+ La vie des pierres - Rick Bass
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Rick Bass

"La vie des pierres" de Rick Bass,
traduit de l'anglais par Marc Amfreville.

Païens

Il était une fois deux garçons, les meilleurs amis du monde, qui tombèrent amoureux de la même fille ; dans une version moins banale de ce scénario éculé, elle n'en choisit aucun des deux mais fit d'un troisième l'élu de son cœur, et ils vécurent heureux à jamais.
L'un des deux garçons, Richard, avait pour ainsi dire misé sa vie sur elle, jouant tout ce qu'il possédait pour gagner l'amour d'Annie, tandis que l'autre, Kirby, était certes attiré, intrigué par elle, mais pas au point de risquer sa vie, son cœur, ou quoi que ce soit d'ailleurs. À cette époque, ils auraient pu passer pour fous tous les trois, quoique aucun spectateur de leur étrange manège de séduction ne l'eût pensé, ni affirmé. Et même à présent, quelque trente ans plus tard, alors que les trois compères sont aussi éloignés, séparés les uns des autres que si le vent ou la poussière les avaient éparpillés, il n'y a aucun regret, aucun sentiment d'échec ou de « si seulement ». Des trois, peut-être seul Richard repense-t-il au passé en songeant que les choses auraient pu très facilement se dérouler autrement. Tant d'efforts déployés, et pourtant il faut voir avec quelle facilité ils s'étaient tous trois dirigés vers des mondes différents, des histoires différentes.

Richard et Kirby étaient en terminale tandis qu'Annie n'était qu'en première, les deux garçons pouvaient donc sortir du lycée plus facilement qu'elle - ils étaient tous deux bons élèves - et comme Kirby possédait une voiture, une vieille Mercury aussi poussive qu'une locomotive, Richard et lui faisaient parfois des escapades jusqu'à la côte, à soixante kilomètres au sud-est de Houston, attirés par une force mystérieuse que ni l'un ni l'autre ne comprenait ou ne remettait en question, pour s'approcher au plus près de la ligne où la mer venait lécher le rivage.
Par ailleurs, les garçons roulaient souvent la nuit, toujours poussés par leur désir d'exploration. Au cours d'une de ces expéditions, ils avaient trouvé une vieille grue rouillée à moitié ensevelie et couverte de sel, près de l'estuaire de la Sabine, vestige de l'époque où l'on extrayait du gravier des carrières. Ils l'avaient escaladée (se sentant comme des marmots dans un bac à sable), et s'étaient rendu compte qu'on pouvait dévider le câble métallique, puis, au prix de gros efforts, le rembobiner à l'aide de la manivelle. (À ce moment-là, les engrenages géants, tout rouillés, faisaient un tel vacarme métallique que sur l'autre rive, les oiseaux de nuit perchés sur les espars des arbres morts ou à l'agonie s'envolaient : aigrettes, tyrans tritris, hérons, ces derniers décrivant de leurs longs corps dégingandés un arc lent devant la lune ; et comme des particules de rouille se détachaient de chaque pignon du mécanisme au cours de ce retour à la vie ponctué de plaintes et de grognements, les copeaux métalliques voletaient vers la rivière en colonnes rouges scintillantes, aussi fins qu'une pluie de sable, volutes oranges et traînées de fer, comme si une poudre magique avait été jetée en direction de l'eau par l'incantation de quelque sorcier jailli de la nuit.)
Quand on a un tel pouvoir à portée de main, comment se retenir de l'exercer ? Richard descendit de la grue et s'éloigna en pataugeant dans les flaques de vase grise frangées de sel - des crapauds venimeux bondissaient en coassant sur son passage, tandis que les flammes orange des raffineries toutes proches qui se découpaient en dansant sur le fond du ciel oscillaient et crachaient, comme si elles avaient remarqué qu'il s'approchait et l'invitaient à venir plus près encore, souhaitant peut-être alimenter leur incessante combustion avec le feu qui grondait dans les tripes du garçon.
Richard s'empara de l'énorme crochet rivé à l'extrémité du câble, le tira jusqu'à la rive et l'arrima au châssis de la voiture, puis il leva le bras et décrivit de grands cercles concentriques avec la main.
Kirby se mit à tourner la manivelle, et la voiture s'éleva verticalement dans les airs, lentement, sans la moindre peine. Au début, des pièces de monnaie éparses, quelques crayons et des cannettes de Coca s'échappèrent par les vitres ouvertes, puis on n'entendit plus rien d'autre que le bruit régulier des dents du mécanisme qui s'enclenchaient l'une après l'autre ; les garçons poussèrent des cris de joie, et d'autres oiseaux s'envolèrent précipitamment de leurs perchoirs avant de disparaître, inquiets, dans la nuit.
