+ La veuve Basquiat - Jennifer Clement
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La veuve Basquiat

"La veuve Basquiat" de Jennifer Clement,
traduit de l'anglais par Michel Marny.

BOMBERO, 1983
acrylique et huile en bâton sur toile
228cm x165cm

Elle le frappe. Elle le frappe sur la cicatrice et fort là où aurait été sa rate. Pendant un instant son poing est à l'intérieur de son corps.

Il a peint Bombero après qu'on se soit battus et que je l'aie frappé comme un homme frappe un homme. Je ne l'ai fait qu'une fois. Je ne l'ai jamais refait.

Cela faisait des jours qu'il avait disparu et quelqu'un m'avait dit qu'on l'avait vu au Roxy avec une blonde. Quelqu'un d'autre m'avait dit qu'il vivait avec deux Noires dans SoHo. Quelqu'un d'autre m'avait dit qu'il était parti à L.A. J'étais furieuse. J'ai été draguer un petit portoricain hip hop qui a mis son flingue sous mon oreiller.

Puis Jean est revenu. Je lui ai dit de sortir et que j'allais appeler les pompiers. Je n'aurais jamais dit à Jean que j'allais appeler la police. Il ne me l'aurait jamais pardonné. Jamais ! Donc j'ai dit les pompiers et ça l'a fait hurler de rire et je lui ai donné un formidable coup de poing. Je sais qu'il a dû avoir mal mais il s'est contenté de me serrer dans ses bras en riant.

Puis, évidemment, il a peint Bombero quelques semaines plus tard mais la toile n'était pas drôle et le pompier me fait peur.


GRATTER ET EFFACER

« Je gratte et j'efface mais jamais au point qu'on ne puisse pas voir ce qu'il y avait dessous. Ma version du repentir », déclare Jean-Michel à Suzanne pendant qu'il copie ce qui est écrit sur une boîte de céréales : Sugar Coated Corn Puffs.

Je me rappelle le jour où un acheteur a demandé son CV à Jean. Au début il était furieux parce que, bien sûr, il n'en avait pas et n'avait jamais étudié nulle part et j'ai vu qu'il avait l'impression de se trouver devant un mur mais cela n'a duré qu'une seconde. Puis il a déchiré un bout de papier d'un cahier sur lequel il aimait dessiner et a écrit quelque chose qui était plein de fautes d'orthographe et de mots biffés. C'était sa version du CV. Ça commençait : « Jean-Michel Basquiat, né le 22 décembre 1960 à Brooklyn, New York. » Il a fait la liste de toutes les écoles où il était allé depuis le cours préparatoire jusqu'à la première après quoi il avait abandonné ses études. Il a écrit que sa première ambition était d'être pompier et que son ambition artistique était d'être dessinateur de BD.

Le tout constituait une liste parfaitement organisée en caractères d'imprimerie pour avoir l'air d'un véritable document officiel. Il a ajouté ses premiers sujets : Voyage au fond des mers, Alfred E. Neuman, Alfred Hitchcock, Nixon, la guerre, les armes et les voitures.

Je pense vraiment qu'il avait voulu être pompier parce qu'il suspendait toujours ses activités quand un camion passait. Il avait du respect pour les pompiers et il aimait les dessiner avec leurs drôles de chapeaux qu'il appelait des « casques ».

Il a aussi mentionné qu'en troisième il avait échoué en dessin. Il en était très fier et s'en vantait, surtout quand il a commencé à faire de l'argent.

Il m'a demandé s'il devrait ajouter ses influences musicales.

J'ai dit : « Non. »

Donc il l'a fait, évidemment.

Pour lui la musique était l'influence la plus importante et il a griffonné West Side Story, le Watusi, Walking Harry et Orfeu Negro.

Quand il a eu fini, il m'a soudain demandé : « Tu crois qu'on a demandé son curriculum vitae à Picasso ? »

« Bien sûr que non », j'ai répondu.

Il a déclaré que si jamais on le lui redemandait il écrirait les dimensions de sa main.

Il est sorti acheter une règle. À son retour il a pris les mesures et consigné :
Main droite avec quatre doigts et un pouce. Dimensions de la paume : largeur neuf centimètres, longueur neuf centimètres. Petite cicatrice à l'index. Il a aussi ajouté la longueur des doigts et du pouce.

Puis il s'est pris au jeu et s'est mis à se mesurer tout le corps. Puis il est passé au mien en me faisant allonger par terre. Il m'a déclaré qu'il était désolé de m'annoncer que mon bras gauche était plus court que mon droit.

Je l'avais toujours su.

LA LECTURE DE BURROUGHS

William Burroughs lit au Ritz. Jean-Michel met son pantalon large couvert de peinture et son trench. Suzanne s'habille en noir. Sur Houston Street ils achètent de la coke qu'ils sniffent dans le taxi qui les emmène à la lecture.

« Ne me parle pas, Venus, dit Jean-Michel. Je ne veux pas entendre ta voix. Je déteste ton accent canadien. » Il l'imite en chantonnant : « Mum, Mum, Mum. »

Suzanne est silencieuse. La coke lui pique et lui glace le nez et la gorge.

William Burroughs est assis sur scène derrière un bureau avec un projecteur puissant braqué sur lui. Sa voix, basse et éraillée, est pleine d'alcool. Jean-Michel le fixe en silence, comme un prédateur.

Une fois rentrés, Jean-Michel demande à Suzanne de se mettre contre le mur. Elle se laisse manipuler comme une poupée. Il la pousse contre le mur, lui plaque les bras le long du corps et lui lève la tête. Il lui ferme les paupières de ses doigts.

Il dit : « Ne me parle pas, Venus, je ne veux pas entendre ta voix. » Il pose une boîte de conserve sur sa tête ; il place un pot de peinture sur sa tête. Il rit. Il lui dit d'ouvrir la main et lui crache dans la paume.

C'est Jean qui m'a appris que William Burroughs avait tué sa femme par erreur. En fait il n'a pas dit que c'était par erreur. Il m'a raconté l'histoire comme pour insinuer qu'il y avait très peu de chose qui séparait l'amour du meurtre. Il avait une lueur dans l'œil comme s'il essayait de me faire peur. Comme si c'était génial que Burroughs ait tué sa femme.

Plus tard, Jean a bien connu Burroughs, et Ginsberg, mais je n'étais pas avec lui alors. Il n'arrêtait pas de lire Kerouac.