+ Le pont sur la Nerotch - Leonid Tsypkin
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Leonid Tsypkin Le pont sur la Nerotch

"Le pont sur la Nerotch" de Leonid Tsypkin,
traduit du russe par Macha Zonina.

Le pont sur la Nerotch

1.
L'odeur du métro en 1972 est la même que l'odeur du métro en 1936 et, un bref instant, j'éprouve ce même sentiment de joie perçante, irrationnelle, que jadis, en 1936 ; il me semble qu'à ce moment je vais remonter à la surface, me retrouver sous le soleil aveuglant du mois de juillet quelque part près de la station de métro Sokol. Je ne me rappelle plus pourquoi j'étais allé là-bas, je ne me souviens que du soleil aveuglant, des immeubles neufs, élevés, que je n'avais jamais vus auparavant, du goût glacial, brûlant de l'esquimau, ces esquimaux qu'on ne trouve qu'à Moscou et nulle part ailleurs, ils sont presque synonymes de Moscou, mais pourquoi donc ne parviens-je pas à me rappeler les visages des gens qui se trouvaient dans la même rame que moi, qui montaient les escaliers roulants, marchaient dans les rues ? De quoi avaient-ils l'air ? À qui ressemblaient-ils ? Aux personnages des films Le Cirque ou Joyeux Garçons, avec leurs cravates excessivement larges (qui reviennent d'ailleurs à la mode), leurs pantalons amples genre sac à patates, leurs visages naïfs, bon enfant, pleins de foi en l'avenir radieux ? Ou bien à Natalia Rozenel, en robe longue, les cheveux courts, les yeux écarquillés, roulant de curiosité ? Je force ma mémoire, en vain : plus aucun visage, plus de vêtements, plus personne. Que se passe-t-il ? Est-ce ma mémoire qui défaille, ou l'Histoire ? Serons-nous effacés aussi, de cette même manière, moi et mes voisins de la rame en 1972, de la mémoire de l'écolier en veste de nylon assis à cet instant en face de moi ? Il porte déjà une coupe de cheveux presque à la mode, je devine en lui les traits d'un jeune étudiant, mince, grand, comme toute cette génération, qui rajuste d'un mouvement de tête nonchalant ses cheveux en désordre, puis ce n'est plus un étudiant que je vois en lui mais un jeune marié avec une alliance, un filet à provisions à la main, qui se dépêche de rentrer chez lui, chargé de ses courses ; lui aussi, tout comme moi, s'effacera de la mémoire de ceux qui l'ont aperçu, et un instant j'imagine tous ces gens dans la rame - soucieux, insouciants, qui viennent de quitter une femme ou vont en retrouver une autre, parlent de la réunion de travail de ce matin, amènent leurs dessins techniques, dossiers, résumés, plaidoiries bien préparées, tapées sur vingt-deux pages - leur crayon suit les lignes, marquant les passages importants, sur lesquels il faudra insister lors de la séance - je les imagine tous, un instant, couchés dans une position identique, les bras croisés sur la poitrine, la tête renversée en arrière, le visage jaune, cireux, tous comme au garde-à-vous - ils vont disparaître les uns à la suite des autres, sans rien laisser derrière eux, et tous ces gens qui flânent dans les larges avenues les jours de fête disparaîtront de la même manière. Parfois j'imagine que cette foule voyage dans la même rame que moi - tous ces bipèdes en costume, avec leurs serviettes ou leurs sacs à la main.

2.
La route bossue, aux pavés luisants, descendait en pente raide vers la rivière. Un garçon dodu, aux jambes courtes, avec des cernes maladifs sous les yeux, roulait à vélo tout près du bord, se serrant presque contre le trottoir. Le cœur martelant dans les oreilles, il tirait sur les freins, les charrettes le dépassaient avec fracas, mais il avait l'impression de foncer à toute allure, devançant tout ce qui bougeait, il garderait cette impression toute sa vie, car son amour-propre ne lui permettrait jamais d'accepter sa faiblesse. Ayant dévalé la route sans pépin, il monta, triomphant, sur le pont de bois. Sous ce pont coulait la Nerotch, une petite rivière bien étroite, inexistante sur les cartes, même à la plus petite échelle, cela fâchait un peu le garçon, parce que même si à la fin de l'été les boîtes de conserve rouillées, les bouteilles cassées, enveloppées d'algues, émergeaient d'un maigre ruisseau, au printemps la rivière se répandait largement, inondant le jardin municipal, les maisonnettes derrière, son courant devenait puissant, l'eau sombre atteignait presque le pont ; les gros blocs de glace se heurtaient aux piles, faisant tressaillir le pont, l'eau emportait arbres déracinés, rondins, planches - ces jours-là, seule la Volga, que le garçon n'avait jamais vue, pouvait rivaliser avec la Nerotch. Après le pont il tourna à gauche et, pédalant avec force, remonta la rue vers le bâtiment incongru de l'Opéra, qui ressemblait à un château ancien. Quelques jours plus tôt, sur la place du théâtre, où les gandins locaux faisaient du vélo, certains « sans les mains », en guidant leur bicyclette juste d'un mouvement du torse, presque imperceptible - il y a seulement quelques jours, Toussik, le cousin germain de sa mère, lui avait appris à faire du vélo. Toussik courait, retenant le vélo par la selle d'une main, le guidon de l'autre, ruisselant de sueur, parce qu'il n'était pas aisé de tenir en équilibre un vélo avec un gros gamin dessus - il devait le serrer contre lui, tout en le poussant en avant pour que le garçon et le vélo ne lui tombent pas dessus, il répétait sans arrêt : « Pédale, Gavrila ! », même si le garçon ne s'appelait pas du tout Gavrila ; mais le garçon percevait quelque chose d'audacieux dans cette exclamation, qui les mettait sur un pied d'égalité, Toussik et lui - deux hommes qui se comprennent bien -, il pédalait assidûment, le vélo devenait de plus en plus stable, son professeur ne retenait plus la machine, se contentant de la tenir par la selle, parfois le garçon avait l'impression que ça le gênait, du coup il pédalait avec encore plus de vigueur et, un court instant, il se débarrassa complètement de toute protection - le professeur se contentait de courir à côté, le garçon n'arrivait pas à croire qu'il roulait tout seul, sans l'aide de personne, comme si soudain il avait déployé ses ailes, s'était envolé dans les airs - il ressentait une sorte de terreur, de ravissement provoqués par cette indépendance soudaine, brûlante qui menaçait de finir en crash. Il se retourna : Toussik ne courait plus, il ne marchait même plus, il se tenait juste là, sa silhouette se réduisant peu à peu, il fit un geste de la main signifiant : « Pédale plus vite ! » Perdant l'équilibre, le garçon tomba sur le bitume en s'écorchant les genoux, qui se mirent à saigner ; Toussik arriva en courant, l'aida à se relever et ils