Ce fut seulement quand la voiture se retrouva suspendue à six ou sept mètres au-dessus du sol - se balançant, flottant et tournoyant sur elle-même - que Richard songea à demander si le mécanisme de redescente fonctionnait lui aussi, imaginant le temps infini qu'il leur faudrait pour rentrer à pied si ce n'était pas le cas - imaginant également quelle catastrophe se produirait si un des vieux pignons métalliques lâchait, plongeant brutalement le monstre de Detroit dans la vase.
Mais les pignons tinrent bon. Lentement, par à-coups d'une trentaine de centimètres à la fois, la grue fit redescendre la voiture vers la route.
Le bras refusait absolument de pivoter, il s'était depuis longtemps bloqué dans une position unique, penché vers la rivière comme un vénérable monument tourné en direction d'une guerre ancienne et presque oubliée - mais il y avait des dizaines et dizaines de mètres de câble, ils purent donc s'offrir réciproquement des tours de manège improvisé dans la voiture fusée, l'un actionnant la manivelle tandis que l'autre s'accrochait au volant de toutes ses forces, filant droit vers la lune et priant pour que le filin tienne bon.
Ils eurent tôt fait de découvrir qu'en se faufilant sur le siège du passager et en rebondissant dessus, ils pouvaient pousser la voiture à se balancer davantage, voire à tournoyer sur elle-même tandis qu'elle s'élevait dans les airs - la force de Coriolis tourbillonnant en contrebas comme une rivière invisible et sans contours précis -, et il leur fallut une soirée entière (les pleins phares virevoltaient et bombardaient l'épaisse couche de nuages d'un gris-vert malsain, métallique, là où les fumées toxiques des raffineries s'élevaient au-dessus des cimes) pour se lasser de leur jeu (en compagnie d'oiseaux ébahis qui passaient de temps à autre devant la vitre du pilote). Ils se mirent alors en quête d'autres objets de taille suffisante à accrocher à ce qu'ils appelaient la « pince géante de la faim », arrachant au sable de la rive des traverses de chemin de fer à moitié ensevelies, les pare-chocs délabrés de guimbardes abandonnées, des nids de ferraille enchevêtrés, des réfrigérateurs, des machines à laver et des sèche-linge entassés et couverts de rouille.
Comme dans une partie de flipper rudimentaire ou aux commandes de l'une de ces machines à pince téléguidée que l'on trouve dans les salles de jeux, ils purent transporter et se débarrasser de leurs fardeaux au beau milieu de la rivière. Avec un peu d'entraînement, ils apprirent à dégager le crochet en plein vol, ce qui produisit des résultats satisfaisants : lâcher les épaves de voiture près de la rive d'une hauteur d'au moins quinze mètres, ou parfois les faire atterrir sur la route dans un bouquet assourdissant d'étincelles, ou encore au beau milieu de la rivière en une immense gerbe qui fusait comme le jet d'une baleine.
Une sculpture finit par s'élever dans le lit du cours d'eau, tel un testament adressé aux machines malmenées et trop tôt épuisées, éventrées avant d'avoir atteint la moitié du grand siècle : roues en acier des trains, mécanismes et engrenages, boîtes de vitesses d'où s'échappaient des filets de liquide chatoyant dans l'eau de la nuit, chapelets de mots iridescents qui descendaient au gré du courant avec la même lenteur que ces viscères jetés par les shamans pour déterminer ou deviner dans quel sens vont le monde et l'avenir. En l'espace de quelques soirées, ils avaient créé un atoll qui divisait les flots lents de la rivière, un îlot d'acier et de chrome sur lequel paressait, les jours de grande chaleur et même jusqu'à une heure avancée du soir, toute une colonie de reptiles et autres animaux : tortues, petits alligators, serpents et grenouilles-taureaux.
Le meilleur moment, c'était la nuit. À cette époque, il y avait encore le long de la Sabine des lucioles qui voletaient sur les rives et à travers les champs de déchets, tourbillonnant autour de la voiture qui s'élevait dans les airs comme un ange, un vaisseau s'envolant vers le bonheur : alors les passagers, les voyageurs devenaient astronautes, ils naviguaient parmi les étoiles, en marche vers un avenir lointain.
En septembre, il n'y avait pas assez d'eau pour que les péniches puissent emprunter la rivière, mais quand les pluies d'hiver venaient l'alimenter, le niveau remontait rapidement (inondant les rives et envahissant la cabine de la grue), et les mariniers qui travaillaient la nuit allaient devoir compter avec le nouvel obstacle que constituait l'îlot de déchets, pas encore représenté sur leurs cartes. Ils se demanderaient avec étonnement (ou pas) d'où pouvait provenir cette structure, mais ils se contenteraient de tripatouiller la visière de leur casquette, puis de noter la présence de l'obstacle sur le journal de bord, avant de poursuivre leur chemin, sans prendre le temps de rêver, irrésistiblement attirés par les contours déchiquetés des raffineries, charriant toujours plus de pétrole et de produits chimiques, des hectolitres de toxines qui clapotaient doucement dans leurs cuves en métal rouillé arrimées sur les péniches, ne s'imaginant jamais quels champs d'amour ils traversaient...
