol, n'avait rien de très agréable. Juillet est une époque étouffante de l'année, surtout dans une ville de l'intérieur des terres comme La Verdad, construite là où il n'y avait longtemps eu que la jungle. Les trottoirs étaient presque déserts, car à cette heure de la journée même les natifs de cette ville recherchaient de l'ombre. Mon organisme de Nordique n'avait guère l'habitude de cette chaleur moite, ce qui ne faisait qu'envenimer les choses.
Subitement, le ciel a viré au noir et une averse tropicale torrentielle a éclaté. Je me suis réfugié sous l'auvent d'un bouquiniste que j'avais remarqué en me rendant à ma réunion. D'après l'enseigne miteuse au pochoir, l'endroit s'appelait Bookstore de Mexico. Au vu de ce nom hybride, j'en ai déduit qu'on pourrait y trouver des livres en anglais, même si, dans la vitrine, je n'avais aperçu que des éditions de poche usagées de titres en espagnol.
Comme je ne pouvais véritablement aller nulle part tant que la pluie battante ne se calmerait pas, j'ai franchi la porte qui était ouverte, afin d'entrer jeter un coup d'œil.
À l'intérieur, il n'y avait personne, excepté une vieille femme maya dans sa robe traditionnelle à motifs géométriques. Elle était assise près de la vitrine, à une table où était posée la caisse de son commerce, en métal bleu. Derrière elle, la boutique était exiguë, à peine plus large qu'un couloir, avec des bibliothèques en aggloméré aux rayonnages affaissés le long des murs et comblant l'espace intermédiaire. La seule source d'éclairage provenait de quelques ampoules électriques qui pendaient sans abat-jour. Plusieurs petits lézards, aussi immobiles que des gargouilles, s'agrippaient au plafond. Et, malgré tout cela, grâce à l'odeur des vieux livres, l'atmosphère de l'endroit n'était pas si désagréable.
M'avançant à pas lents, j'ai constaté que ces livres étaient presque tous des éditions de poche. J'en ai feuilleté rapidement quelques-uns, m'efforçant de saisir, avec mes rudiments d'espagnol, de quoi ils pouvaient traiter. Certains volumes étaient en mauvais état et renfermaient des nids de poissons d'argent. D'autres semblaient avoir été grignotés par diverses espèces de rongeurs.
Instruit par l'expérience, je les maniais avec précaution. Bien des années auparavant, en parcourant un vieux volume dans une librairie du nord de l'Australie, j'avais senti un objet mou remuer sous mes doigts. J'avais lâché l'ouvrage et il en était sorti un scorpion de la taille de ma main qui avait détalé dans l'obscurité.

Je me trouvais dans le Bookstore de Mexico depuis peut-être cinq minutes lorsque j'ai vu le ciel se dégager et la pluie se calmer : ce n'était plus guère qu'un léger crépitement sur l'auvent. Je me suis dirigé vers la sortie.
C'est alors que j'ai découvert quelques ouvrages reliés, tout en bas d'un rayonnage. L'un d'eux en particulier a attiré mon regard. C'était un mince volume qui, ne s'insérant pas entre les autres à cause de son format encombrant, était couché au-dessus. Je me suis baissé pour voir cela de plus près. Comme apparemment le titre était en anglais, je l'en ai extrait pour l'examiner brièvement.
Le bouquin dégageait une odeur de moisi. La dorure des caractères imprimés sur le dos s'était estompée, si bien que même de près je n'ai pu lire qu'une partie du titre : Le Nuage d'...dienne. La couverture était en cuir marron et les pages de si grande taille, d'un papier si épais, qu'elles étaient difficiles à séparer les unes des autres. Elles n'étaient pas nombreuses, une centaine peut-être, mouchetées de moisissures et d'humidité. Mais en insistant j'ai réussi à l'ouvrir à la page de titre :

Le nuage d'obsidienne

Duncairn !
Revoir ce nom ici, sous un autre hémisphère, c'était tellement inattendu que j'en ai eu le souffle coupé. Duncairn, petite localité des Uplands, en Écosse, où j'avais séjourné durant une courte période, jeune homme. Ce qui m'était arrivé là-bas avait modifié tout le cours de mon existence. C'était un événement que je n'avais jamais été en mesure d'oublier. Ni de comprendre.

