+ L'état où nous sommes - Ann Beattie
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L'état où nous sommes

"L'état où nous sommes" de Ann Beattie,
traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch.

Ce que serait le réalisme magique

Le devoir de vacances, le putain, putain de troisième devoir sur les dix prévus par les cours d'été, si on n'obtenait pas au moins un C aux neuf premiers, on devait en écrire onze, la putain de prof avançait ses grosses lèvres charnues pour leur donner une forme d'œillet, cette bouche dont la moue dédaigneuse soulignait notre médiocrité... cet essai, pour retenir son intérêt, était censé traiter du réalisme magique, et même si vous n'étiez pas obligé de lire en entier le livre de Márquez que la professeur aimait teelleemeent, elle avait distribué plusieurs paragraphes du roman dans lesquels se passaient des choses bizarres et, comme l'auteur, vous deviez continuer à l'infini, faire hurler les nuages, par exemple. « Pas de métaphore ! Ou bien, ne pas l'envisager seulement sous l'angle de la métaphore ! s'était-elle exclamée. L'état psychologique doit avoir son importance. Vous devez incarner l'émotion dans le passage que vous écrivez. » Elle gesticulait avec ses longs bras. La femme mesurait au moins un mètre quatre-vingts, elle était aussi grande que l'oncle de Jocelyn. C'était débile de rédiger des dissertations. Totalement débile. L'été avec son oncle et sa tante était une torture depuis le début, il s'achèverait beaucoup plus tard, quand les jours auraient raccourci et que les fleurs commenceraient à pencher la tête, l'eau devenue vraiment trop froide pour nager dans la baie de York Harbor où les mariées de l'été, bien trop vieilles pour convoler, sortaient sur la pelouse dans un tourbillon de voiles, de cheveux, de bouquets soulevés par le vent. L'une d'elles s'était foulé la cheville en courant après ses stupides lis roses et son brouillard - elle s'était écrasée au sol comme Humpty-Dumpty, une mouette avait emporté son bouquet puis l'avait lâché, trop loin sur les rochers pour qu'on le récupère, même si le garçon d'honneur avait tenté de le faire. Mais on ne pouvait pas écrire là-dessus - sur la vraie vie. Il fallait voir les choses sous l'angle du réalisme magique, décrire une mouette capable de réciter des proverbes en latin et d'accepter avec philosophie que les fleurs ne soient pas des poissons.
C'était l'heure : oncle Raleigh allait étudier le texte qu'elle avait rédigé et lui offrir conseils et encouragements, pendant qu'elle vissait mentalement son doigt dans son oreille en le plaignant parce qu'il boitait et n'avait pas d'emploi ; en réalité, c'était un homme agréable, mais plutôt bête. En tout cas, l'oncle - le frère de sa mère - était beaucoup plus sympathique que sa femme bornée, tante Bettina Louise Tompkins, dont les initiales étaient BLT . Sans mayonnaise.
« Belle soirée sur la véranda. Désolé que tu n'aies pas pu te joindre à nous, mais ce que tu fais est plus important, dit l'oncle Raleigh. Tu sais, tu as un visage expressif, et le regard intelligent de ta mère. Depuis le jour de ta naissance, je n'ai pas douté une seconde de tes capacités. Je suis vraiment désolé que tu n'aies pas pu passer l'été avec tes amis, mais tu leur montreras à tous de quoi tu es capable, et aussi à Bettina, qui s'en prend à toi pour un oui pour un non. Tu veux des nattes afro, et alors ? Ce n'est pas comme si tu rentrais à la maison avec "Satan" tatoué sur le dos de la main.
- J'ai peur des aiguilles. Merci de m'avoir dit quelque chose de gentil.