Richard et Kirby s'achetèrent pour cinquante dollars une vieille cloche de plongée dans un surplus de la marine. Il leur fallut découper un nouveau joint de caoutchouc pour garantir l'étanchéité de la valve, ensuite ils purent s'offrir des promenades au fond de la rivière contaminée grâce à leur fidèle grue.
Pour chacun d'eux, l'opération était la même, qu'ils soient aux commandes ou à l'autre bout : celui qui manœuvrait la grue devait soulever le globe jusqu'à ce qu'il touche l'eau couleur de mercure illuminée par le clair de lune, puis le faire doucement descendre, avec son ami à bord, dans les profondeurs du néant. Le passager n'emportait qu'une torche électrique dont la lueur s'affaiblissait au moment de la submersion avant de disparaître pour de bon. À ce moment-là, la cloche, poussée par le courant, se mettait à se balancer, et à l'intérieur, le plongeur, qui n'avait aucun moyen de savoir si le câble avait tenu bon, se cognait aux parois et roulait dans tous les sens, fouillant les épaisses ténèbres du rai de sa torche, apercevant parfois fugitivement l'éclair phosphorescent de l'œil d'un poisson, encerclé d'or et écarquillé d'effroi, et les ventres plats de créatures non identifiées qui s'enfuyaient à toute allure pour éviter l'énorme boule métallique de la bathysphère.
Le câble se tendait alors à se rompre, puis trépidait dans la force impitoyable du courant, oscillant et ondoyant sur place, mais désormais arrivé en bout de course.
Ensuite, la remontée à la surface : quitter l'obscurité totale pour retrouver le noir de la nuit. Les lueurs s'échappant des cheminées d'usines les encerclaient toujours. Mais pourquoi, se demandaient-ils une fois de plus, pourquoi tout le reste du monde était-il endormi ? Les garçons puisaient leur courage dans l'idée qu'eux ne dormiraient jamais. Jamais.
Les après-midi où ils séchaient les cours, ils filaient tous trois ensemble vers le golfe, et arpentaient les plages pieds nus, marchant juste sous la ligne de marée haute, étudiant le rivage comme s'ils avaient rêvé de partir plus loin encore - peut-être que s'ils tombaient juste au bon moment, la marée pourrait bien un jour reculer assez loin pour découvrir toute la déclivité immergée, un territoire entièrement vierge -, mais il ne s'agissait pas là d'un désir particulièrement obsédant, parce que tant de choses autour d'eux étaient tout aussi nouvelles. C'était plutôt de l'ordre de l'hypothèse.
Par-delà les flammes s'échappant des cheminées des raffineries, loin sur une jetée battue par les vents, se trouvait un phare abandonné, à la base incrustée de bernaches, et au sommet duquel ils adoraient grimper lors de leurs escapades. Une fois là-haut, sous la coupole de verre, ils se partageaient un thermos de chocolat chaud qu'ils avaient apporté, se passant tour à tour l'unique tasse, et entamaient une partie de Risk, un jeu de société qu'ils adoraient.
Alors, lentement, tandis qu'elle passait de plus en plus de temps avec ces deux garçons plus âgés qu'elle, dans le cœur d'Annie, une petite lueur verte se mit à danser ; puis, plus rapidement, une flamme orange s'alluma et se mit à consumer celui de Richard qui souhaita passer de plus en plus de temps en sa compagnie.
Seul Kirby paraissait intouchable, sa lumière intérieure demeurant inexorablement fraîche et bleue.
Ils continuèrent à prendre du bon temps.

Dès la mi-septembre, Kirby et Richard amenaient Annie jouer avec eux à la bathysphère et lui montraient leur îlot de crassier. Ils venaient durant la pause-déjeuner et séchaient un cours avant et parfois un autre après pour se donner le temps nécessaire. Il y avait au lycée un professeur d'océanographie un peu bohème d'origine franco-africaine qui allait prendre sa retraite cette année-là et qui avait vu clair dans le jeu de Richard (et peut-être dans celui de Kirby), et les tentatives de séduction visant à gagner le cœur de la jeune élève de première. Ce professeur, Mlle Countée, qui portait un béret, signait des autorisations de sortir de classe pour les trois comparses, sachant très bien qu'ils allaient en fait quitter le campus, et demandait en échange qu'ils lui rapportent des spécimens pour son laboratoire d'océanographie. Ils roulaient dans la chaleur de ce début d'automne toutes vitres baissées, un vieux canoë vert arrimé sur le toit de la voiture. Ils pagayaient jusqu'à leur îlot où ils dégustaient le pique-nique qu'ils s'étaient préparé à base de baguette, de pommes vertes et de fromage.