Sans essayer d'ouvrir de force d'autres pages du vieil ouvrage, je l'ai emporté avec moi, vers la table où était assise la vieille maya. Je ne m'intéressais pas tant que cela à ce qu'aurait pu être l'« événement des plus singuliers » survenu à Duncairn, mais ce nom qui m'était familier me donnait envie de posséder l'ouvrage. J'en ai demandé le prix à cette femme.
Ses longs cheveux grisonnants étaient attachés. Ses yeux marron, impénétrables.
« Dos mil pesos », m'a-t-elle répondu sans ciller.
La somme demandée était exorbitante, sans doute pour inciter au marchandage. Mais j'ai payé ce qu'elle en réclamait, elle a rangé l'argent dans sa boîte en métal, glissé le livre dans une pochette plastique et me l'a tendu, en silence.
Je l'ai remerciée de m'avoir abrité.
Elle a hoché la tête imperceptiblement, mais je n'étais pas convaincu qu'elle ait eu la moindre idée de ce que je venais de lui dire.

J'ai quitté le Bookstore de Mexico et repris l'Avenida del Sol, en évitant des flaques d'eau vaporeuses. Après avoir enfin regagné ma chambre d'hôtel, je me suis installé dans le fauteuil en skaï, le livre en main. La climatisation ne réussissait pas elle-même tout à fait à vaincre l'odeur pestilentielle de moisi qui s'en échappait. Je me suis de nouveau attardé sur la page de titre, émerveillé de cette coïncidence, de revoir ce nom, Duncairn, écrit là, et repensant avec un mélange de tristesse et d'amertume au temps passé là-bas.
Ensuite, j'ai entamé ma lecture, en séparant délicatement les pages épaisses et gigantesques.

