+ Histoire Réversible - Lydia Davis
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Lydia Davis Histoire Réversible

"Histoire Réversible" de Lydia Davis,
traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch.

Les deux Davis et le tapis

Ils s'appelaient tous les deux Davis, mais n'étaient ni mariés ni apparentés. Cependant, ils étaient voisins. Tous les deux indécis ou, plutôt, ils pouvaient se montrer très décidés à propos de certaines choses importantes, ou en rapport avec leur travail, mais étaient capables d'hésiter pour des vétilles, changeant d'avis sans arrêt, un jour déterminés à faire un choix précis et le lendemain, s'y refusant carrément.
Ils ignoraient cette similitude de comportement jusqu'au jour où elle se résigna à vendre son tapis.
C'était un tapis de laine au motif audacieux et coloré, rouge, blanc et noir, orné de losanges et de quelques rayures noires. Elle l'avait acheté dans un magasin amérindien près de la ville où elle habitait alors, mais venait de s'apercevoir qu'il n'était pas authentique. Elle s'était lassée de le voir sur le sol de la chambre de son fils absent, il était un peu sale, les coins rebiquaient, aussi elle avait décidé de l'exposer dans une vente aux enchères organisée dans le but de collecter des fonds pour une bonne cause. Mais ce jour-là, on l'admira beaucoup, bien plus qu'elle ne l'avait escompté, un expert le réévalua à cinquante dollars alors qu'elle en demandait dix, et elle changea d'avis, espérant que personne ne l'achèterait. À mesure que s'écoulait la journée, elle ne baissa pas le prix comme d'autres autour d'elle, et si les gens continuèrent de l'admirer, personne ne l'acheta.
L'autre Davis se rendit tôt dans la journée à la vente aux enchères, et fut aussitôt séduit par le tapis. Il hésita cependant, car le motif était si audacieux, le rouge, le blanc et le noir si éclatants, qu'il détonnerait peut-être chez lui, même si son intérieur était meublé dans un style moderne, épuré. Il lui fit part tout haut de son admiration, mais n'était pas sûr, lui confia-t-il, que le tapis s'accorderait avec son mobilier, et il quitta la salle sans l'acheter. Pendant la journée, alors que personne d'autre n'en avait fait l'acquisition et qu'elle n'en baissait pas le prix, il continua de songer au tapis, et il revint plus tard dans l'intention de le revoir, s'il était encore là, et de prendre la décision de l'acheter ou pas. Mais la vente était terminée, toutes les marchandises avaient été soit vendues, soit empaquetées pour être données, soit emballées et remportées chez les exposants, et la vaste pelouse verdoyante où la vente avait eu lieu, devant le porche du presbytère, était de nouveau lisse et dégagée dans l'ombre de la fin d'après-midi.
L'autre Davis fut surpris et désappointé, et un jour ou deux plus tard, lorsqu'il croisa cette Davis à la poste, il dit qu'il avait changé d'avis, demanda si le tapis avait trouvé acquéreur et lorsqu'elle répondit que non, il voulut savoir s'il pouvait l'emprunter pour voir l'effet qu'il produirait chez lui.
Cette Davis fut aussitôt embarrassée, car pendant ce temps elle avait fini par se résoudre à garder le tapis, à le nettoyer, et à l'essayer dans différents endroits de la maison pour se faire une opinion. Mais à présent, considérant l'intérêt évident de l'autre Davis pour ce tapis, elle n'était plus certaine d'avoir pris la bonne décision. Après tout, elle avait souhaité le vendre, et jugé qu'il ne valait pas plus de dix dollars. Elle demanda à l'autre Davis si elle pouvait réfléchir encore quelques jours pour savoir si elle était disposée à s'en séparer. L'autre Davis comprit et répondit qu'il n'y voyait pas d'inconvénient, la priant de l'informer si elle choisissait de ne pas le garder.
Elle le laissa un moment dans la chambre de son fils, à sa place d'origine. Elle y jetait un coup d'œil de temps à autre. Il paraissait encore un peu sale, et ses coins rebiquaient. Elle le trouvait toujours assez joli, et en même temps plutôt laid. Puis elle se dit qu'elle devrait le mettre à un endroit où elle le verrait tous les jours, afin de se sentir plus motivée pour prendre sa décision. Elle savait que l'autre Davis attendait.
Elle le mit sur le palier intermédiaire entre le rez-de-chaussée et le premier étage et pensa qu'il allait bien avec le tableau accroché au mur. Mais son mari le trouva trop vif. Elle l'y laissa malgré tout et continua d'y penser chaque fois qu'elle montait ou descendait l'escalier. Un jour vint où elle décida fermement que, même si elle le trouvait très beau, l'autre Davis devait le prendre, ou du moins l'essayer, parce qu'il lui plaisait et qu'il serait sans doute mieux mis en valeur chez lui. Mais le lendemain, avant même qu'elle eût donné suite à sa résolution, une amie lui rendit visite et admira particulièrement le tapis : elle crut qu'il était nouveau, et le trouva très joli. Cette Davis se demanda alors si elle ne devrait pas le garder en fin de compte.