Ils avaient installé des transats au sommet du monticule. Et même si l'eau était contaminée, sa musique, alors qu'ils restaient là à se dorer au soleil, manches relevées, pieds nus, paupières closes, évoquait celle des vagues aux Bahamas, ou d'un frais torrent d'eau vive dans les montagnes. Ce n'est pas parce qu'elle avait un air affreux qu'elle aurait dû en prime produire un son hideux.
Richard se rendait parfaitement compte qu'aux yeux du reste du monde, Annie pouvait paraître un peu maigrichonne, et même plutôt gauche, mais cela n'avait rien à voir avec la façon dont il sentait son cœur bondir chaque fois qu'il la voyait - et après qu'ils eurent commencé à se rendre régulièrement à la rivière, il se mit à remarquer en elle des choses qu'il n'avait pas vues auparavant. La peau claire de ses pieds à la lumière du soleil, ses épaules qui s'arrondissaient, ses seins qui se soulevaient. Une douceur nouvelle dans ses yeux tandis que la beauté qui lui habitait le cœur se frayait un chemin vers l'extérieur. Et puis, des années plus tard, alors que leurs chemins se seraient déjà séparés, il se dirait qu'il y avait quelque chose, dans la musique et les harmoniques de cette rivière dévastée et la capacité qu'Annie avait de l'aimer et de prendre plaisir à y venir, qui libérait quelque chose chez la jeune fille : le pouvoir alchimique de métamorphoser le beau invisible en une tangible beauté.

L'eau clapotait doucement contre les bords du canoë vert, amarré à l'un des pieux métalliques au milieu de la rivière. Des parapluies en guise d'ombrelles, crackers et fromage. Les pieds pâles d'Annie brunissant au soleil. De la transpiration mouillait leurs tempes, leurs aisselles, le creux de leurs reins. Richard sentait qu'il s'enfonçait lentement, toujours plus profond dans l'amour, ou ce qu'il prenait pour tel. Combien de temps s'écoulerait, se demandait-il, avant qu'ils soient tous les deux mariés et qu'ils vivent en se nourrissant l'un de l'autre, sous un soleil semblable, dans un autre pays, une autre vie ? L'attente suffisait à son bonheur.
Cependant, ce fut comme si la petite flamme verte et paisible qui couvait en Annie ne voulait pas, ne pouvait pas se mêler, à celle, vive et dansante, qui brûlait en lui d'une ardeur orange. Comme si ces deux (ou trois) feux avaient besoin de leur proximité mutuelle et se fortifiaient, et même s'alimentaient, de la chaleur l'un de l'autre, mais qu'il leur était impossible, du moins pour l'instant, de s'unir.
Sans véritable conviction, Annie tentait parfois de considérer les deux garçons séparément, et jouait ou se plaisait à imaginer, comme le font toutes les filles, un avenir avec l'un ou l'autre. Kirby, songeait-elle, était plus mûr, plus responsable - il pouvait même remettre en marche une vieille grue ! Parallèlement, un instinct semblait lui conseiller d'aller vers Richard, avec ses ardeurs et ses énergies plus visibles, mais simultanément de s'éloigner de lui.
C'était trop dur de réfléchir à tout ça. Ce n'était qu'un jeu de toute façon, ou presque. Ils avaient repéré un nid confortable, un doux refuge où se retrouver, dans les remous qui séparent l'enfance de la suite. Elle se dit qu'elle serait heureuse d'attendre là pour toujours, et pendant un certain temps, elle le crut.

De loin en loin, la rivière souillée prenait feu spontanément ; d'autres fois, ils s'apercevaient qu'ils pouvaient l'enflammer eux-mêmes en jetant des allumettes ou des chiffons plongés dans l'huile puis embrasés dans ses traînées de pétrole et de déchets chimiques. Aucun des trois n'était chrétien pratiquant, même si Annie, lectrice vorace, avait pris l'habitude cet automne d'apporter une bible, et en lisait des passages en silence durant leurs pique-niques tout en mordant dans sa pomme. La brise du bayou, montant de la rivière, agitait ses cheveux blond vénitien.
« Je veux bénir cette rivière », dit-elle, la première fois qu'elle vit l'eau s'enflammer. Les feux aux vives couleurs pétrochimiques diverses qui serpentaient et zigzaguaient à la surface ressemblaient davantage à une célébration qu'à un funeste présage de mort ou à un poison, et ils se disaient que les incinérations auxquelles ils se livraient rendaient en fait service à la rivière, l'aidaient à se débarrasser de ses excès de toxines.
