+ Une vie en mouvement - Misty Copeland
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Une vie en mouvement

"Une vie en mouvement" de Misty Copeland,
traduit de l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj.

C'est le matin. Il est huit heures, pour être exacte. Mon réveil sonne, pas plus de cinq secondes, je me redresse déjà pour faire taire ce bruit lancinant.
Je m'étire les bras et me rends aussitôt compte à quel point mon corps est endolori. Pourtant, c'est un merveilleux endolorissement, que connaissent tous les danseurs.
Comme beaucoup de New-yorkais toujours très actifs, en quelques frappes sur le clavier de mon ordinateur, je commande mon café du matin - noir, sans sucre - et un muffin à la myrtille au bar-pâtisserie du coin, qu'on me livre à mon appartement de l'Upper West Side. Les cours commencent à dix heures au demie, au Met.
Les rituels ordinaires de ma journée ne laissent rien entrevoir de ce qui promet d'être une soirée extraordinaire. Je suis impatiente d'entamer ce jour pour que, tout à l'heure, je puisse vivre un second lever, celui du rideau sur la scène du Metropolitan Opera.
Ce soir, pour l'American Ballet Theatre, l'une des compagnies de danse les plus prestigieuses du monde, je vais devenir la première femme noire dans le rôle emblématique du ballet de Stravinski.
Ce rôle sera celui de l'Oiseau de feu.
Je fais cela pour toutes les petites filles à la peau brune.
Ce matin, ma séance d'échauffement à la barre n'aurait rien d'étonnant pour n'importe quelle danseuse de ballet, qu'il s'agisse une apprentie-danseuse à Moscou ou une fillette de sept ans prenant son premier cours de danse à Detroit. C'est une série d'exercices à la structuration tout à la fois lente et fragmentaire - parfaitement conçue pour m'amener ensuite au milieu, où je pourrai danser librement, sans la barre, chaque mouvement constituant une version décomposée de ce que seront les solos de ce soir. Je commence par des pliés, des flexions du genou de plus en plus profondes destinées à m'échauffer les jambes tout en leur procurant le soutien dont elles ont besoin. J'effectue ensuite la transition vers des mouvements plus amples, le rond de jambe, où celle-ci décrit un cercle, avant de fléchir en fondu, dans un développé progressif des hanches et des genoux. Je termine par un port de bras, avec étirement du torse latéral puis vers l'avant.
Je passe ensuite au milieu où, libérés des contraintes de la barre, les exercices d'aérobic s'enchaînent avec plus de fluidité. Je sais que chaque glissade exécutée avec grâce - depuis la première position, un léger saut, les deux jambes tendues, pointées vers le sol comme une pique, avant de terminer en cinquième - découle d'un jeté, où mon pied quitte le sol, qui dérive lui-même d'un dégagé, un pied pointé en extension, tout en maintenant le contact avec le sol.
Le ballet n'est jamais que la version stylisée, à une échelle majestueuse, de ces mouvements en apparence basiques. Si la force et l'élégance élémentaires d'une séance à la barre serait du même ordre que d'enfiler une petite robe noire toute simple, le défi de danser l'intégrale d'un ballet en trois actes serait comme d'apprendre à accessoiriser pour toutes sortes d'occasions. Je dois savoir si j'ai envie d'y ajouter une touche d'insolence ou de nostalgie, ou, comme ce sera le cas ce soir, l'énergie exotique, surnaturelle de cet Oiseau de feu mythique.
Il faut connaître le juste procédé pour ornementer chaque histoire et chaque personnage, avec son corps. La belle au bois dormant, par exemple, est empreinte d'élégance, de majesté ; ses mouvements sont fluides, ponctués de rares accentuations. Il y a dans un personnage certaines façons de tenir le torse, de placer la tête, de se servir de ses bras qui peuvent se démarquer de ce que je répète en salle. La différence entre une incroyable technicienne et une soliste ou une première danseuse tient à la maîtrise de ces ornements interprétatifs susceptibles de raconter l'histoire de la plus belle des façons. Faute de quoi, on n'est pas une ballerine, mais une danseuse comme une autre.
Peu importe votre âge ou depuis combien de temps vous dansez, les professionnels du ballet savent que vous devez répéter ces pas en salle tous les jours afin de conserver la force et la pureté des positions, si essentielles pour les danseurs. Je travaille ma technique sans relâche. Une simple journée de repos peut faire oublier à mes muscles ce que mon esprit connaît par cœur. Je prends des cours sept jours par semaine, alors que la compagnie ne travaille que cinq jours sur sept.
Je sais que je ne posséderai jamais la technique du ballet à la perfection - jamais. C'est pourquoi j'aime tant cela. Bien qu'en treize ans, j'aie exécuté tous ces mouvements dans ce même studio de répétition un million de fois, je ne suis jamais gagnée par l'ennui. C'est mon refuge, où je peux expérimenter. Je transpire, je grogne, je lâche des grimaces qui seraient inacceptables sur la scène du Metropolitan Opera. C'est le moment où je repousse mes limites, pour que mes interprétations en public paraissent pleines d'aisance, de fraîcheur.