En attendant, les jours passaient, et elle s'inquiétait beaucoup au sujet de l'autre Davis. Elle sentait qu'il avait vraiment eu envie d'essayer le tapis et qu'elle le conservait égoïstement, même si elle avait eu envie de le vendre - pour dix dollars à peine. Il le voulait sans doute, ou l'admirait plus qu'elle. Pourtant elle refusait de renoncer à un objet qu'elle avait autrefois apprécié au point de l'acheter, dont d'autres personnes avaient vanté la beauté, et qu'elle aimerait peut-être beaucoup si elle le faisait nettoyer.
Le tapis occupait souvent ses pensées, elle tentait presque chaque jour de prendre une décision, mais changeait d'avis aussitôt, ou presque. Elle recourait à différentes argumentations pour définir la manière de procéder. Le tapis était de qualité - un expert le lui avait confirmé ; elle l'avait acheté parce qu'il lui avait plu dans le magasin amérindien, mais tout compte fait, il n'était pas authentique ; il plaisait à son fils, les rares fois où il venait en visite à la maison ; elle l'apprécierait encore s'il était un peu nettoyé ; d'un autre côté, elle ne s'était pas souciée de sa propreté avant et ne s'en inquiéterait pas plus à l'avenir ; l'autre Davis, à en juger d'après la description de l'intérieur de sa maison, bien entretenu, ordonné et joliment aménagé, le nettoierait et en prendrait soin ; elle avait été prête à le vendre ; l'autre Davis avait été disposé à l'acheter. Il serait sans doute prêt à payer les cinquante dollars, qu'elle remettrait ensuite aux bonnes œuvres. Si elle le gardait, elle devrait sans doute donner l'argent à cette cause, puisqu'elle avait souhaité le vendre et que personne ne l'avait pris - mais dans ce cas elle dépenserait cinquante dollars pour conserver un objet qui lui appartenait déjà, sauf s'il ne pouvait plus être considéré comme tel à présent qu'elle l'avait mis en vente.
Un jour le fils d'une amie lui fit cadeau d'un grand carton de légumes frais : c'était maintenant le plein été, et il en avait une telle quantité dans son potager qu'il ne pourrait même pas les vendre. C'était beaucoup trop pour elle et son mari, et elle décida de les partager avec certains de ses voisins qui n'avaient pas de jardin. Elle en offrit une partie à un voisin au coin de la rue, un danseur professionnel qui avait récemment emménagé dans le quartier avec son chien aveugle. Lorsqu'elle le quitta, elle traversa la rue avec le reste du carton pour voir l'autre Davis et sa femme. Alors qu'ils parlaient dans l'allée de choses et d'autres, et aussi du tapis, elle reconnut qu'elle avait souvent de la difficulté à prendre une décision, et pas seulement au sujet de ce tapis. L'autre Davis admit alors qu'il avait lui aussi du mal à faire des choix. Il était stupéfiant, observa sa femme, de constater qu'il était capable de prendre une décision très arrêtée, pour ensuite changer d'avis et se rétracter avec la même ténacité. Elle expliqua que cela aidait son mari de lui parler de la question qu'il s'efforçait de régler. D'ordinaire, ses réponses s'échelonnaient dans l'ordre suivant : « Oui, je pense que tu as raison » ; « Fais ce que tu veux » ; « Je m'en moque ». Elle dit que dans ce cas, puisque les deux Davis étaient aussi indécis, le tapis avait maintenant sa vie propre. Ils devraient lui donner un nom, proposa-t-elle. L'idée plut aux deux Davis, mais aucun ne leur vint à l'esprit sur le moment.
Cette Davis se prit alors à souhaiter qu'il y eût un Salomon pour statuer sur ce litige, car le problème, en fait, n'était pas de savoir si elle désirait ou non garder le tapis, mais de juger, de façon plus générale, lequel des deux l'appréciait le plus : elle se dit que, si l'autre Davis l'admirait plus qu'elle, il devait le prendre ; si elle y attachait plus de prix que lui, elle le garderait. Ou peut-être fallait-il formuler la question un peu différemment, puisque ce tapis, en un sens, « lui » appartenait déjà : elle devait peut-être décider qu'il lui était plus précieux qu'avant, juste assez pour ne pas s'en défaire. Mais non, se dit-elle encore, si l'autre Davis l'aimait vraiment plus qu'elle, il devait l'avoir. Elle envisagea de suggérer à l'autre Davis de l'emporter dans sa maison et de l'y laisser quelque temps, pour décider s'il lui plaisait beaucoup, ou juste un peu, ou s'il n'en voulait pas du tout. S'il l'aimait, il devrait le garder ; s'il n'en voulait pas, elle le conserverait. S'il l'aimait juste un peu, il resterait chez elle. Mais elle n'était pas sûre non plus que ce fût la meilleure solution.