Le lendemain, ils chargèrent leur canoë de bidons d'eau qu'ils avaient remplis aux robinets et aux tuyaux de leurs maisons de Houston.
Le canoë vert s'enfonça sous la ligne de flottaison durant le court trajet qui les amena tous les trois avec leur charge d'eau sur l'îlot de fer et de chrome. Les plats-bords de leur embarcation n'étaient qu'à quelques centimètres de la boue fétide de la rivière, et ils se tinrent aussi immobiles que des oiseaux perchés pour éviter de chavirer, se laissant porter par le courant jusqu'à leur îlot d'immondices.
Une fois sur place, ils passèrent le reste de l'après-midi à frotter avec de la paille de fer et à asperger d'eau propre et claire les surfaces encrassées, rouillées et couvertes de boue des pare-chocs et des congélateurs, les coques de bateau et les carrosseries de voiture. Ils astiquèrent les chromes et rincèrent de nouveau toute la montagne de déchets. Ils pataugèrent tout autour, indifférents à la façon dont leur peau si pure s'imbibait comme une éponge des poisons de la rivière et du monde.
Quand tout fut étincelant de propreté, Annie grimpa pieds nus jusqu'au sommet et lut un verset de Jérémie : « Je vous ai fait venir dans un pays semblable à un verger, pour que vous en mangiez les fruits et les meilleures productions ; mais vous êtes venus, et vous avez souillé mon pays, et vous avez fait de mon héritage une abomination. »
Au cours de son escalade, elle s'était entaillé le pied sur le coin rouillé et tranchant de quelque chose. Elle n'y prit pas garde tandis qu'elle se tenait là dans sa salopette, ses cheveux blond-roux soulevés par le vent, un filet de sang étonnamment vermillon s'échappant de son pied pâle, et Richard eut le sentiment trouble que quelque chose de sain, de vital et de patiemment élaboré par le temps, quelque chose de rare et de pur, était en train de s'échapper d'elle par cette blessure et que lui - avec son étrange vision du monde, ses gamineries et ses chimères foireuses - en était pour partie responsable : peut-être pas pour l'avoir directement conduite hors du droit chemin, mais au moins pour lui avoir montré qu'au-delà du portail branlant ou même ouvert se trouvait un panorama inexploré.
Kirby, lui aussi, en la voyant saigner, se sentit envahi par une presque irrésistible vague de tendresse ; de sa main nue, il lui essuya le pied, puis lui passa le bras autour de l'épaule comme s'il avait voulu la consoler, alors qu'elle ne ressentait aucune peine. Et ils s'enfoncèrent tous deux plus loin dans les champs de l'amour, comme deux pistons jumeaux descendant un peu plus profond, tandis que Richard, un instant déséquilibré, demeurait suspendu à la surface, désormais distancé...

Il ne restait plus d'eau claire pour se rincer ou se purifier après la cérémonie. À la place, ils firent brûler des poignées de sorgho d'Alep, longues baguettes magiques et volutes de fumée bleue. Comme des païens, ils pagayèrent jusqu'au rivage, pataugèrent dans le banc de sable souillé de pétrole, et tandis que Richard et Kirby chargeaient le canoë sur la voiture, Annie alla se cacher pour faire pipi dans les hautes herbes. À son retour, elle portait une aigrette blanche morte : pas un de ces magnifiques chevaliers à pattes jaunes que l'on trouve partout, mais une aigrette blanche comme neige, beaucoup plus grande et plus rare (qui durant le temps de leur vie allait pratiquement disparaître de la surface de la terre), plus blanche même que les nuages, si blanche qu'elle semblait luire entre les bras d'Annie. Et elle était morte si peu de temps auparavant que son corps était encore mou.
Annie la déposa dans l'herbe pour qu'ils puissent l'examiner. Ils lui caressèrent la tête, et lissèrent sa huppe de longues plumes. Peut-être était-elle seulement endormie. Peut-être parviendraient-ils à la ramener à la vie. Kirby plaça les ailes en position de vol avant de les replier tout près du corps. Rien. Les yeux d'Annie s'emplirent de larmes, et de nouveau Kirby sentit cette vague de tendresse irrésistible le submerger, un amour qui n'était plus fraternel mais quelque chose de plus fort, de plus sauvage, de plus violent : comme s'il montait de la rivière elle-même.
À l'évidence, il aurait fallu enterrer l'aigrette, mais il ne pouvait se résoudre à enfouir sous la terre tant de beauté, encore moins sous une terre mazoutée, détrempée et contaminée, donc ils reprirent le canoë, regagnèrent leur îlot et y couchèrent l'oiseau - œil farouche et bec épais - afin qu'il repose sur la couronne qui le surplombait, tourné vers l'aval comme un artilleur embusqué dans sa tourelle, la brise soulevant délicatement son élégant plumage, une gerbe de hautes herbes tressée en guirlande autour de son cou blanc comme neige.