Tout le monde n'a pas la volonté de se pousser ainsi à la limite de la rupture. C'est à cela que vous vous engagez lorsque vous êtes une professionnelle - face à une réalité très palpable, le risque non plus de plier, mais de rompre.
Aujourd'hui, je m'abstiens de sauter. Mon tibia gauche m'a fait souffrir, je n'ai pas envie de courir le risque de le luxer avant la représentation de ce soir.
J'ai toujours eu la réputation d'une grande sauteuse, capable de m'élever très haut puis de me poser sur la scène comme une plume. Tel l'Oiseau de feu, qui bat des ailes et s'envole. Ces dernières semaines, il m'a été difficile de répéter ces sauts majestueux. La douleur dans ma jambe a été intense, j'ai dû réserver toutes mes forces à la représentation proprement dite.
À présent, les gestes farouches de l'Oiseau de Feu me sont devenus aussi familiers que le sont ma respiration ou les battements de mon cœur. La saison de printemps de l'American Ballet Theatre a débuté depuis six semaines, nous entamons les deux dernières, j'ai déjà dansé l'Oiseau de Feu à deux reprises en Californie du Sud, à moins d'une heure de la ville où j'ai grandi.
Vers midi, j'ai une séance de répétition allégée au Met, afin de placer la chorégraphie dans l'espace, de me faire une idée du plateau. Je veux être certaine d'avoir pris tous mes repères, d'être toujours au bon emplacement pour ne pas me heurter au corps de ballet au cours de mes variations ou me désynchroniser de mon partenaire quand nous danserons notre pas de deux.
Lorsque le public entre dans la vénérable enceinte du Metropolitan Opera, il découvre le foyer, ses dorures, les loges luxueuses des abonnés, sa scène imposante. Derrière le plateau, il y a des espaces de studios de répétition où les exécutants peuvent peaufiner leur magie, en glissant une ultime séance de répétition avant le lever de rideau.
Je passe une partie de l'après-midi dans une de ces salles, pour une séance de répétition particulière avec Alexeï Ratmansky, le chorégraphe de l'Oiseau de Feu.
Toujours visionnaire et perfectionniste, Alexeï modifie la chorégraphie jusqu'à la toute dernière minute. Il retouche un saut par ici, une pirouette par là.
Un filage de tous mes solos permet de s'assurer que les temps soient parfaitement bons.
Premier temps. Sur pointes.
Deuxième temps. Je file sur la droite.
Troisième temps. Un bond dans les airs.
Alexeï revient à plusieurs reprises sur ma première entrée en scène, avant que nous ne nous accordions enfin sur les pas qui me conviennent le mieux. Le ballet compte deux autres distributions, pour chacune d'elles, l'entrée de l'Oiseau de feu est chaque fois différente, difficile, unique. Je me sens dynamisée. Je me sens prête.
Je fais cela pour toutes les petites filles à la peau brune.
Je regagne mon appartement à pied, à une dizaine de rues du Met. Je me douche et j'allume la télévision sur Food Network, la chaîne culinaire, juste pour avoir un peu de bruit de fond alors que j'essaie de me délasser l'esprit, de me détendre le corps.
Deux heures plus tard, je suis de retour au Met. Le lever de rideau n'aura lieu qu'à sept heures et demie, je n'entrerai pas en scène avant neuf heures, mais je préfère arriver en avance, pour ne pas avoir à courir.
C'est une soirée particulière, pas seulement pour moi. Kevin McKenzie, le directeur artistique de l'American Ballet Theatre, l'ABT, est aussi à l'honneur. C'est son vingtième anniversaire dans ce rôle, que l'on célébrera par des discours, un hommage en vidéo avec des messages de félicitations des directeurs artistiques de presque toutes les principales compagnies de danse classique du monde, et des interprétations données par tous les premiers danseurs de l'ABT.
L'heure de la représentation approche. Je suis soliste depuis cinq ans, nous avons tous les onze une loge individuelle. Je ne l'ai jamais utilisée. Je préfère l'atmosphère de camaraderie réconfortante du vestiaire que partagent les danseurs du corps de ballet. J'ai été six ans membre de ce corps de ballet, c'est avec eux que j'ai envie de rester, de me préparer à mon premier rôle de première danseuse dans une chorégraphie classique, entourée de l'affection de mes amis. Entre nous, alors même que je vais danser le rôle principal, rien ne semble avoir changé. Cela, au moins, me procure un peu de normalité en cette soirée hors du commun.