reprirent la route. Toussik était grand, le plus grand de la famille en tout cas, ses cheveux sombres, raides lui recouvraient volontiers le front, et dans ses yeux enfoncés, gris, calmes, se profilait parfois quelque chose d'audacieux : son grand-père avait été un Cosaque du Don, Toussik conservait sa photo dans un médaillon en or qu'il avait hérité de sa mère, le garçon aimait l'ouvrir pour contempler son portrait - le Cosaque du Don avait un visage aux pommettes saillantes, une longue moustache comme celle de Tarass Boulba, des yeux clairs encore plus enfoncés que ceux de Toussik. Le garçon était très fier de ce lien de parenté, bien que dans sa famille personne n'eût rencontré ce grand-père dont la fille - la mère de Toussik - avait été obligée, afin de se marier, de se convertir au judaïsme, et le Cosaque du Don, peu ravi de ce fait, ne leur avait jamais rendu visite. Toussik avait perdu ses parents à l'âge de deux ou trois ans, il habitait depuis chez sa tante, la grand-mère du garçon, qui aimait Toussik plus que ses propres filles, du moins c'est ce qu'elle disait - peut-être à cause de son caractère calme, accommodant, ou parce que, devenu orphelin, il lui permettait de se sentir bienfaitrice... Arrivé sur la place de l'Opéra, le garçon se mêla à d'autres gamins tournant à vélo autour du petit parc. Moins d'un an plus tard, l'État-major allemand s'installerait dans le théâtre, la famille du garçon, évacuée, tout emplie du pressentiment de l'hiver 1941, recevrait par une journée de fin d'été lumineuse une carte postale de Toussik, son unique missive, recouverte de son écriture minutieuse, inclinée à gauche. Toussik leur demandait de ne pas s'inquiéter, tout allait bien, mais eux, comment vont-ils, et maman, ça va aussi ? - il appelait ainsi la grand-mère du garçon - au revers de la carte figurait l'adresse de l'expéditeur marquée de sa main : « 247 BSA ». Ayant questionné ses amis, le garçon apprit que BSA signifiait « Bataillon des services aéroportuaires », il tenta d'imaginer en quoi consistait la mission de Toussik - pour une raison obscure, il pensait qu'il transportait les caisses de munitions ou balayait les pistes, mais Toussik était commandant, bien qu'adjoint ; durant les événements en Pologne il se trouvait dans l'armée, un carré lui avait été décerné. Le garçon se rappelait très bien la photo de Toussik avec ce carré sur le revers de la veste, et le calot qu'il portait crânement incliné ; plus tard ils réussirent à dénicher cette photo chez des parents éloignés, ils l'agrandirent, en en faisant presque un portrait - aujourd'hui celui-ci se trouve sur le bureau de ma mère, sous verre, à côté d'autres clichés, d'un portrait de famille où le garçon, vêtu d'un costume marin, est encore tout petit, maigre, les oreilles écartées. Quand, à la périphérie de la petite ville de l'Oural, la gadoue d'automne où on plongeait jusqu'aux genoux se mit à geler dans les rues, les murs de la pièce où habitait la famille du garçon se couvrirent de givre, le pressentiment d'un hiver précoce se transforma en un hiver exceptionnellement précoce - c'était peut-être normal en Oural -, la neige recouvrait les rues, les toits des maisons en bois à un étage, aux chambranles sculptés, on pouvait donc facilement transporter les branches sèches achetées au marché sur une luge d'enfant, le lait se vendait sous forme de galettes gelées, semi-transparentes. C'est alors que toute une liasse de lettres, de cartes postales avec le tampon « Destinataire absent » leur fut retournée, mais l'idée que Toussik fût mort mit du temps à se dessiner au sein de la famille. Jusqu'à la fin de la guerre ils continuaient d'espérer, de se renseigner, pour apprendre enfin qu'une nuit, les chars allemands avaient fait irruption à l'endroit où était stationnée l'unité de Toussik. Lui et les autres soldats bivouaquaient dans des remises en bois à la lisière d'un village, le garçon essayait d'imaginer l'expression du visage de Toussik au dernier instant de sa vie, quand le char avait écrasé la remise et, roulant de gauche et de droite, était passé avec ses chenilles sur tous ceux qui se trouvaient à l'intérieur ; ou, plus probablement, on l'avait emmené pour le fusiller car il était commandant, communiste et juif, ils ne pouvaient donc pas le garder prisonnier, mais le garçon ne parvenait pas à se représenter l'ultime expression sur le visage de Toussik, parce que jadis il pouvait le terrasser d'un seul doigt - il était le plus grand de la famille du garçon, mais aussi de tout l'immeuble. Quand ses copains de classe lui rendaient visite, il laissait exprès la porte de sa chambre ouverte pour qu'ils puissent voir Toussik passer dans le couloir. Non, Toussik ne pouvait pas tomber de la main d'autrui, il était le plus fort de tous ! Le garçon souriait tristement à ces pensées car, au moment où on apprit les circonstances de la mort de Toussik, le garçon n'était plus un garçon. Encore maintenant il m'arrive souvent de le voir dans mes rêves, ce rêve est presque toujours identique : je sais que Toussik est mort, et en même temps il est avec nous, il habite dans notre appartement d'avant-guerre, sans y vivre tout à fait, il y est juste domicilié ; il ne vient que la nuit, étranger, insaisissable. Je n'arrive jamais à lui parler ni même à le voir, mais il dort là où il dormait d'habitude, sur un canapé creusé aux ressorts saillants, dans une pièce immense, plus grande qu'un appartement trois-pièces d'aujourd'hui, séparée en deux par des paravents derrière lesquels habitent mes grands-parents. C'est justement sur ce canapé que Toussik montrait au garçon les secrets de la lutte, il le plaquait d'une seule main, le serrait, le bourrait de coups, tout en poussant des cris horribles. Dans le rêve, j'entre dans la pièce mais le canapé est vide, rien ne le recouvre sauf les draps froissés, les ressorts saillants, je devine vaguement, non, je sais pertinemment que Toussik est chez sa copine, c'est là-bas qu'il habite en fait, parle, agit, fidèle à lui-même. Ma grand-mère était très fière qu'en signe d'obéissance, il ne se fût jamais marié avec cette fille bien qu'il l'eût fréquentée plusieurs années de suite. Elle ne plaisait pas à grand-mère, qui pensait que cette fille n'aimait pas Toussik, qu'elle avait ses propres intérêts cachés. Elle avait les cheveux courts, portait des lunettes ; même avec ses lunettes elle plissait les yeux. Toussik allait parfois la voir avec le garçon, ce dernier était secrètement jaloux d'elle, c'est pourquoi sans doute il la vénérait ; après tout, si Toussik l'aimait, elle avait forcément en