Cette fois, en repartant, ils se souvinrent de leur mission océanographique : ils emplirent un bocal de mayonnaise d'eau mêlée de sédiments qui avait approximativement la couleur d'une coulée de diarrhée, plongeant ensuite un filet dans les trous d'eau envahis par les herbes d'où ils rapportèrent aussitôt toute une moisson de crabes et de petits mulets au dos arqué couverts de tumeurs. Puis ils chargèrent le canoë et reprirent le chemin du lycée dans la chaleur étincelante, dans la lumière étincelante, tous trois sur la banquette avant.
De retour au lycée - avec l'impression de rentrer en prison après une permission -, en retard comme toujours, ils montèrent l'escalier quatre à quatre, les bras chargés de leur butin fétide, et déposèrent fièrement leurs bocaux emplis d'eau saumâtre sur la paillasse du laboratoire pour que tous leurs camarades de classe puissent les voir.
Mlle Countée fit entendre divers claquements de langue, de plaisir d'abord, puis de désespoir, quand elle examina les macro-invertébrés ainsi que les vertébrés estropiés, murmurant chaque fois le genre et l'espèce, moins pour les nommer que pour saluer de vieilles connaissances, d'antiques guerriers peut-être, surgis d'un autre lieu, d'un autre temps, et les élèves quittèrent leurs places pour s'attrouper autour des bocaux et des bouteilles, comme pour se rapprocher de cette présence magique.
Richard, Annie et Kirby avaient encore sur eux l'odeur de vase de la rivière et le fumet bleu du sorgho d'Alep brûlé, et parfois, l'espace d'un instant, Mlle Countée et les élèves avaient l'étrange sensation que le plus sauvage de l'affaire n'était pas le butin emprisonné dans les bocaux de mayonnaise mais plutôt les chasseurs eux-mêmes.
Mlle Countée s'empara d'une pipette et aspira quelques gouttes de l'eau croupie de la Sabine, les déposa sur une plaquette qu'elle glissa sous un microscope et se mit à fredonner de joie en découvrant tous les mouvements fantasques et violents que son œil percevait : robustesse et diversité, bonds, arrêts et tressautements divers, tous ces organismes qui rampaient, ondulaient, palpitaient et trépidaient.
La rivière était peut-être à l'agonie, mais elle vivait encore.

En octobre, les feuillages des arbres mutilés au bord de l'eau viraient au jaune, et Annie montait à son tour dans la bathysphère.
Quand le globe se renversait, elle réussissait à s'orienter grâce à la lumière vive qui venait de la surface : d'abord la descente chaotique jusqu'au fond, la dérive tumultueuse vers l'aval, puis la trépidation du câble tendu à l'extrême. D'ordinaire, elle passait son temps à rire ou à prier pour avoir la vie sauve, mais parfois, au bout de sa corde, elle se mettait à penser au sexe.
La grue arrachait proprement la sphère à la rivière, la ramenait dans la lumière vive, l'eau dégoulinant en cascade des parois et étincelant en mille diamants de soleil (l'immonde rivière se transformait, à cet instant, en quelque chose de fugitivement beau). Quelquefois, pour rire, les garçons la laissaient au fond juste quelques secondes de plus à chaque descente, juste assez de temps pour que l'amorce d'une étrange idée lui traverse l'esprit : l'idée, malgré l'évidente affection que les garçons lui portaient, que quelque chose s'était brisé en eux. Pas vraiment l'idée elle-même, mais son ombre qui avançait - les synapses chimiques qui vibraient et se modifiaient, se réaménageaient pour faire place à cette hypothèse fantasque qui bourgeonnait : les garçons, ses amis, descendaient précipitamment de la grue, s'engouffraient dans la voiture et disparaissaient. Ils ne l'abandonnaient pas vraiment, mais ils partaient acheter des hamburgers et des frites. Et puis, ils l'oubliaient peut-être, ou bien avaient un accident.
Chaque fois, les garçons la tiraient de l'eau et la ramenaient avant que l'idée d'abandon ne survienne, bientôt logiquement suivie par la peur : la terreur de cette solitude absolue, de ce vide total.
Aucun d'eux ne doutait que la grue n'eût été laissée là pour eux, cette relique d'un autre âge préservée à leur seule intention. Ils ne se demandèrent pas pourquoi elle avait été reléguée derrière toutes ces dunes et monticules, loin du regard inquisiteur des curieux, et n'interrogèrent pas la grâce, la chance qui leur avait permis de la remettre en marche, de jour comme de nuit, sans jamais se faire surprendre. Ils étaient convaincus que le monde, le monde entier, leur appartenait.