- C'est parce que je pense que tu le mérites, Jocelyn. Eh bien... Bettina insiste pour que je supervise ton devoir, alors si tu n'y vois pas d'inconvénient, est-ce que tu pourrais l'imprimer, parce que je ne peux pas lire sur ce petit écran, tu le sais. Je te le répète tous les soirs. »
Elle se leva de la chaise de bureau où elle s'était avachie pour écrire et se tripoter les pieds. Elle alluma l'imprimante. Le texte sur papier ne faisait pas tout à fait deux pages.
« Il y en avait trois hier, remarqua-t-il aussitôt.
- Elle en a assez de lire de longues dissertations. » Jocelyn mentait à Raleigh, à Bettina - surtout à Bettina - et à sa meilleure amie, en quelque sorte, qui avait la chance d'être en Australie cet été, même si ce n'était pas forcément génial de passer ses vacances avec sa famille et son frère retardé - sérieux, vraiment retardé -, Daniel, un garçon difficile qui se curait le nez devant vous.
« Ça me paraît bien, dit Raleigh, approuvant d'un hochement de tête. Mais regarde ces deux points. En principe, ce signe de ponctuation introduit une énumération, et tu ne proposes qu'un exemple, donc tu pourrais peut-être écrire : "comme une tortue", au lieu de "notamment : une tortue". »
Elle fit la correction. La boiterie de son oncle était la séquelle d'un accident de moto qu'il avait eu vers l'âge de vingt ans, à peine plus vieux qu'elle aujourd'hui. Du moins un membre de sa famille avait fait quelque chose.
« Est-ce que je peux emprunter la voiture pour une heure ce soir ? Des élèves du cours d'été se retrouvent sur la plage à marée basse. Il n'y aura ni drogue, ni alcool, ni sexe. Nous sommes tous trop déprimés pour nous embêter avec ça.
- Je n'y vois pas d'objection, mais Bettina s'y opposera sûrement, répondit-il. Je le lui dirai dès que j'entendrai le moteur démarrer. Rappelle-toi quand même ceci : un permis de conduire intermédiaire n'autorise aucun de tes amis à monter à bord. À ta place, je me dépêcherais de quitter l'allée. »
Il était en train de passer en revue la seconde page de l'essai (zut alors !). « Eh bien, ça part un peu dans tous les sens dans le dernier paragraphe, qui est censé résumer ce que tu as dit avant, n'est-ce pas ?
- Pas du tout. Cette conception est dépassée aujourd'hui. On ne se répète pas.
- Je vois. Mais il est grammaticalement incorrect d'écrire : "Les desiderata, c'est ce que ce champ de fleurs était." Je ne sais même pas ce que ce grand mot signifie exactement. » Il la regarda. « Ce ne seraient pas des "crucifères", par hasard ?
- Les fleurs violettes qu'on voit partout », répondit-elle. Elle avait déjà les clés de voiture à la main.
« Le lupin, reprit-il. Il pousse mieux à l'état sauvage, on peut essayer d'en planter dans son jardin, mais la plupart du temps il périclite. Il reste à l'écart et c'est de cette façon qu'il prospère. Une métaphore, du point de vue de ta professeur. Je ne devrais pas me moquer d'elle. Je n'y connaissais rien avant cet été.
- Je ferai la modif dès mon retour à la maison, promis.
- Parfait. Mais dis-moi, que signifie exactement ce grand mot ?
- Ça veut dire : "Va en paix dans le tumulte et la hâte " », répondit Bettina. Elle se tenait sur le seuil, avec son tablier orné d'une tête de poulet. Elle avait passé deux années à l'université et travaillé pour la municipalité. Son sens de la mode se limitait au port d'un soutien-gorge à armature, ce qui était aussi le cas de la mère de Jocelyn. Toutes les deux étaient très grosses. Au contraire de Jocelyn et de l'oncle Raleigh, qui avaient donc au moins un point commun mis à part le fait qu'ils étaient l'un et l'autre coincés à la maison, en dehors de la stupide soirée qu'il consacrait au golf.