elle quelque chose d'extraordinaire. Grand-mère évoquait avec fierté sa propre vision de l'existence, sa famille la jugeait très libérale, encline à des généralisations - elle aimait prononcer des formules philosophiques édifiantes du genre : « Celui qui ne respecte son père et sa mère n'est pas digne du royaume céleste », ou « C'est la vie ! », ou d'autres choses du même ordre. Parfois elle s'installait au piano droit, de ses doigts tordus par la goutte elle jouait une romance, la seule qui restait de son répertoire jadis apparemment très riche ; cette romance évoquait une fée qui habitait au bord d'une rivière, et un certain Marc dans les bras duquel elle se tortillait ardemment. Le garçon n'arrivait pas à comprendre : pourquoi la fée devait-elle se tortiller dans ses bras ? Grand-mère ne chantait pas vraiment, elle déclamait plutôt, elle jouait faux certains passages musicaux censés témoigner de la profondeur des sentiments de Marc ou de la fée, ou des deux à la fois, ses doigts tordus n'étaient plus assez véloces pour rattraper l'avancement de la pensée musicale de la romance, enfonçant les mauvaises touches. Ses parents, des gens réputés progressistes pour l'époque, avaient enseigné le piano à leurs enfants et l'avaient envoyée à Paris à dix-huit ans, où elle avait fait des études de dentiste et appris à fumer. Parfois, après le déjeuner, elle envoyait le garçon dans sa chambre chercher une papirosa, des allumettes - pour ne pas avoir à porter les allumettes, le garçon retournait dans la salle à manger avec la cigarette allumée ; ma femme ne peut toujours pas pardonner à ma mère de m'avoir laissé faire. Ma grand-mère appréciait avant tout son indépendance - cela lui permettait de traiter avec condescendance et détachement philosophique mon grand-père, que tout le monde dans la famille trouvait avare, qui jetait sur elle les assiettes, fâché par son gaspillage, accompagnant ses gestes de formidables jurons en langue juive ; lui aussi se montrait parfois disposé à des aphorismes didactiques, son préféré étant : « Ainsi se noient les petits enfants qui se baignent un beau jour d'été. » Cette phrase a toujours cours dans notre famille. Grand-père, qui portait une moustache, était gynécologue obstétricien, il emmenait souvent le garçon avec lui quand il faisait ses visites. Pendant que grand-père examinait sa patiente, le garçon restait assis dans le fiacre au toit verni, aux pneus bien gonflés, devant une maison en bois dans une rue pavée à l'extrémité de la ville, il contemplait le large dos du cocher, attendait diligemment, goûtant d'avance leur retour - ils dépasseraient les charretiers, la plupart des fiacres même. Le soir, grand-père l'emmenait parfois se promener avec lui, ses hautes bottines sans lacets, à peine usées, crissaient doucement ; ils marchaient le long de la grande rue et tous les gens qu'ils croisaient, surtout les femmes, saluaient le grand-père, le garçon était heureux que toute la ville le connût. Quand on enterra grand-père, sa tête, semée de rares mèches de cheveux blancs flottant au vent de décembre, ballottait à droite et à gauche, se heurtant parfois aux parois du cercueil car le corbillard tressautait sur les pavés ; le garçon trouvait bizarre que grand-père n'eût ni mal ni froid, habillé seulement d'un costume ; il suivait à pied le corbillard au toit soutenu de colonnes noires, torses, devançant l'orchestre et le cortège funèbre qui s'étendait probablement sur plusieurs rues. Les femmes sortaient de leurs maisons, de leurs portails et, levant les bras au ciel, soupiraient, se lamentaient : « Mon Dieu, c'est le docteur qui m'a fait accoucher ! » Le garçon était heureux de défiler en tête d'un cortège aussi considérable, au son de l'orchestre - toute la ville était venue faire ses adieux au grand-père. En fait, l'histoire des femmes qui se lamentaient, il l'a surtout apprise grâce aux récits familiaux, il ne se la rappelle pas vraiment ; néanmoins, aujourd'hui, je vois encore très bien ces femmes qui soupirent, se lamentent, formant une haie le long du trottoir comme si elles attendaient le passage d'un cosmonaute. Juste avant de mourir, grand-père demanda qu'on lui administre de la morphine pour précipiter la fin, et pendant qu'on allait à la pharmacie, il appela son petit-fils auprès de lui pour lui dire adieu, le garçon se pencha vers lui - toute sa vie, il garderait le souvenir de sa moustache qui piquait. (Un an plus tard, jour pour jour, leur chien disparut - menu, blanc, taché de noir, il laissait parfois des petites flaques sur le lino, en forme de 8.) De retour à la maison après l'enterrement, ils déjeunèrent, parce qu'après ce long moment passé au froid tout le monde était affamé, le garçon se rappelait que le plat principal était des boulettes de viande qu'il avait mangées avec appétit - sauf qu'il est fort possible que ce soit sa tante qui lui ait parlé de ce déjeuner et des boulettes, plus tard. Elle arriva avec son mari de Moscou, le lendemain de la mort du grand-père, tôt le matin, par le train qui s'arrêtait dans leur ville entre deux frontières. Le garçon ne parvint jamais à apercevoir ce Transsibérien, mais il pensait, pour une raison inconnue, qu'il était composé de wagons en bois jaune aux vitres opaques. Grand-père était mort la nuit, quand le garçon dormait déjà, juste après qu'on lui avait administré la morphine, et lorsque le garçon se réveilla sa tante était déjà arrivée, comme si elle habitait ici. Lors d'une autre visite, elle avait offert au garçon un canari, et quand le canari est mort on lui a ouvert le ventre, pour une raison obscure, et on a constaté que l'oiseau grouillait de vers. Le garçon demandait à sa tante de dessiner, il guettait chaque instant où elle était disponible, lui tendant des carnets de croquis, des feuilles de papier. En dessinant, elle se mordait la langue, la fourrant sous sa joue, c'était plutôt amusant. Quand il faisait ses devoirs, le garçon sortait lui aussi le bout de la langue, surtout s'il s'appliquait, sa tante lui avait dit qu'il tenait ça d'elle, il en était fier, parce qu'elle pouvait dessiner avec beaucoup de précision un vase ou un verre avec une fleur, parfois même en couleur, mais quand le garçon lui demandait de faire un croquis, elle disait qu'elle ne savait que copier - plus tard, le garçon apprit qu'elle était spécialisée dans l'« histoire de l'art ». Plus âgé, il venait à Moscou, elle l'emmenait souvent aux vernissages, soirées anniversaires ou discussions publiques sur l'art, car il pensait que sa vraie vocation était la peinture et elle le soutenait dans ce projet. En