+ Justice - Friedrich Dürrenmatt
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Justice

Friedrich Dürrenmatt - Justice
traduit de l'allemand par Etienne Barilier

« Justice »,
de Friedrich Dürrenmatt

Si j'écris ce rapport, c'est sans doute par amour de l'ordre, par pédanterie : pour joindre une pièce au dossier. Je veux me contraindre à réexaminer les faits qui ont conduit à l'acquittement d'un meurtrier et à la mort d'un innocent. Je veux repasser dans ma tête les mesures que j'ai prises, mes pas de clerc, les possibilités que j'ai négligées. Je veux, une fois encore, et consciencieusement, évaluer les chances qui restent à la Justice.
Mais surtout, si j'écris ce rapport, c'est que j'ai le temps, beaucoup de temps, deux mois au bas mot. Je reviens tout juste de l'aéroport (les bars auxquels j'ai rendu visite en chemin ? ça ne compte pas, ni mon état présent. Je suis copieusement ivre, mais demain j'aurai l'œil clair). À bord du mastodonte hurlant et mugissant (direction : l'Australie), le docteur honoris causa Isaak Kohler. Au moment où, jaillissant de ma Volkswagen, j'armais mon revolver, il prenait son envol dans le ciel nocturne. Un coup de maître, ce coup de téléphone. Le vieux connaissait sûrement mes intentions ; et nul n'ignore que je suis trop démuni pour le suivre dans ses voyages.
Il ne me reste donc qu'à attendre son retour. En juin ? En juillet ? Attendre, et boire de temps en temps – ou très souvent, selon l'état de mes finances. Et puis écrire : quand un avocat n'a plus que les yeux pour pleurer, il trouve la plume pour écrire.
Mais sur un point, le député se trompe : son crime, le temps ne l'effacera pas ; mon attente ne l'adoucira pas, mon ivresse ne le noiera pas, mon écriture ne l'excusera pas. Je mets la vérité sur le papier, je la grave en moi, et je me donne le pouvoir d'accomplir un jour en toute conscience, ivre ou non, ce qu'aujourd'hui je voulais perpétrer dans un mouvement passionnel. Un jour, oui ; en juin, en juillet peut-être ; bref, le jour de son retour, car il reviendra. Donc le présent rapport ne constitue pas seulement la justification d'un meurtre, mais aussi sa préparation. D'un meurtre légitime.
(Je suis dans mon bureau, j'ai dessoûlé.) Seul un crime rétablira la justice. Avec, inévitablement, mon suicide à la clé. Non point pour me dérober à mes responsabilités. Au contraire. Le suicide est la seule façon de répondre de mon acte, sur le plan humain sinon sur le plan juridique. Je détiens la vérité, mais non les preuves. Les témoins de l'instant décisif, je ne puis les produire. Mon suicide me rendra crédible, même en leur absence. Je ne vais pas à la mort comme un savant qui se prend pour cobaye par amour de la science. Je meurs parce que je suis convaincu d'être fini.