« Bon, tu as les clés de la voiture, sois prudente. Seuls les gens qui ont des autocollants de stationnement peuvent se garer dans la rue pavée, je suis sûre que tu le sais. Je n'ai pas l'intention de payer une amende de cinquante dollars, déclara Bettina. Raleigh a approuvé ton texte ?
- Il l'a adoré », répondit-elle. Il sourit à sa femme, l'air affable. Il ne regardait pas dans sa direction.
« Sur le chemin du retour tu pourrais peut-être prendre une pizza à River Bend, dit Bettina. En été ils sont ouverts jusqu'à dix heures du soir et je peux les appeler à neuf heures et demie. Je n'ai pas envie de glace, je veux une petite pizza normale », expliqua-t-elle. Elle s'était crue atteinte d'un cancer à Noël. Depuis, elle avait pris beaucoup de poids et faisait souvent des annonces au sujet de ce qu'elle désirait. Entre autres choses, elle réclamait du savon Neutrogena à minuit, et n'avait alors d'autre solution que de demander à Jocelyn d'en commander pour elle sur Amazon Prime. Sa mère avait déjà décrété qu'elle ne renouvellerait pas son abonnement quand ils augmenteraient leurs tarifs. Cela durait environ une semaine. Sa mère ne pouvait pas se passer d'Amazon, même pour acheter des crackers.
« Tu sais, lança Raleigh depuis la porte d'entrée, d'après moi, il arrive que les grands mots crèvent les yeux, comme un drapeau rouge brandi devant un taureau. Il y a peut-être une manière beaucoup plus simple et directe de conclure. Tu devrais y réfléchir quand tu rentreras à la maison.
- C'est une bonne idée, répondit-elle.
- Je ne suis pas sûr d'avoir compris ce que ta tante voulait dire avec cette définition. Je vais sans doute consulter le dictionnaire. Le vrai, pas celui de Google, où on trouve sa réponse en cinq secondes.
- Tu peux même l'épeler de travers, il corrige tes fautes et tu cliques simplement sur la correction.
- Je ne ferai aucun commentaire qui donne l'impression que je suis vieux jeu. Je serais alors aussi déprimé que vous, les jeunes. Mieux vaut ne pas exprimer ses sentiments.
- Tu n'as pas envie de sortir d'ici quelquefois ? demanda-t-elle en tortillant les mèches folles qu'elle avait teintes en rose le jour où elle avait coupé sa frange.
- J'ai une vie secrète. J'ai enfreint presque tous les commandements, répondit Raleigh. Ta mère sera la première à te le dire. Le problème, c'est que l'énergie me manque aujourd'hui.
- Tu ne te résignes pas comme ça si tu as mon âge », dit-elle par-dessus son épaule en descendant les marches. Il alluma la lampe du porche pour elle, bien qu'il ne fît pas encore nuit. Le jour le plus long de l'année était passé à présent. Les journées ne tarderaient pas à ressembler à un parcours de montagnes russes. Une fois elle avait subtilisé un comprimé de Tylenol dans le flacon de Raleigh pour le donner à T. G., le garçon le plus mignon, qui se contentait de drogues plus simples, par exemple une poignée d'antihistaminiques avalée avec une rasade de vodka et de Red Bull. Il était vraiment particulier. Mais il avait apprécié son geste. Elle n'osait pas voler un autre comprimé. Bettina avait sans doute caché des caméras dans la maison, elle était si possessive. C'était vraiment génial que Becca ait pu partir en Australie et soit même allée en bateau jusqu'à la Grande Barrière de corail, où son père avait plongé. Pendant que tout le monde attendait qu'il remonte à la surface, Becca avait vomi dans un sachet. Jocelyn n'avait plus de nouvelles, parce que sa mère lui interdisait formellement d'envoyer des textos en vacances et avait désactivé l'envoi de messages sur son portable.