le présentant à ses collègues, elle disait qu'il était son fils spirituel, tout en lui tapotant l'épaule avec condescendance, bien qu'elle fût beaucoup plus petite que lui, elle racontait qu'on l'avait pris pour son chauffeur un jour - il portait à l'époque un manteau militaire, acheté pendant l'évacuation. Quand, dans le taxi, ils regardaient les gens qui se précipitaient quelque part ou faisaient la queue, elle disait : Rends-toi compte, chacun d'eux a sa propre vie, bien particulière, sans doute l'une de ces personnes vient d'enterrer sa mère, un autre se dépêche à un rendez-vous galant. Tu te souviens, c'est comme chez Cézanne ou Tchekhov... Voilà, c'est ça, la vraie vie, avec toute sa gamme de couleurs, seuls nous deux pouvons le comprendre, forts de notre connivence spirituelle. Assis dans le taxi, ils plaignaient ces gens qui marchaient ou faisaient la queue, mais cette pitié était très abstraite, contemplative, tolstoïenne - elle faisait parfois alors un geste très expressif de la main comme si elle soupesait dans sa paume une meule de fromage ou un pain de sucre -, ses doigts étaient tordus comme ceux de grand-mère, bien qu'à l'époque elle ne pût pas encore souffrir de la goutte... Ce geste suggérait l'existence d'une philosophie très subtile, seulement accessible à eux deux, sans doute une version plus profonde du « C'est la vie » de grand-mère, et quand un de leurs proches tombait malade ou mourait, ou qu'elle se préparait pour sortir à une générale, à une fête, elle disait : « Tu te rappelles les boulettes ? », en levant les sourcils, pleine de sous-entendus, soupesant dans sa main la meule de fromage invisible. Comme grand-mère, elle se vantait de sa largeur d'esprit, citant en exemple ses relations avec son mari : quand une de ses thésardes venait lui rendre visite, elle sortait exprès de la maison ; son mari était arménien mais durant les premières années d'après-guerre, on le prenait souvent pour un Juif, il le supportait sans mot dire, peut-être parce qu'il était équipé d'un appareil auditif et n'entendait pas ce qu'on lui disait ; le matin, au réveil, il haletait comme s'il était en train de faire quelque chose d'obscène... Peu après avoir reçu la liasse de lettres du front, grand-mère commença à perdre la mémoire, elle toussait parce qu'elle fumait beaucoup, elle ronflait la nuit, et le garçon, devenu adolescent, se mit à se moquer d'elle, à la harceler, il lui criait : « Soura-Boura ! », des mots insensés, bien qu'elle portât un joli prénom biblique. Plusieurs fois elle le poursuivit le balai à la main sans réussir à le rattraper, un jour elle craqua, éclata en sanglots et, déshabillée, sortit en courant dans l'hiver d'Oural - à travers ses larmes, elle répétait qu'elle allait déménager car elle ne pouvait plus vivre ici, elle était assez indépendante pour gagner son pain ; la mère du garçon eut bien de la peine à la faire rentrer dans sa chambre. Sa maladie gagnait lentement du terrain : après la guerre déjà, quand elle était retournée avec la famille du garçon dans sa ville natale, elle s'aspergeait tous les matins d'eau froide jusqu'à la taille puis allait se promener dans le quartier - parfois elle poussait jusqu'à la boulangerie, signait les papiers de sa minable retraite qui lui permettait tout de même de se sentir indépendante ; elle bavardait avec ses vieilles amies qu'elle ne reconnaissait plus, essayant d'orienter la conversation sur des sujets généraux, philosophiques ; elle appelait sa fille, la mère du garçon, « maman ». En fait, c'est plus tard, quand elle passait la plupart du temps alitée, incontinente, la mère du garçon lui faisait une maigre tresse, changeait ses draps, lui plaçait le bassin, utilisait la langue juive, espérant qu'ainsi grand-mère comprendrait mieux ses instructions, mais elle mouillait tout de même le lit. Elle demandait quand Toussik rentrerait de son travail, me prenait, moi et mon père, pour ses frères qui n'étaient plus en vie depuis longtemps. Elle est morte au printemps, le jour où j'ai quitté ma ville natale - maman, endormie après le dîner, a entendu dans son sommeil grand-mère ronfler sans y prêter attention, moi, j'étais déjà parti. En apprenant la mort de grand-mère ce soir-là, je me suis tout de suite souvenu d'elle sortant en courant dans la nuit enneigée d'Oural, elle portait pour tout vêtement sa robe de chambre, sanglotant, et maman tentait de la calmer. Je ne crois pas qu'adolescent j'aie été réprimandé par ma mère, cependant je me rappelle que grand-mère, poussée à bout, avait menacé le garçon, à plusieurs reprises, qu'il aurait ce qu'il mérite. Sans doute qu'au fond d'elle elle était croyante, mais je n'ai jamais subi aucun châtiment - du moins de son vivant, et la personne concernée doit s'en rendre compte, sinon ce n'est pas une pénitence -, de toute façon je suis persuadé que ce n'étaient que des paroles. Maintenant, le soir, j'entre dans la chambre de ma mère qui s'est installée chez nous après la mort de mon père, je m'assois lourdement dans le fauteuil qu'elle a fait venir de notre appartement d'après-guerre. Il y en avait deux dans la salle à manger, les invités aimaient s'y installer, moi aussi quand je venais voir mes parents. Cet unique vestige de notre ancien appartement se tient désormais dans la chambre de ma mère, cette pièce est un petit îlot trompeur, car ma femme déteste l'odeur qui provient du tiroir en haut de l'armoire où ma mère garde tous ses médicaments, même ceux qui servaient à soigner mon père quand il était malade - ma femme m'assure que ces médicaments sentent l'urine, que même quand elle se trouve deux pièces plus loin, elle sait exactement à quel moment maman ouvre le tiroir. En fait, il lui arrive de se tromper, mais elle m'assure que je n'ai tout simplement pas remarqué que ma mère a ouvert son tiroir. Je m'assois dans le fauteuil, les jambes croisées, je me regarde de temps en temps dans le miroir - un homme empâté, vieillissant, mais qui veut faire jeune. Si je pivote un peu mon visage, ça marche, je crois ; maman est allongée sur son petit canapé dans sa robe de chambre en flanelle bleue à ramages, les jambes croisées, elle aussi ; ses jambes, j'ignore pourquoi, sont arquées comme celles d'un cavalier, elle remue les doigts de pied en éventail comme si elle avait le syndrome de Babinski, son pied droit tremblote en rythme. J'ai envie de lui dire d'arrêter, mais je me rends compte que ma jambe tremblote aussi, c'est héréditaire, ma mère me l'a fait remarquer un jour. Je me regarde dans la glace, j'ai vraiment un visage noble, je me surprends à gonfler les narines