Le lieu du crime joue très tôt son rôle dans l'histoire. Avec sa façade rococo, le restaurant Du théâtre1 est l'un des rares bâtiments réputés pour son architecture, dans notre cité lamentablement défigurée2. Ce restaurant occupe trois étages – bien des gens ignorent l'existence du troisième. Chez nous, tout le monde se lève tôt. Les matinées sont longues ; le rez-de-chaussée accueille des étudiants ensommeillés, mais aussi des commerçants, qui souvent restent pour le repas de midi. Après le café-kirsch, c'est le calme plat, les serveuses sont invisibles. Il faut attendre quatre heures de l'après-midi pour assister à l'arrivée d'employés fatigués et d'instituteurs épuisés. Pour le repas du soir, et jusqu'à dix heures et demie, c'est la cohue : des politiciens, des managers, des financiers, d'ex-représentants de professions libérales et plus que libérales, mais aussi des étrangers légèrement effrayés : notre ville aime se donner des airs internationaux.
Le premier étage est celui du raffinement puant. Absolument : dans ces deux salles basses et tapissées de rouge, il règne une chaleur tropicale, mais tout le monde la supporte ; les dames en robe du soir, les messieurs souvent en smoking. L'air est fait de sueurs et de parfums, accompagnant en sourdine les effluves de nos spécialités culinaires : par exemple l'émincé de veau avec rösti. La société de cet étage ressemble à celle du rez-de-chaussée, mais s'en distingue par l'habillement. C'est l'étage où l'on se retrouve après les « premières » théâtrales, et après conclusion des grosses affaires : on ne manigance plus rien, on fête les manigances accomplies.
Au deuxième étage, nouvelle métamorphose. On est surpris par un certain débraillé, par un certain laisser-aller. Les pièces sont hautes et claires, elles évoquent la plus commune des auberges : chaises de bois, nappes à carreaux, ronds de bière partout ; juste à côté de l'escalier, un cabaret à moitié vide, où se démènent des magiciens de seconde zone et des strip-teaseuses de troisième zone. Dans la salle principale, on joue aux cartes et au billard. C'est le rendez-vous de nos marchands de fruits et légumes, de nos entrepreneurs et de nos gros propriétaires de magasins, de nos gros garagistes et de nos spécialistes en démolition. Souvent, ils sont vissés là des heures durant ; les enjeux sont fantastiques. Autour d'eux s'agglutine toute une galerie d'individus bizarres ou douteux, sans compter quelques prostituées en faction, trois, quatre, toujours à la même table près de la fenêtre ; on fait mieux que les tolérer : elles font partie des meubles, et sont relativement bon marché. Un vrai riche est toujours près de ses petits sous.
Lorsque je rencontrai pour la première fois le député, je venais de subir avec succès les examens fédéraux, j'avais rédigé ma dissertation, obtenu le titre de docteur et reçu l'autorisation d'exercer comme avocat, mais je n'avais pas encore quitté la place où je travaillais durant mes études : j'étais saute-ruisseau de luxe chez Stüssi-Leupin. Cet homme s'était acquis une réputation largement internationale : dans plusieurs affaires criminelles (les frères Aetti, Rosa Pick, Deubelbeiss et Amsler), il avait obtenu des acquittements ; et dans l'affaire qui opposa Trög (Les « œuvres industrielles de bienfaisance ») aux États-Unis d'Amérique, il obtint un compromis (tout à l'avantage de Trög). Je devais me rendre au café Du théâtre pour apporter à Stüssi-Leupin le résultat d'une expertise (un de ces cas douteux auxquels il vouait un amour exclusif). C'est au deuxième étage que je dénichai l'avocat vedette, près d'une des tables de billard ; il venait de terminer une partie avec le député. À la table voisine, le docteur Benno jouait avec le professeur Winter. Et c'est maintenant seulement, à l'instant d'écrire tout cela, que je m'avise d'une chose : tous les personnages du drame futur se trouvaient ici réunis, comme pour un prologue. Dehors il faisait froid ; on était en novembre ou décembre (il serait facile de déterminer la date exacte). J'étais gelé, parce que j'allais toujours sans manteau, et que j'avais dû garer ma Volkswagen à quelques rues du café.
– Faites-vous servir un grog, jeune homme.
Le député, qui m'adressait ainsi la parole, m'examina très attentivement, et fit signe au sommelier. Involontairement, j'obtempérai. Il faut dire aussi que j'attendais les instructions de Stüssi-Leupin, qui s'était retiré avec le texte de l'expertise, et qui le feuilletait à l'une des tables.