2
Sur la plage, seules Angie, la jolie fille, et Zelda, sa meilleure amie, se tenaient là où l'eau rencontre le sable, Zelda, l'une des écharpes théâtrales de sa mère flottant autour de son cou comme si elle aspirait à être pendue. Jocelyn vit en s'approchant que le tissu était blanc, avec des paillettes cousues dessus. « Salut, dit-elle.
- Salut », répondit Angie. Une de ses stratégies était de prétendre qu'elle n'était pas extrêmement jolie et que ça lui faisait plaisir de voir d'autres filles. Elle se comportait de la même façon qu'il y ait des garçons ou pas.
« Super écharpe, s'exclama Jocelyn. Tu en as combien, Zelda ?
- Elles appartiennent presque toutes à ma mère. Genre, l'idée d'en donner une seule lui répugne vraiment, alors je les emprunte sans arrêt. Je m'en suis lassée, en fait. Quoi qu'il en soit, je ne porte plus de bleu.
- On s'ennuie tellement dans cette maison, se plaignit Jocelyn en retirant ses tongs qu'elle envoya promener derrière elle sur le sable. Je suis sûre qu'ils n'ont pas couché ensemble depuis quarante ans. Ma mère m'a dit que Bettina a failli entrer au couvent quand elle était adolescente. Je ne sais pas comment il supporte de rester là. Il dit qu'il est fatigué.
- Moi aussi, intervint Zelda. J'ai dormi cinq heures la nuit dernière. Je vis uniquement pour le dernier jour de cours. Je me fiche d'aller à l'université, tout ce que je veux c'est quitter cette ville par tous les moyens, en travaillant comme serveuse, strip-teaseuse, n'importe quoi. Ma mère écrit à cette personne qu'elle connaît à Yale, du genre Yale accepte les losers qui obtiennent des C+ en dissertation. Ça me paraît logique.
- T'as eu une note géniale en maths pour l'épreuve du SAT , dit Angie. Huit cents. Putain, huit cents points ! Personne n'y arrive. Mon frère est biologiste, et il en a obtenu à peu près huit cent quarante.
- La belle affaire, répliqua Zelda. J'ai encore eu un C à ma dernière dissertation d'anglais.
- Je ne pense pas que tu sois destinée à l'anglais. À mon avis tu es faite pour les maths, déclara Angie.
- Bien sûr. Je pourrai peut-être les enseigner à Yale.
- Tu es tellement braquée contre Yale ! s'exclama Jocelyn. Tu te rends compte du nombre de fois que tu en parles ? »
Zelda haussa les épaules. L'écharpe se rabattit sur sa bouche fardée qui laissa une empreinte rose sur le tissu. La jeune fille n'essayait pas vraiment de rivaliser avec Angie, mais la plupart du temps elle utilisait un produit de maquillage : un jour du mascara, le lendemain du rouge à lèvres.
« Alors tu as écrit sur quoi ? demanda Angie, les yeux baissés. Je n'arrive pas à croire que nous soyons obligées de parler de ça. Je suppose que nous pourrions juste nous taire et ne rien dire.
- Je pensais que T. G. viendrait ce soir, dit Jocelyn.
- Raconte-lui, suggéra Angie à Zelda.
- Comment ? Pourquoi pas toi ? Il est aux urgences pour un lavage d'estomac. Il m'a envoyé un texto. Il a avalé un flacon d'Ambien, ou de je ne sais quoi, et s'est fait dégueuler avec de la Stoli. Le chien lui léchait la figure quand son père est entré.
- J'y crois pas, dit Jocelyn.
- Ton chééériii, poursuivit Zelda. Ou du moins, l'un des rares mecs de la classe qui soit pas un sociopathe, ou autre chose. Le garçon qui se mutile, par exemple ? Vraiment dégueu ! Tout ce sang qui dégouline sous son bureau. On pourrait attraper le sida.
- Aux urgences, dit Jocelyn en écho. Ouah.
- Il nous enverra un texto quand il sera sorti. » Zelda haussa les épaules.