Le Nuage d'obsidienne se voulait le récit factuel de ce qu'on appellerait aujourd'hui « un événement climatique ».
L'incident a débuté par un matin venteux de juillet. Juste après dix heures, le vent détournait un banc de nuages noirs et bas de la mer du Nord vers l'intérieur des terres, au-dessus de l'Écosse. Ce front orageux n'avait atteint les collines des Southern Uplands qu'en début d'après-midi, et un amas nuageux tout à fait singulier s'était agrégé en une masse si homogène qu'il ne formait plus qu'un seul très gros nuage au ventre noir.
À deux heures, le vent était complètement tombé et ce nuage noir s'était immobilisé juste au-dessus de la vallée d'altitude où se niche la localité de Duncairn. Du sommet d'une colline à l'autre, nord, sud, est et ouest, le ciel de la localité était si noir et lisse qu'il formait comme un miroir d'obsidienne au polissage parfait, reflétant toute la campagne au-dessous. Étonnamment, là-haut, l'ensemble de la bourgade était visible, mais tout était inversé : ses rues et sa place, son église et son clocher, ses champs et ses cottages alentour, et même les cours d'eau qui, serpentant jusqu'au pied des collines et des vallées, finissaient par former la rivière Ayr.
De nombreux récits de l'événement avaient pu être recueillis auprès de témoins fiables qui vivaient dans et autour de Duncairn, parmi lesquels un marchand de légumes, l'employé municipal, un opérateur de four, un tailleur, un brasseur, un aide-pharmacien, le sergent de ville, l'avocat et même un dentiste itinérant qui se trouvait en ville pour sa visite trimestrielle. Ils avaient tous signé de leur nom une déclaration sous serment.
Ce nuage noir flottait si bas que certains des habitants possédant la vue la plus perçante juraient même avoir réussi à discerner leur propre reflet, en miniature, qui les observait d'en haut. « J'ai pu voir mon bon époux rassembler les moutons dans la pâture à l'est, rapportait la femme d'un fermier de la région. J'ai même pu m'apercevoir moi-même à la porte du cottage, et mon chat, Puddock, perché sur mon épaule. »
Très haut dans les collines, deux amants couchés dans un renfoncement tapissé de fougères avaient eu un sacré choc en apercevant le reflet de leurs ébats, au-dessus d'eux dans le ciel. Ils avaient volontiers accepté de déclarer ce qu'ils avaient vu, mais exigé de ne pas être nommés, volonté compréhensible, sachant qu'ils étaient l'un et l'autre mariés.
L'un des témoins directs, le docteur Thracy de Ware, naturaliste et astronome réputé, avait ajouté le poids de la science à ces témoignages. Ce jour-là, il effectuait justement dans les Uplands un déplacement consacré à ses recherches. Quand cette masse noire était arrivée au-dessus de lui, il avait vu des nuées d'oiseaux frappés de panique s'envoler à tire d'aile et se mettre à couvert dans les haies et les bosquets : ils avaient été des milliers à rester nichés dans les ramures, immobiles et silencieux. L'effet de miroir du nuage proprement dit inspirait à de Ware un commentaire à la tonalité assez poétique : « Face à cette apparition, je compris que notre terre minuscule et ronde, cette infime particule dans la grande roue silencieuse du firmament, est aussi un jardin de la plus profonde beauté. »
Au bout d'une heure environ, les habitants de Duncairn s'étaient déjà tellement habitués à ce phénomène au-dessus de leur tête qu'ils avaient repris leurs occupations précédant l'arrivée du nuage. L'avocat était retourné à la rédaction de ses assignations, l'opérateur de four à la cuisson de ses poteries en terre cuite, le brasseur au brassage de ses tonneaux de bière mousseuse des Uplands au fort bouquet, les fermiers au sarclage de leurs rangs de betteraves et de patates et les mères de famille à la préparation, pour le dîner, de leur soupe au chou frisé, aussi épaisse et caoutchouteuse qu'à l'ordinaire. Les enfants, semblait-il, « reprirent leurs jeux enfantins, jouant à la marelle et à la ronde-jolie-ronde, en accordant à peine un regard à cette vision étrange au-dessus d'eux, comme s'il s'agissait d'une manifestation quotidienne ».
En réalité, le phénomène touchait à sa fin. Le récit se concluait en ces termes : « Le beffroi de l'église presbytérienne sonna les trois heures, le vent se leva en rafales avec une violence peu usitée, de noirs grêlons s'abattirent sur Duncairn et sur les visages des rares âmes courageuses qui levèrent les yeux vers les nuées. D'autres, depuis l'abri de leur domicile, assistèrent à la dissolution finale de ce miroir d'obsidienne, là-haut dans les cieux. La grêle noire se transforma en pluie noire qui ruissela comme de l'encre dans les caniveaux de Duncairn avant de se muer en eau claire. À trois heures passées de cinq minutes, la pluie avait cessé et le ciel des Uplands avait retrouvé sa grisaille coutumière. »
Une feuille blanche marbrée de taches précédait une section intitulée « Appendice », à première vue composée de quelques pages seulement.

Assis dans ce fauteuil inconfortable de ma chambre d'hôtel à La Verdad, ce que je venais de lire me laissait plutôt perplexe. Je le savais, Le Nuage d'obsidienne devait certainement être de la fiction. Pourtant tout ce récit était traité de manière très factuelle, sans la moindre note d'ironie ou de parodie, sans aucun des signes habituels visant à indiquer que tout cela était inventé. L'auteur étant ministre du culte - le révérend K. Macbane -, je me suis demandé si ce texte ne se voulait pas une sorte de parabole spirituelle ou religieuse. Si tel était le cas, elle me paraissait manquer singulièrement de limpidité.
Manière de me remettre les idées en place, j'ai quitté un moment mon siège et suis allé à la fenêtre me rendre compte des séquelles de la pluie torrentielle où je m'étais laissé prendre un peu plus tôt. Le bleu du ciel mexicain était à présent d'une clarté assassine, sans un nuage en vue. Sous ma fenêtre, les rues et les trottoirs avaient déjà l'air parfaitement secs. Si je ne m'étais pas trouvé dehors, une heure plus tôt, jamais je n'aurais su qu'il y avait eu un orage.
Par un climat subtropical, une telle transformation n'avait rien de miraculeux. Durant la saison des pluies, c'était un phénomène quotidien, banal et facile à comprendre. Nous étions assurément tout à fait à l'opposé du « nuage d'obsidienne » du livre.
Je suis donc retourné à mon fauteuil, et j'ai repris ma lecture. L'Appendice me livrerait peut-être quelque indication de ce qui s'était produit.