Il restait peut-être un million, ou même seulement cent mille, en tout cas au moins dix mille endroits de ce genre dans le monde à ce moment-là. De minces veines de rêve encore envisageable, des lieux où aucune frontière n'avait été tracée - des endroits avec des gisements de possible à ciel ouvert attendant d'être revendiqués par qui les voudrait, par qui serait prêt à retrousser ses manches, à faire preuve d'imagination. Des endroits encore riches et salubres, même au beau milieu des poisons qui vous pourrissent le cœur et vous dévorent les entrailles.
Pour la première fois cependant, Richard et Kirby commencèrent à se sentir en compétition. L'idée ne s'imposait jamais longtemps ; ils en avaient invariablement honte et réussissaient à la chasser sur commande : mais pour la première fois, elle était là.

L'aigrette tomba lentement en morceaux. Recuite au soleil, battue par les pluies, assiégée par les vents, rongée par les fourmis, elle perdit peu à peu du volume comme si la vie ne la quittait que maintenant ; puis elle continua de se désintégrer jusqu'à ce que ne subsistent que des tas de plumes délavées par le soleil entre les trous et les crevasses du tas de ferraille, et puis aussi quelques plumes éparses qui s'accrochaient encore à la carcasse spectrale de ses propres ossements, gisant tout là-haut au sommet des détritus.
Au fil de cette décomposition, apparurent également les proies qui se trouvaient à l'intérieur, le dernier repas qu'avait fait l'oiseau, et ils découvrirent dans la prison de la cage thoracique toute une collection de squelettes de petits poissons, avec des tas de poussière d'écailles autour qui brillaient comme des grains de sable. Il y avait des grosseurs et des tumeurs, de curieuses déviations dans l'arête centrale de ces poissons, et tandis qu'ils finissaient de pourrir (les mouches se repaissant de leurs restes dans cette cage thoracique ouverte aux quatre vents, comme prises au piège d'une bouteille mais libres d'aller et venir), le limon toxique de leurs cadavres finit de se déliter et laissa sur l'îlot une sorte de résidu métallique brillant, qui formait çà et là comme des traînées de peinture argentée.

Parfois, ils étaient tous trois si agités qu'ils ne parvenaient pas à se contenter du splendide spectacle offert par l'aigrette. Las de ce qui leur était devenu familier, ils allaient marcher le long de la voie ferrée désaffectée, cueillant de grosses mûres tardives, le jus rendant leurs mains si noires qu'ils semblaient avoir extrait du pétrole. Kirby ou Richard ôtait alors sa chemise et en faisait une besace pour ramasser les baies. Leurs bouches, leurs lèvres étaient ourlées de noir, comme celles de clowns.
Elle contemplait leurs corps. Ils habitaient ses rêves - d'abord un des deux garçons, puis l'autre -, tels des songes de vaisseaux fantômes ou de voyages souterrains. Rêves d'un monde assurément différent de celui-ci - comme un dépeçage, une mise à nu qui aurait révélé les os et la chair, les muscles rouges d'un monde sans aucun lien avec celui que nous croyons avoir édifié à la surface.
Des rêves inquiétants, qu'il fallait chasser, et ce n'était pas facile, au réveil. Elle essayait de se dire que certainement, cette idée de tout ce qui se trouvait caché sous la surface n'était qu'un produit de son imagination. Certainement, il n'existait qu'un monde unique.
Les mûres qu'ils avaient récoltées étaient sucrées et délicieuses, bien rebondies et juteuses. Les rêves de flammes s'échappant des cheminées et de mondes souterrains bouillonnants n'étaient qu'images, rien d'aussi tangible que ces mûres. Un monde unique, se répétait-elle. Rien à craindre, inutile de se défier de quoi que ce soit.

Les crevasses et les fissures du hasard, les craquèlements à la surface de la terre qui les appelaient, comme assurément tout être doit un jour être appelé - ces fentes et ces lézardes qui prennent l'apparence ou le masque d'occurrences aléatoires plutôt que de desseins ou de structures préétablies, mais qui agissent néanmoins, juste sous la surface des choses, en de savantes combinaisons de besoin et de désir, de coût et de récompense - une orchestration de destins prémédités et organiques, presque toujours en tout cas, pareille aux mouvements des marées elles-mêmes. Il y avait un bal pour Halloween au lycée cet automne-là, une fête à laquelle Kirby ne put assister à cause d'un problème familial survenu précisément cette semaine-là.