« On devrait peut-être aller le voir ? demanda brusquement Angie.
- Aux urgences, les amis ne sont pas autorisés à rendre visite aux patients, précisa Jocelyn.
- Eh bien, moi je le ferais, déclara Zelda. C'est bon pour le moral.
- C'est comme à l'armée, je suppose, observa Angie. Le mo-raaal », dit-elle en traînant sur les syllabes.
Les étoiles brillaient au-dessus de l'eau. Jocelyn pensa que la légère sensation de lourdeur dans son estomac était peut-être due à l'approche de ses règles. Sa mère avait subi une hystérectomie. C'était l'une des raisons pour lesquelles elle avait envoyé sa fille chez son oncle et sa tante. Elle était si faible et mal en point. Et Bettina avait tellement insisté pour qu'elle s'inscrive aux cours d'été « accélérés ». Ça voulait dire quoi ? Qu'on ne freinait jamais ? Si elle le pouvait, elle serrerait le frein à main. Vlan ! et la voiture s'arrêterait si brusquement que même avec sa ceinture attachée elle se retrouverait le nez contre le pare-brise.
« J'ai écrit sur les lupins, dit-elle. Mais je n'ai pas réussi à les présenter sous l'angle du réalisme magique. Je suis tellement nulle que je me suis trompée de mot, mais mon oncle a compris de quelles fleurs je parlais. Je pense que je vais trouver un moyen de décrire le champ qui s'élève et devient le ciel, quelque chose dans ce style.
- Il monte au ciel ? demanda Zelda.
- Ensuite nous nous apercevons qu'en réalité nous marchons dans le ciel, puis la Terre apparaît brièvement, et la planète tourne, un truc comme ça, je veux dire, la prof avalera n'importe quoi, si la grammaire est correcte. »
Zelda éclata de rire. Jocelyn remarqua qu'elle avait peint ses orteils en vert pâle.
« Quand j'étais petite, mes parents avaient une chambre-véranda. Nous y dormions tous les trois en juillet et une grande partie du mois d'août. Ensuite mon père la fermait, dit Angie.
- Ma mère a peur de perdre notre maison. Elle affirme qu'elle dispose d'un prêt hypothécaire inversé, mais oncle Raleigh prétend que non. Il essaie de trouver un boulot. Il a quitté le précédent parce qu'il devait rester debout toute la journée, mais maintenant il regrette d'être parti.
- Quel âge ont ces gens ? demanda Angie.
- Il a environ dix ans de plus que ma mère. Il a soixante ans.
- Soixante ans. Je n'arrive même pas à imaginer mes parents à cet âge-là. Ils m'ont eue quand ils avaient vingt ans, ils en ont donc trente-six aujourd'hui. Soixante ans ! répéta Angie. Je suppose que les gens vivent plus longtemps aujourd'hui.
- C'est Cassiopée, dit Zelda, enroulant son écharpe autour de son cou pour la dénouer ensuite. Pourquoi la Grande Ourse n'est-elle pas sortie ?
- Elle est trop déprimée. Elle est à la maison, en train de rédiger une dissertation : "Ma vie de Grande Ourse", dit Jocelyn. Je dois rectifier la conclusion de mon devoir. J'ai promis d'être de retour dans une heure. Ça me laisse combien de temps avant de m'en aller ? »
Zelda jeta un coup d'œil à son portable. « À peu près vingt-cinq minutes, répondit-elle. Je n'ai pas vraiment fait attention à l'heure de ton arrivée. »
Jocelyn pensa qu'elle pourrait passer par l'hôpital sur le chemin de la maison. Elle se contenterait d'entrer pour demander de ses nouvelles, même s'ils refusaient de lui dire quoi que ce soit. Lorsque sa propre mère avait été hospitalisée, ils n'avaient répondu à aucune de ses questions. Ils ne parlaient qu'à Bettina. Et à Raleigh aussi, pourtant il ne venait jamais la voir parce qu'il avait une crise d'angoisse dès qu'il entrait dans un hôpital. Il devait avoir sur lui des sels dans des sachets scellés, comme le faux sucre. Elle avait assisté à des matinées avec Raleigh - il était vraiment super pour ça ; il assistait à n'importe quel spectacle - ils avaient mangé là où elle voulait, elle commandait des tas de choses très fraîches et parfumées chez Chipotle, ensuite ils achetaient pour BTL des plats à emporter qui coulaient toujours hors de l'emballage, mais ni Raleigh ni elle n'avaient jamais compris pourquoi cela se produisait chaque fois.