exactement comme le faisait mon père : avant de partir travailler, il s'approchait du miroir et, relevant légèrement la tête comme je viens de le faire, il gonflait noblement les narines ; à cet instant, son visage lui paraissait sans doute très racé, il ne voyait plus ce vieil homme malade aux joues flasques, du fait du régime draconien que ma mère lui imposait, mais un type robuste, encore capable de grandes choses ; il ne laissait pas passer une femme sans la suivre du regard et, de plus en plus souvent, je me surprends à le faire aussi. Un jour, au téléphone, maman m'a dit qu'un soir, alors que mon père se promenait en bas de chez nous, un poivrot s'est accroché à lui, l'a poursuivi jusqu'à l'entrée de l'immeuble, l'a poussé, et mon père est tombé ; j'imagine comment cet ivrogne avait commencé à l'importuner au carrefour, près de notre immeuble, au feu qui est souvent en panne, ce qui d'ailleurs n'affecte pas la circulation, car à cette heure les tramways, les voitures ne passent qu'une fois par minute au maximum, pas beaucoup plus dans la journée. Arrivé chez moi, je reste longtemps sur le balcon, regardant à tour de rôle ma montre et le carrefour - ce n'est pas comme à Moscou, où je serais incapable d'embrasser du regard toutes les voitures qui filent sur la rocade de Sadovoïe, encore moins les compter, à un moment donné - quand l'ivrogne s'est mis à le harceler au carrefour désert mon père a sans doute accéléré le pas, mais il ne pouvait plus marcher vite, l'ivrogne le devançait en courant, lui barrant le chemin, il ricanait avec insolence, lui faisait des clins d'œil comme s'ils se connaissaient depuis longtemps, mais mon père était trop fier pour le reconnaître. Il s'est enfoncé dans le col relevé de son nouveau manteau de fourrure - les dernières années, il s'intéressait vivement à la mode, il avait commandé à Moscou un manteau de fourrure, au col en astrakan, comme les artistes. Son fils avait essayé ce manteau, il lui allait bien, il trouvait que c'était dommage de l'envoyer à son père - mais l'ivrogne ne le lâchait pas, grimaçant, exigeant qu'il reconnaisse leur amitié d'antan, puis, près de l'entrée de l'immeuble, il a proféré un juron obscène, poussé mon père si fort que celui-ci s'est affaissé doucement dans la neige avec son manteau au col d'astrakan, comme s'il avait soudain décidé de se reposer un peu ; il a mis longtemps à se relever, en grondant, en gémissant. Ma mère a enlevé la neige de son manteau. Tous les matins, dans sa clinique, il opérait, s'énervait, traumatisant ses assistants et l'infirmière en chef, comme il convient aux chirurgiens. Un soir, dans le tramway, quand j'habitais encore notre ville, un type bourré s'en est pris à moi aussi, je suis descendu au carrefour mais il m'a suivi, s'est accroché à moi, alors je suis allé voir le milicien qui gérait les feux à la guérite, pour exiger qu'il réagisse. L'ivrogne a poursuivi son chemin, j'ai continué à exiger que le milicien fasse quelque chose - il a fini par sortir de sa guérite pour m'écouter d'un air détaché, condescendant, puis l'ivrogne a disparu. Maman était allongée sur le canapé, son pied tremblant, la bouche légèrement entrouverte, dans cette cavité noire on ne voit que les gencives car son dentier reste dans une petite tasse sur la table près du sofa, elle ne le met que pour manger ou quand on reçoit des invités, ses joues se creusent comme presque toutes les vieilles. Est-ce que je me protège ainsi, me préparant à l'inévitable ? Quand mon fils découvre qu'elle a fouillé dans son carnet de notes, elle nous chasse de la pièce ; elle voudrait le prendre en flagrant délit de paresse, de négligence, m'accuser d'indulgence, et nous l'accusons en retour de faire la morale, de se passionner pour la lecture d'articles et d'éditoriaux sentencieux. Quand elle nous chasse de sa chambre, on sent qu'elle a encore beaucoup de force dans les mains, ses mouvements sont décidés, brusques, comme ceux d'un soldat qui a reçu l'ordre d'attaquer à la baïonnette. Elle se déchaîne dans sa chambre à la recherche d'un objet suffisamment lourd, attrape un tabouret, le brandit vers nous, elle tremble de la tête aux pieds, la lèvre inférieure frémissante - tout comme moi, dans mes éclats de rage, tout comme ma tante, mon grand-père, à présent je me rappelle vaguement quand il jetait les assiettes sur ma grand-mère, sans doute avons-nous hérité ce trait de lui. Quand nous reculons enfin sur le seuil, mère nous pousse dans le couloir à l'aide de la porte et la ferme à double tour. « Ma vieille est faite d'acier... », mon fils récite le poème de Zabolotski ; il va chercher dans sa chambre une feuille de papier et un crayon. Il glisse la feuille sous la porte de maman, enfonce le crayon dans la serrure pour faire tomber la clé de l'autre côté - il a mis au point cette astuce depuis longtemps. Au bout de quelques secondes, il tire la feuille avec la clé dessus ; quand nous entrons, maman est couchée sur le canapé, le visage contre le mur, ses épaules tremblent en silence ; la chambre sent le sédatif Validol, nous nous arrêtons, indécis, sur le seuil, je m'apprête à prononcer des paroles conciliantes, mais dès que j'ouvre la bouche, elle se lève d'un bond, le visage pâle d'indignation, la mâchoire inférieure toujours tremblante, et hurle : « Dehors !!! » d'une voix qu'on entend sans doute jusque dans la rue voisine. Nous sortons en refermant doucement la porte, comme si on laissait un mort à l'intérieur, nous restons debout dans le couloir, la tête baissée, évitant de nous regarder, et ma femme, arrivant de la cuisine, nous sermonne : « Pas la peine de faire autant de bruit, vous pouvez exposer votre point de vue calmement. » Mais ce sermon est purement formel, parce qu'elle appelle immédiatement notre fils à table, et j'ai envie de lui dire que c'est tout de même ma mère, qu'elle est âgée, que tout peut lui arriver, mais il suit déjà ma femme dans la cuisine ou il se met à téléphoner à ses copains, et je reporte cette conversation à plus tard. Le reste de la journée, maman ne sort pas de sa chambre - une garnison courageuse, embusquée au cœur du territoire ennemi - et le soir, quand je la croise près des toilettes, que j'essaie de lui parler à nouveau, elle lance ces mots sans me regarder : « Tu auras ce que tu mérites ! », et disparaît dans sa chambre, le vase de nuit à la main. Sans doute cette foi en le triomphe ultime de la justice nous vient-elle de grand-mère, parce que moi aussi je crains de récolter ce que je mérite et, anxieux comme je le suis, j'effectue une fois par an un bilan de santé complet.

3.