Contingence (vs. nécessité)
Ce pourrait être notre chien.
Mais ce n'est pas notre chien.
Alors il nous aboie après.

Bref incident en a (voyelle courte), a (voyelle longue), et chva
Un chat gris tigré, tranquille, observe une grosse fourmi noire. Un homme, fasciné, observe le chat et la fourmi. La fourmi chemine. La fourmi s'arrête, décontenancée. La fourmi recule en toute hâte - droit sur le chat. Affolé, il fait marche arrière. L'homme debout qui regarde éclate de rire. La fourmi change à nouveau de trajectoire. Le chat, redevenu tranquille, l'observe de nouveau.

Contingence (vs. nécessité), 2 : en vacances
Ce pourrait être mon mari.
Mais ce n'est pas mon mari.
C'est le sien.
Il la prend donc en photo (elle, pas moi) alors qu'elle se tient devant la vieille forteresse, vêtue de sa robe de plage à fleurs.

Une histoire que m'a racontée une amie
L'autre jour, une amie m'a raconté une histoire très triste sur un de ses voisins. Il avait entamé une correspondance avec un inconnu par l'intermédiaire d'un service de rencontre en ligne. Il vivait en Caroline du Nord, à des centaines de kilomètres de lui. Les deux hommes échangèrent des messages, puis des photos, et ne tardèrent pas à avoir de longues conversations, d'abord par écrit et ensuite par téléphone. Ils s'aperçurent qu'ils avaient beaucoup d'intérêts en commun, étaient compatibles sur le plan émotionnel et intellectuel, se sentaient à l'aise l'un avec l'autre et éprouvaient une attirance physique, autant qu'il fût possible d'en juger par Internet. Leurs intérêts professionnels étaient proches eux aussi, le voisin de mon amie étant comptable et son nouveau correspondant du Sud, maître assistant en économie dans une petite université. Au bout de quelques mois, il apparut qu'ils étaient réellement épris, et le voisin de cette amie fut persuadé que « c'était ça » - ses propres termes. Quand vinrent les vacances, il prit un billet d'avion pour le Sud afin d'y passer quelques jours et d'y rencontrer son amoureux d'Internet.
Pendant la journée du voyage, il appela deux ou trois fois son ami et ils bavardèrent. Ensuite il fut surpris de ne plus recevoir de réponse. À l'aéroport, personne ne l'attendait. Après avoir patienté et téléphoné à plusieurs reprises, il se rendit à l'adresse que son ami lui avait donnée. La porte resta close lorsqu'il frappa et sonna. Toutes les hypothèses lui passèrent par l'esprit.
Ici manquent certains épisodes de l'histoire, mais d'après le récit de mon amie, son voisin avait appris que le même jour, alors qu'il était en route pour le Sud, son amoureux d'Internet avait succombé à une crise cardiaque à l'instant où il appelait son médecin ; le visiteur, informé de cet événement soit par un voisin, soit par la police, s'était rendu à la morgue locale ; on l'avait autorisé à voir son ami ; c'était là, face à un mort, qu'il avait pour la première fois posé les yeux sur celui qui, avait-il cru, était destiné à devenir son compagnon pour la vie.

Le mauvais roman
Le roman terne, difficile, que j'ai apporté pour ce voyage - je m'évertue à le lire. J'y suis revenue à de si nombreuses reprises, redoutant sa lecture, la jugeant toujours aussi insipide que la fois précédente, qu'il est devenu comme un vieil ami. Mon vieil ami le mauvais roman.