« Mes parents se sont mariés sur la plage de Nantucket, dit Angie. Il y avait un quatuor à cordes, avec mon cousin qui jouait du violoncelle et qui, apparemment, craignait tout le temps que le sable s'engouffre dans son instrument. Ma mère était enceinte de moi. J'ai assisté au concert alors que j'étais un fœtus dans son ventre.
- Je ne me marierai jamais, dit Zelda. Rappelez-le-moi si j'annonce que je me suis fiancée.
- D'accord, répondit Angie. Je pense que nous devrions toutes les deux laisser tomber toute cette affaire de mariage et j'espère que nous deviendrons lesbiennes.
- Berk, rétorqua Zelda.
- Je vais peut-être accorder un répit à l'oncle Raleigh et me mettre en route plus tôt, dit Jocelyn. Il est vraiment super gentil avec moi, considérant à quel point sa femme le persécute.
- Tu pourrais peut-être nous marier avant de t'en aller. Les gens le font avec juste un certificat qu'ils trouvent sur Internet, de toute manière. » Angie agrippa la main de Zelda, qui se dégagea aussitôt. « Dis : "Je vous marie, je vous marie par la présente. Vous êtes maintenant mariées", la pria-t-elle.
- Quel est le pays où on peut déclarer : "Je divorce de toi, je divorce de toi, je divorce de toi", et que c'est vrai ? dit Jocelyn.
- Tu l'as inventé, répondit Angie.
- Non, pas du tout. C'est la vérité.
- Parce que tu l'as entendu sur NPR ou ailleurs ? demanda Zelda, reprenant la main d'Angie. Oh chérie, NPR a annoncé notre divorce ! » s'exclama-t-elle.
Jocelyn éclata de rire et poussa du pied un peu de sable mouillé dans leur direction. C'était leur rituel : elles envoyaient vers l'autre fille un petit tas de sable qui évoquait l'apparition instantanée de rides ou la nuque d'un carlin. La mère d'Angie en avait deux. Ils ronflaient toute la nuit et empêchaient tout le monde de dormir. Angie était capable de faire une imitation très drôle de tous les personnages : sa mère désemparée, parlant aux chiens ; son père les chassant de la pièce au milieu de la nuit ; les carlins en train de ronfler.
« Bon, d'accord, tu vas cartonner avec ton histoire de fleurs dans le ciel, ta version de "Lucy in the Sky with Diamonds" », lâcha Zelda. Elle détestait que les gens s'en aillent. Elle disait toujours quelque chose pour les retenir. Elle poussa encore un peu de sable mouillé vers Jocelyn. On aurait dit de la merde. La ressemblance était frappante : humide, tirant plus vers l'ocre que le gris.
2
Elle traversa le parking de l'hôpital en voiture, mais ne s'arrêta pas pour y entrer. Elle alluma la radio et entendit qu'on prévoyait des orages plus tard dans la soirée, et aussi le lendemain. Peut-être que la partie de golf de son oncle serait annulée à cause de la pluie.