Les lueurs des flammes dansent sur le mur, faisant sortir de l'obscurité une fente sinueuse sur le papier peint ; quand le garçon était malade, il la fixait longuement jusqu'à ce qu'elle se transforme en coq, en acrobate ou en la silhouette d'un vieillard courbé. Il faut absolument récupérer les jumelles dans leur étui de cuir ; Toussik les avait héritées de son père, qui avait servi dans l'armée du tsar durant la récente guerre impérialiste et, bien qu'étant médecin, on lui avait octroyé ces jumelles qui demeuraient depuis dans l'armoire de grand-mère avec deux albums de timbres - la collection de Toussik était riche, la plus riche de toute la ville, c'était du moins l'impression du garçon. On lui permettait parfois de sortir les albums et les jumelles ; le garçon passait sur le balcon, les dirigeait sur la fenêtre de l'immeuble en face qui abritait le Club des employés de Sovtorg, le garçon ne comprenait pas très bien ce que cela voulait dire, mais un jour on a fait entrer dans ce Club le Premier secrétaire du Parti - grand-père avait soigné sa femme et s'était rendu chez eux - ce Premier secrétaire, le plus grand chef de la ville, s'était tiré une balle dans la tête parce qu'il était sur le point d'être arrêté. Ils ne sont pas arrivés à temps, il n'a pas été formellement désigné comme ennemi du peuple, mais il n'a pas eu droit à des obsèques officielles ; il a simplement été transporté dans ce Club, furtivement, et ils n'ont octroyé aux gens que deux heures pour faire leurs adieux. Le garçon, habitant en face, a réussi à entrer - le cercueil était disposé au premier étage, dans une petite salle où les employés de Sovtorg tenaient sans doute leurs réunions, et quand le garçon s'est avancé avec les autres, en file indienne, vers la tête du cercueil, il a remarqué un petit orifice rond sur la tempe du défunt ; c'était exactement ainsi qu'il imaginait l'impact d'une balle de pistolet. Il pointait les jumelles sur la fenêtre du Club de Sovtorg, un bâtiment trapu de deux étages, en pierre, dont la fenêtre devenait si immense qu'elle ne rentrait même plus dans le champ de vision, puis il dirigeait les jumelles sur les toits lointains : les cheminées de brique, les lucarnes sombres qui semblaient cacher un danger, si attirantes pourtant, s'approchaient de lui rapidement ; toute chose, proche ou lointaine, paraissait à la même distance. Il montrait parfois l'album de timbres à ses copains de classe, ils savaient qu'il appartenait à Toussik et, lorsqu'il l'amenait dans sa chambre, ils se taisaient pieusement ; quand, en tournant les pages de l'album avec beaucoup de précaution, il arrivait aux timbres, chacun presque de la taille d'une carte postale - c'était étonnant comme ils pouvaient tenir sur les bandes de papier si étroites ! -, quand il arrivait aux timbres, ses copains étaient réduits à rien, à cet instant il se sentait le plus fort, tout en regrettant de ne pas pouvoir attirer chez lui Shlioma Mozovski. Shlioma enfonçait son stylo, la plume vers le haut, dans la fente entre la partie du pupitre destinée à l'écriture et l'abattant ; il tirait le stylo en arrière puis le lâchait, l'encre éclaboussait la nuque et le costume du garçon, laissant sur le tissu gris des taches violettes indélébiles ; la mère du garçon avait même décidé de se plaindre auprès des parents de Shlioma, mais il s'avéra qu'il était orphelin et habitait avec une tante quelconque ; quand Shlioma avait marre de l'éclabousser d'encre, il piquait discrètement le dos ou le bras du garçon avec sa plume. Toussik, lui, l'aurait battu à plate couture, mais Shlioma ignorait les invitations du garçon ; grand, maigre, le dos courbé, il portait toujours la même chemise kaki, il piquait le garçon à la nuque avec sa plume et l'éclaboussait d'encre, tout en gardant un visage impassible. Le lendemain des obsèques de son grand-père, quand le garçon est revenu à l'école après trois jours d'absence, espérant secrètement que Shlioma le laisserait désormais tranquille, celui-ci est venu le voir dès la première recréation - le garçon s'est redressé, s'attendant presque à des mots de repentir - et lui a enfoncé sa plume dans les fesses en lui demandant si son grand-père avait commencé de pourrir dans son cercueil.
Il règne dans l'appartement un étrange clair-obscur : le jour est encore lumineux - c'est le plus long de l'année - et les flammes promènent leurs lueurs vacillantes : la Maison des Scientifiques est en train de brûler, elle se trouve sur le même trottoir que le Club de Sovtorg, pas contre, un peu en retrait, pour la voir il faut sortir sur le balcon, mais les lueurs de l'incendie se faufilent jusqu'au bout de la pièce, se promènent sur les murs, le plafond ; quelqu'un vient de passer chez nous pour dire que les flammes ont gagné notre côté de la rue, incendiant la maison des Tounik, la troisième, non, la quatrième en partant de la nôtre ; dans la famille du garçon, on l'appelait du nom de l'ancien propriétaire de la boulangerie qui se trouvait au rez-de-chaussée de l'immeuble. Les Tounik avaient été supprimés depuis longtemps, mais la boulangerie était toujours là, on y vendait des koukhones, ces délicieuses galettes farcies à la ciboule, parsemées de graines de pavot. Non, bien évidemment, la lueur des flammes qui faisait ressortir la fissure sur le papier peint dans l'obscurité est apparue plus tard, quand la décision avait déjà été prise, et à cet instant tous les membres de la famille du garçon - son père, sa mère, sa grand-mère et lui-même - traînaient gauchement dans l'appartement, comme lorsqu'on s'apprête à partir à la datcha, les bagages sont prêts, on n'attend plus que les deux charrettes, les cochers. D'ailleurs, c'est exactement ça : on attend Toussik - ce matin-là, il avait dit qu'il viendrait les chercher avec un camion, mais tous les délais sont depuis longtemps dépassés, son père dit que ce n'est plus la peine de l'attendre, grand-mère tend tout de même l'oreille, elle le guette par la fenêtre. Seule Stéphanida n'attend rien, elle prie doucement dans son cagibi entre la cuisine et les toilettes, se signant à la manière orthodoxe et catholique tour à tour ; elle fréquentait les deux églises, orthodoxe et catholique, elle emmenait souvent le garçon avec elle. À l'intérieur de l'église catholique, des figures de saints en cire peinte se tenaient dans des niches, je m'en souviens toujours quand je vois une fiancée en robe blanche qui se fige comme une morte entre deux gardes du corps dans une Volga décorée de rubans multicolores. L'église orthodoxe, c'était le scintillement des bougies, des veilleuses, l'odeur d'encens, les dorures mystérieuses qu'on a irrésistiblement envie de toucher, bien que ce soit absolument interdit. Un jour, le garçon avait oublié d'ôter son chapeau, les vieilles pieuses en noir sifflèrent sur lui comme des serpents et il décida de se venger - la prochaine fois, il porterait le bonnet militaire avec une étoile rouge que lui avait donné leur voisin de l'appartement communautaire, un vétéran de la guerre civile. Il n'a jamais eu l'occasion de mettre son plan en exécution : on a fait sauter l'église parce qu'ils voulaient