Dans ce vestiaire, j'ai mon coin à moi, que je me suis approprié depuis longtemps. La table est tellement encombrée de fleurs, de boîtes de chocolat et de photographies que j'ai à peine la place d'y poser mon téléphone portable. Il y a là des bouquets d'orchidées, ma fleur préférée, des dizaines de roses. Arthur Mitchell, le fondateur du Dance Theater de Harlem, m'a laissé un message, en me souhaitant bonne chance.
Devant tant de générosité magnifique, je me sens émue. Je ne peux me laisser distraire. Je ne peux me laisser submerger.
Je fais cela pour toutes les petites filles à la peau brune.
Je passe à la coiffure et au maquillage une petite demi-heure avant le début de la représentation du soir. Dans le miroir, Misty disparaît et une créature mystique prend sa place, le visage poudré de paillettes rouges, peint de spirales d'un rouge éclatant qui jaillissent de part et d'autre des yeux. Mes faux cils longs de presque trois centimètres sont eux aussi colorés en rouge. L'une des coiffeuses de la compagnie me plaque les cheveux en une torsade bien lisse pour mieux fixer mon aigrette rouge et or.
- Bonne chance, Misty, me lance une danseuse, avec un sourire.
- Merde ! me crie une autre.
- Profites-en à fond ! s'écrie une troisième.
Je sais qu'elles le pensent, de tout leur cœur. Ce sont là des politesses de tous les jours que l'on peut s'échanger avant n'importe quelle représentation. Elles ne reflètent pas le caractère monumental de cette soirée, ce qu'elle signifie pour moi et pour le reste de la communauté afro-américaine.
Peut-être qu'aucune propos ne le pourrait.
Quinze minutes.
Je me laisse tomber sur le sol de la partie salon du vestiaire, pour une série d'étirements, de flexions, en m'observant dans le miroir. À peine cette pensée a-t-elle surgi que je la refoule. Je me dis : ça y est, ce moment est le mien. Enfin, le moment de briller, de faire mes preuves, de représenter les danseurs noirs au plus haut niveau du ballet.
Je fais cela pour toutes les petites filles à la peau brune.
Mon tibia me lance, la douleur est insoutenable.
Tout au fond de moi, je sais que je ne peux continuer longtemps en souffrant autant. Ce soir, ce sera la première fois que je danserai le rôle de l'Oiseau de feu à New York, et je prie pour que ce ne soit pas la dernière. Et, lorsque s'ouvrira l'Oiseau de feu, l'ABT aura interprété plusieurs autres pièces et deux entractes auront ponctué le programme.
Je me dirige vers le plateau. Kevin McKenzie, le chef d'orchestre, et le reste du personnel artistique sont là, derrière le rideau, pour me souhaiter bonne chance.
Je me souviens de la première fois où je me suis trouvée sur la scène du Metropolitan Opera. J'avais dix-neuf ans, et j'avais du mal à trouver ma place au sein du corps de ballet de l'ABT. Je traçai mes figures sur le tapis de sol à la pointe de mes chaussons et m'imaginai sur scène, non pas en membre du corps de ballet, mais en première danseuse. Cela paraissait juste. Cela paraissait être une promesse : un jour, je ne savais comment, ce serait mon tour.
Dix ans plus tard, je suis ici, j'attends le moment où je vais exploser sur la scène dans un jaillissement d'or et d'écarlate.
Dehors, une foule comme je n'en ai jamais vue attend patiemment. D'éminents représentants de la communauté afro-américaine et des pionniers du monde de la danse, qui ont rarement eu la place qui leur revenait, sont ici ce soir : Arthur Mitchell, Debra Lee, Star Jones, Nelson George... je sais que je vais aussi danser pour ceux qui ne sont pas ici, qui n'ont jamais vu de ballet, qui passent devant la façade du Metropolitan Opera mais ne peuvent s'imaginer ce qui se déroule à l'intérieur. Ils sont peut-être pauvres, comme je l'ai été. Je vais danser pour eux aussi. En particulier pour eux.
Je fais cela pour toutes les petites filles à la peau brune.
Au lever de rideau, je me tiens à l'extrême avant-scène. Toute une volée d'« Oiseaux de feu » font d'abord leur entrée à la suite d'Ivan, le prince. Tandis que ces oiseaux prennent la pose et lissent leurs plumes, je sens monter l'attente de la foule des spectateurs. Ils anticipent l'instant où je vais les rejoindre. Je respire à fond. La musique commence, et avec elle les acclamations, une grande clameur d'amour qui émane du public.

À cet instant, je m'en rends compte, ce que je ferai ce soir sur scène importe peu. Ils sont tous ici pour moi, avec moi, ici pour celle que je suis, pour ce que représente cette soirée. Je me précipite sur scène et me sens transformée. Approchant du centre du plateau, ma voilée d'oiseaux se scinde, me laissant seule, debout. Il y a une brève seconde de silence, avant que le public n'éclate une fois encore en applaudissements, frappant si fort dans ses mains que je parviens à peine à entendre la musique.


Et c'est ainsi que tout commence.