Elle faillit oublier la pizza, c'était une idée si stupide de sa tante - prendre un repas supplémentaire à près de dix heures du soir. Elle fit demi-tour et se gara dans le parking, mais elle n'était pas la seule à avoir oublié. Le fils du patron épongeait les tables, disant que personne n'avait téléphoné pour passer commande. Elle se demanda si elle devait juste rapporter une petite pizza ordinaire afin de gagner l'estime de sa tante, puis elle se ravisa - Bettina pouvait vraiment se passer de pizza. Elle acheta une bouteille de ginger ale qui explosa sur ses vêtements quand elle dévissa le bouchon. « Merde ! » s'exclama-t-elle, attirant l'attention du patron qui s'approcha du comptoir. Son fils haussa les épaules, constatant les dégâts, mais il ne fit aucun commentaire. « Qu'est-ce qu'il y a ? Vous avez secoué la bouteille ? » demanda Mister Rogers . Ce n'était pas son vrai nom, mais le surnom qu'on lui donnait à son insu, parce qu'il disait toujours : « Belle journée » aux clients - T. G. avait fait remarquer que Mister Rogers s'écriait : « Quelle belle journée dans le quartier. » Ou, du moins, le type qui l'imitait dans une saison antérieure de Saturday Night Live le disait.
Elle secoua la tête. Une question de cette sorte ne méritait même pas de réponse. Quelquefois les mecs réagissaient comme ça. Le ferait-elle ? Alors qu'elle était une fille ?
À cet instant retentit un bruit assourdissant de verre brisé. Elle se baissa, croyant qu'une voiture enfonçait la vitrine du restaurant. Mister Rogers et son fils s'accroupirent eux aussi, et l'éponge vola à travers la pièce. Mister Rogers se redressa aussitôt et courut vers la porte.
Mme Nementhal se tenait sur le seuil. En bain de soleil et bermuda bleu, elle grimaçait, les bras accrochés à ses épaules, la bouche ouverte. Quelqu'un avait jeté des bouteilles par la fenêtre d'une voiture, des tas de bouteilles, en réalité. Était-ce à dessein ? De nos jours, qui déversait encore ses déchets sur la voie publique ? Une énorme fissure était apparue sur l'une des baies vitrées. « Mon Dieu ! gémit le fils du patron. Ça va ? demanda-t-il à Mme Nementhal.
- C'était quoi ? répliqua-t-elle, hystérique. C'ETAIT QUOI ?
- Des détritus. D'année en année ça empire, répondit Mister Rogers. Tout va bien, m'dame ? C'est une petite entaille que vous avez sur la jambe ?
- Merde, merde, merde, s'exclama le fils du patron, tapotant son portable. C'était sans doute Winston Bales, cette racaille. » Il se détourna. Derrière Mme Nementhal, il y avait plusieurs bouteilles cassées, les goulots éparpillés d'un côté, les éclats de verre disséminés à travers le parking. Elle avait une plaie sur la jambe. Penchée en avant, elle l'examinait, ses longs cheveux dissimulant son expression, mais elle n'avait pas répondu à la question. Elle n'avait pas prononcé un seul mot, alors que tous ses élèves savaient qu'elle était capable de soliloquer pendant des heures. Le patron ignorait sans doute qui elle était. Comment aurait-il pu la connaître ? Une étudiante de Yale qui venait d'obtenir son premier job d'été (tout le monde l'apprendrait en lisant le compte rendu du journal), une volontaire dans un programme destiné aux adolescents perturbés. Ils n'étaient pas perturbés ! Pas du tout ! Les cours d'été n'avaient pas été présentés à Jocelyn sous cet angle. Pour quelle raison aurait-elle été perturbée, au juste ?
À cause, peut-être, de l'obligation de terminer sa dissertation, d'essayer de décrire d'une manière crédible la Terre inversée avec le ciel ; les fleurs étincelant à la place des étoiles, les étoiles éparpillées autour des pieds des gens. Un détritus (était-ce un trop grand mot ?) d'étoiles. Que recherchait-elle, de toute manière ? Une idée pour obtenir encore un C+, ou bien quelque chose qui ressemblerait à du réalisme magique ?