construire quelque chose à cet endroit, mais ils n'ont rien bâti ; les églises étaient aussi considérées comme des vestiges du passé. Stéphanida se disait non croyante mais fréquentait les églises orthodoxe et catholique juste pour passer le temps ; dans un coin de son cagibi, au-dessus du lit, était accrochée une icône tachetée par les mouches, à côté d'une photo de sa nièce Sonia avec un fichu sur la tête qui lui couvrait les épaules et la poitrine ; avec son front proéminent, ses yeux mi-clos, elle ressemblait étrangement au visage féminin peint sur l'icône, sauf que ce visage était penché au-dessus du bébé. Le soir, il venait dans le cagibi pour jouer avec Stéphanida au « 66 ». Pour compter les points ils couvraient un 8 d'une autre carte et, au fur et à mesure de la partie, ils bougeaient cette deuxième carte pour accumuler les points gagnés. Avant de sortir une nouvelle carte du jeu, Stéphanida mouilla ses doigts de salive, le garçon couvrit le jeu entier, il gagna trois points tout de suite, puis encore trois, puis encore deux - Stéphanida hocha la tête, fit mine de soupirer. Elle appelait deux cartes retournées « un pince-nez », trois, « un guéridon sans pied », quatre, « un guéridon » tout court, sept cartes, c'était une franche obscénité, mais Stéphanida ne se gênait nullement pour la prononcer à voix haute devant le garçon ; à cette époque elle sortait rarement de son cagibi car une autre femme travaillait chez eux, Maria Antonovna. Dans la famille, on l'appelait poliment par son nom et patronyme ; grand-mère lui disait : « Prenez encore un peu de soupe », car Maria Antonovna adorait la soupe et était capable d'en avaler deux pleines assiettes l'une après l'autre, toute la maisonnée s'amusait de cette phrase de grand-mère. Stéphanida est ainsi devenue la femme de ménage d'honneur - les jours de congé de Maria Antonovna, elle faisait parfois la cuisine, le garçon avait alors l'impression que tout redevenait comme avant ; Stéphanida travaillait chez eux depuis vingt ans déjà ! Aucun de ses amis n'avait une femme de ménage pareille, personne ne cuisinait aussi bien que Stéphanida ; le mélange d'eau et de farine prenait entre ses mains la consistance de la pâte, qui sentait délicieusement bon une fois levée - le couvercle de la casserole se soulevait de lui-même, poussé par cette masse vivante et respirant. Stéphanida la sortait de la casserole - la masse s'étirait en fils, déjà sucrée -, la déversait sur une planche couverte de farine et se mettait à la pétrir en ajoutant de la farine jusqu'à ce que la pâte devienne épaisse ; puis elle la déroulait, lui donnait des claques, la battait, la malaxait tout en murmurant : « On va donner la fessée à ton paternel », le garçon se mettait aussi à la remuer avec acharnement, à la frapper en imaginant le gros derrière de son père, avant de se rendre compte des années plus tard que son père avait des fesses plutôt maigres. À cette époque Stéphanida souffrait déjà d'œdèmes, elle respirait lourdement, elle avait déjà eu un kyste, le garçon imaginait son ventre rempli par ce kyste plein de liquide. Grand-père fit admettre Stéphanida à l'hôpital où on lui enleva le kyste - mais, selon maman, grand-père n'avait jamais pardonné à Stéphanida le fait que, la nuit où je suis né, elle ait refusé d'allumer le samovar pour chauffer l'eau de mon premier bain, et un jour elle a dit à grand-père qu'ils lui suçaient le sang, et maman ne peut toujours pas le lui pardonner. Stéphanida priait doucement dans son cagibi quand on a frappé à la porte, tout le monde s'est précipité pour ouvrir, ce n'était pas Toussik mais nos amis de la rue voisine. Leur immeuble avait brûlé, ils sont venus chez nous chacun sa petite valise à la main. Chez eux ils dressaient toujours la table à l'ancienne : à côté de chaque assiette était disposée une serviette blanche amidonnée passée dans un anneau en argent marqué des initiales familiales.
Le troisième jour de la guerre touchait à sa fin.

4.
Le dimanche matin, le garçon fut réveillé par la sirène de l'usine. Elle sonnait longuement, sur une seule note, comme tous les matins de la semaine, elle ne ressemblait nullement aux hurlements troublants de la sirène annonçant, dans cette ville presque frontalière, l'alerte pour l'exercice. Tout le monde était prévenu à l'avance et se promenait avec le sac couleur camouflage en bandoulière ; en dix secondes, il fallait l'ouvrir, déplier le masque, l'enfiler. Le caoutchouc raide se déployait difficilement, les verres s'embuaient immédiatement - chacun ressemblait à un éléphant à la longue trompe ondulée qu'il était toujours tentant de serrer pour couper l'arrivée d'air. Après avoir mis le masque à gaz il fallait se cacher dans l'entrée de l'immeuble le plus proche, sinon ils vous attrapaient, vous allongeaient sur un brancard et vous emmenaient dans un quelconque sous-sol, marqué d'un écriteau « Abri antigaz ». Le bruit de la sirène était long, monotone, on pouvait maintenant distinguer que ce n'était pas une seule usine qui émettait ce son, mais plusieurs ou même toutes les usines de la ville, on entendait aussi des signaux courts provenant des alentours de la gare, c'étaient les sifflets des locomotives à vapeur. À ce moment-là, la mère du garçon était au téléphone avec sa copine qui venait de l'appeler. Elle portait le même prénom que maman, le garçon trouvait invraisemblable qu'il pût exister une autre femme s'appelant exactement comme sa mère ; l'existence même de cette femme était pour lui une atteinte aux droits de sa mère et aux siens. Un jour, son cœur battant la chamade, il avait attrapé le sac de cette femme dans l'entrée, s'était enfermé dans les toilettes, avait sorti du sac un porte-monnaie marron qui sentait le cuir et la poudre. Il prit un billet crissant de trois roubles - le plus difficile fut de remettre le sac à sa place sans se faire remarquer. Dépassant maman d'une tête, elle fumait et parlait toujours d'une voix autoritaire. Elle travaillait dans le même hôpital qu'elle, mais elle était neurologue, maman disait qu'elle savait hypnotiser. Quand elles rentraient tard de l'hôpital ensemble, le garçon était tranquille, car si quelqu'un osait agresser sa mère, son amie l'aurait immédiatement hypnotisé. Elle dit à sa mère que ce n'était pas un exercice de routine. Tôt ce matin elle avait reçu un coup de fil lui annonçant que les Allemands avaient franchi la frontière, même si la radio n'en parlait pas. Toussik avait réussi à capter Berlin un jour. Une voix hystérique, glapissante, grimpant parfois dans les aigus, menaçait, interpellait, maudissait, et dans cette cascade effrénée de phrases allemandes deux mots se distinguaient clairement, couplés comme des jumeaux : Juden und Kommunisten. « C'est la guerre », dit grand-mère, éclatant en sanglots. Ils étaient tous assis devant le poste, pas trop serrés, vers le milieu de la pièce, c'est-à-dire à l'endroit où dormait Toussik ; la radio se trouvait à côté du canapé, il savait mieux que quiconque la manier. Avant d'acheter ce poste, fabriqué à l'usine, il avait bricolé un récepteur, un engin bizarre fait de lampes, de fils de fer, de contacts alimenté