Devant, dans la salle, je voyais jouer les marchands de légumes, silhouettes sombres dans le contre-jour de la fenêtre. D'en bas nous parvenait le sourd grondement du tramway. Le député ne cessait pas de me dévisager, sans la moindre gêne, sans dissimuler son regard. Il devait approcher des soixante-dix ans. Il était le seul qui eût gardé son veston, mais il ne transpirait pas le moins du monde. Je finis par me présenter. Je pensais bien avoir affaire à quelque notable, mais je ne parvenais pas à mettre un nom sur le personnage.
– Parent du colonel Spät ? interrogea-t-il, sans se nommer lui-même (peut-être estimait-il que cela n'en valait pas la peine, ou que je le connaissais déjà).
Le colonel Spät : un paysan martial, devenu conseiller fédéral. Partisan de l'arme atomique.
– Bien peu, répondis-je. (Pour régler cette question une fois pour toutes : je suis né en 1930. Je n'ai jamais connu ma mère, Anna Spät, et je suis de père inconnu. J'ai grandi dans un orphelinat dont je me souviens sans déplaisir – j'aimais surtout la forêt voisine. Nous étions bien éduqués, bien instruits. J'ai connu une jeunesse heureuse. Avoir des parents ne constitue pas toujours un avantage. Mon malheur, c'est au docteur h.c. Isaak Kohler que je le dois. Auparavant, j'avais des difficultés, mais pas de désespoirs.)
– Vous comptez vous associer à Stüssi-Leupin ?
– Je n'y songe pas, répondis-je en le regardant avec surprise.
– Il a très bonne opinion de vous.
– Il ne m'en a jamais rien laissé paraître.
– Stüssi-Leupin ne laisse jamais rien paraître.
Le vieillard s'exprimait d'une voix sèche. Pour moi, je pris le ton de l'insouciance :
– Il a tort. Je veux m'installer à mon compte.
– Ce sera difficile.
– Peut-être.
Rire du vieillard :
– Vous aurez quelques surprises. Notre pays ne favorise pas les ascensions solitaires.
Puis, sans transition :
– Vous jouez au billard ?
– Non.
– Erreur.
À nouveau, il me regarda, l'air pensif. Ses yeux gris trahissaient la surprise, mais non la moquerie, à ce qu'il m'a semblé. Dureté, absence d'humour. Il me conduisit à la deuxième table, celle où jouaient le docteur Benno et le professeur Winter. Ces deux personnages m'étaient connus. Le professeur était recteur à l'époque où j'entrais à l'Université. Le docteur était, dans notre cité, une figure de la vie nocturne (à l'époque, cette vie s'arrêtait à minuit, mais elle ne manquait pas d'intensité pour autant). On ne lui connaissait pas de profession déterminée. Jadis, il avait été champion olympique d'escrime, d'où son surnom de Bennolympique. Il avait également conquis le titre de champion suisse de tir au pistolet. Au golf, il gardait un certain renom. Il avait, autrefois, ouvert une galerie d'art, mais ça n'avait pas marché. Maintenant, on disait que son activité principale consistait à gérer sa fortune.
Je saluai. On me répondit par des signes de tête.
– Winter est un éternel débutant, lâcha le docteur h. c. Isaak Kohler.
Je ris :
– Et vous, seriez-vous un maître ?
– Certes, répondit-il tranquillement. Le billard est ma passion. Passez-moi donc cette queue, professeur, vous ne réussirez jamais votre coup.
Adolf Winter lui tendit l'instrument. Le professeur était un sexagénaire, lourd mais plutôt petit, à la calvitie luisante. Il était muni de lunettes à branches d'or, mais non cerclées. Un de ses gestes coutumiers consistait à lisser dignement sa longue barbe noire, très soignée, parcourue de traînées blanches. Il s'habillait toujours avec recherche ; démodé, mais raffiné. C'était un de ces hâbleurs humanistes dont nos universités regorgent. Membre du Pen-club et de grandes institutions culturelles, auteur d'une purge en deux volumes, Carl Spitteler devant Hésiode, ou l'Helvétie hellénique (éditions Artémis, 1940). Je suis juriste, et depuis toujours la faculté des lettres me porte sur les nerfs.
Soigneusement, le député passait à la craie la rondelle de cuir. Ses mouvements étaient tranquilles et sûrs ; et, malgré ses phrases cassantes, il ne donnait pas l'impression d'arrogance ; simplement de maîtrise et de calme. Tout en lui disait la force, l'infaillibilité. La tête légèrement inclinée, il observa la table de billard, puis, très vite et sans hésiter, donna son coup.
Je vis la boule blanche rouler, frapper, revenir en arrière.
– À la bande3. C'est ainsi qu'on le bat, le docteur Benno, fit le député, tout en rendant la queue de billard au professeur Winter. Compris, jeune homme ?
– Je n'entends rien à tout cela, répondis-je.
Et je me tournai vers le grog que le serveur avait déposé sur une petite table.
– Cela viendra.
Le docteur h.c. Isaak Kohler eut un rire, s'empara d'un des journaux mis à la disposition des clients, et s'éloigna.


1 En français dans le texte (NdT).

2 Dans « notre cité », qui n'est jamais nommée par le narrateur, on reconnaîtra Zürich (NdT).

3 En français dans le texte (NdT).