par piles - et soudain une voix humaine avait jailli de ses entrailles, c'était inconcevable. À présent ils étaient assis au milieu de la pièce comme des naufragés sur une barque au cœur de la mer déchaînée. Les larmes de grand-mère étaient inattendues ; elle se mettait ainsi à pleurer les premiers mois après la mort du grand-père en dépoussiérant la cheminée ou en sortant quelque chose de l'armoire. Le garçon fut d'abord étonné, puis il comprit que c'était à cause des objets ; grand-mère pleurait comme un enfant vexé, elle s'abîmait entièrement dans ses pleurs, de vraies larmes coulaient le long de son visage, cela aussi lui paraissait invraisemblable, car seuls les enfants avaient le droit de pleurer. Ce qu'il découvrit sur les relations entre un homme et une femme lui sembla tout aussi peu naturel - les enfants faisaient sans doute ce genre de choses, mais les adultes ? Un jour, avec sa mère, ils avaient croisé une amie, maman avait annoncé plus tard à quelqu'un que cette femme était enceinte ; le garçon n'arrivait pas à imaginer que cette dame adulte, sérieuse, qui habitait au sous-sol dans la rue voisine, eût fait ça deux ou trois mois plus tôt. Pendant plusieurs jours, il rassembla son courage afin de raconter à Toussik qu'il connaissait un mot - Toussik se pencha vers lui et le garçon, mettant ses mains autour de sa bouche pour que personne ne l'entende, prononça ce mot à peine audible - il trouvait que c'était odieux d'avoir appris ce mot, il se sentait coupable, grossier, et craignait que Toussik ne lui adresse plus la parole après ça, mais Toussik ne broncha pas, il écouta tranquillement le mot, il le connaissait visiblement depuis longtemps ou peut-être ne voulait-il pas que le garçon y prête trop d'attention. C'est tout aussi tranquillement que le médecin en chef m'a écouté à l'hôpital où je travaillais et où nous résidions - il nous aimait bien, moi et ma femme, elle lui plaisait même un peu et c'était réciproque. Il m'a fallu un moment avant de me décider à sonner à sa porte, il m'a conduit dans son cabinet, m'a fait asseoir dans un fauteuil devant son bureau, s'est installé à sa place habituelle, derrière le bureau, attendant que je prenne la parole, légèrement penché en avant. Il était petit, maigre, les cheveux blancs ; il rentrait chez lui en longeant la grande rue qu'on appelait « l'allée des docteurs », portant son éternel chapeau noir, même les jours de grande chaleur, une pipe fumante dont il ne se séparait jamais à la main. Personne ne l'avait jamais vu manger, il ne faisait que fumer et boire du thé fort. Quand on le saluait, il soulevait son chapeau, s'inclinait légèrement. Sa femme souffrait de sclérose et adressait un sourire d'Ophélie à tout le monde. Quand son état avait empiré, disait-on, il lui avait donné le bassin lui-même. Sans le regarder, balayant la pièce du regard, je lui ai demandé de mettre à ma disposition un autre appartement car, de l'autre côté du mur, habitait une femme avec qui... J'ai bafouillé. « Bref, vous comprenez, ça dérange ma femme. » Il me regardait, intrigué, comme si je n'avais pas encore dit l'essentiel, ce qui me troubla définitivement, et je me suis tu ; il m'a dit que ce n'était pas grave ; cela n'avait rien d'extraordinaire ; il m'a offert un verre de thé fort, quand je suis parti il m'a serré la main si vigoureusement que j'ai commencé à douter de m'être mal comporté envers ma femme.
La rue principale grouillait de monde, comme chaque dimanche. Le garçon acheta du kéfir avec Toussik. En sortant du magasin, ils virent une foule de gens massés sous un grand haut-parleur noir accroché à l'angle d'un immeuble, là ou le tramway tournait de la grande rue en grinçant pour descendre à toute vitesse la ruelle étroite qui traversait celle où le garçon habitait - il avait toujours l'impression que ses freins allaient lâcher, que le tramway s'écraserait dans le bâtiment de trois étages à l'allure de caserne appelé Maison des Syndicats. Sous le haut-parleur se tenait une foule qui écoutait en silence ; d'habitude, les gens ne parlaient pas comme cela à la radio. L'orateur faisait des pauses inattendues et butait parfois, surtout sur les mots commençant par un « p » ou un « t ». Le garçon s'en aperçut tout de suite car il bégayait lui aussi, surtout pendant les cours d'éducation physique, quand les élèves se mettaient en rang, qu'il fallait se diviser en groupes de trois et annoncer son numéro : « Premier, deuxième, troisième. » Il sortait du rang pour essayer de calculer quel était le sien - s'il était le deuxième, il pouvait attendre tranquillement. Peu avant, il avait vu une photo dans un journal : l'homme qui parlait maintenant à la radio, avec son pince-nez aux verres étincelants, jetait un regard interrogatif à un individu aux cheveux noirs, aux yeux écarquillés, dont une mèche de cheveux traversait le front - on disait qu'il avait un bras paralysé ou même carrément manquant, mais on n'osait pas en parler car il était désormais considéré comme notre allié et ami - il se tenait là, comme s'il passait les troupes en revue, il était impossible de voir ses mains, ses yeux globuleux fixaient un point lointain.
... Et à nouveau le vélo. Le garçon pédalait de toutes ses forces, pour de vrai cette fois. Dégoulinant de sueur, le cœur battant, il s'était sauvé de chez lui en profitant de l'absence de ses parents partis au travail, car sa mère lui interdisait formellement de le faire. Il dépassa le petit bâtiment de la centrale électrique locale, aux cheminées démesurées, qui s'appelait « Elvod » pour une raison inconnue, il roulait maintenant dans la rue principale de la ville, le long des voies du tramway, il n'avait jamais poussé aussi loin, la chaussée n'était plus pavée, le vélo soulevait un tourbillon de poussière. À droite, derrière une palissade, s'étendait le jardin botanique où on trouvait exactement les mêmes arbres que partout ailleurs, à gauche s'élevait la Maison de Presse et d'Édition haute de cinq étages, construite récemment, édifice d'une blancheur aveuglante, aux fenêtres noires rectangulaires, barrées de croix blanches. Le tramway atteignait son terminus à cet endroit puis faisait demi-tour, et plus loin partait la route de Moscou. À droite commençait la forêt Vetriakovski - le week-end, les habitants de la ville allaient se reposer sous les pins, dans une bonne odeur d'aiguilles, qui attirait surtout la population juive de la ville, car les pins donnent une atmosphère sèche - ma mère aime le répéter encore aujourd'hui - et entre les arbres, sur des crochets adaptés, on étendait des hamacs de location en toile, ceux en corde s'enfonçaient trop dans la peau. Les enfants, les personnes âgées de la famille s'y balançaient comme dans un berceau, les autres s'installaient sur des tapis, à côté. Tout autour, l'herbe foulée était jonchée de coquilles d'œuf, d'emballages tachés d'huile, les enfants se mettaient à courir dans la forêt, le bruit des coups donnés dans un ballon se perdait dans les cris des femmes : « Monia ! Viens voir maman, viens manger des fraises ! » Toussik les traitait de « cacaœufettes », d'après les mots « cacao » et « œufs », mais le wee