C'était une soirée assez peu festive, encadrée par des adultes, les élèves de l'école élémentaire et du collège mélangés pour l'occasion à ceux du lycée. On devait y jouer au Twister, à punaiser, les yeux bandés, la queue d'un âne en carton, au loto et à la pêche aux surprises. Il y avait une maison hantée, des enfants de tous âges affublés de masques qui dévalaient en courant et en riant les couloirs de l'établissement, et pendant un certain temps, les lycéens se tinrent en retrait avant de se jeter dans la mêlée.
On pouvait danser dans le gymnase. Certains enfants et quelques adultes avaient conservé leurs masques et leurs costumes, alors que la plupart des adolescents avaient retiré les leurs, du moins en partie, et ils étaient désormais des moitiés d'animaux ou de créatures de légende : tigres, princesses, fées, gorilles. Ils avaient le visage en feu, et le décalage entre ce que leur soufflaient de faire leurs hormones - cassez tout, révoltez-vous - et ce que le carcan de leur culture leur dictait encore -non, non, pas question - transformait les plus ardents d'entre eux en véritables cocottes-minute.
Annie était déguisée en princesse, Richard en diablotin rouge. Ils restèrent assis pendant un certain temps à regarder les autres danser. Annie prenait son temps, ne se sentait obligée de rien. Il est possible qu'elle ait échappé à la montée harcelante de la pression qui pesait sur ses congénères parce que la plupart du temps, elle avait Richard et Kirby dans sa vie, et surtout Richard à ses côtés, comme un ours ou un lionceau domestique dans le jardin d'une jeune fille. Elle se tourna vers son compagnon et lui sourit avec sérénité, tandis que les disques passaient et que les petits monstres couraient dans tous les sens en hurlant, se cognant de temps à autre à leurs jambes. Un parfum de sucre flottait dans l'air. Tout autour d'eux, le cercle dense des autres adolescents nerveux, mal à l'aise et angoissés, à la poursuite du sexe, de Dieu, du salut - recherchant un foyer, une maison, mais aussi la route qui les en éloignerait.
Annie ne ressentait nul besoin de participer à cette frénésie. Tout virevoltait et se déchaînait alentour, mais elle se sentait enracinée et bien centrée, profondément aimée, et gratuitement de surcroît. Elle sourit, regarda Richard qui observait les danseurs. Elle tendit la main vers la sienne dans le noir, et la prit entre ses doigts, tandis qu'ils assistaient au spectacle de l'agitation de leurs pairs. Il y avait quelque chose de triste à s'enfoncer comme ça jusqu'au fond du puits du monde, mais aussi quelque chose d'agréable, de merveilleux même, à savoir que chacun d'eux pouvait compter sur l'autre dans cette descente.
« Qu'est-ce que tu crois que fait Kirby en ce moment ? » demanda-t-elle, en tordant la main de Richard dans la sienne.

Ils quittèrent la soirée et partirent s'acheter une glace qu'ils prirent le temps de déguster, examinant à la loupe le spectacle animé du reste de la ville sous les néons de Westheimer Road en ce vendredi soir, percevant jusque dans le restaurant où ils se trouvaient les cris et les clameurs s'échappant par les vitres baissées des voitures, les crissements de pneus et les moteurs qui accéléraient.
Ils savourèrent leurs consommations sans la moindre idée de ce qu'ils allaient faire ensuite, et pourtant si on le leur avait demandé, ils auraient trouvé quoi répondre sans hésiter. Au bout d'un moment, Kirby passa par là, il en avait manifestement terminé avec ses obligations familiales. Il aperçut la voiture de Richard, se gara juste à côté et les rejoignit.
Richard et Annie toujours costumés, ils partirent en direction de l'est, les vitres baissées et l'autoradio en marche, mais avec un sérieux, une sérénité, sachant tous trois avec une sagesse d'adultes qu'ils accédaient maintenant à un monde nouveau, comme on parvient à un étage supérieur, un étage qui resterait parfois divertissant mais qui aurait plus souvent le travail comme unique ordre du jour : moins de rêves, plus de conscience, d'ouverture. Sculpter et graver, marteler et hisser. Presque comme une guerre. Comme si toute cette guerre qu'ils n'avaient pas voulue était le prix à payer pour la paix dont ils avaient joui auparavant et toute la paix qu'ils connaîtraient un jour.
Richard et Annie se tinrent encore la main durant le trajet, et tous trois savaient que la grue était en train de perdre pour eux tout son charme au moment même où ils s'approchaient de cette lueur incertaine et soufrée à l'horizon, qu'ils allaient bientôt en venir à d'autres choses et prendre de nouvelles directions. C'était un peu comme si - pour la première fois - ils avançaient vent debout.
Il se faisait tard. Les enfants de la ville avaient terminé leur récolte de bonbons et de piécettes. En parcourant un faubourg aux rues soigneusement plantées d'arbres et coincé entre deux centres commerciaux, ils s'arrêtèrent pour arracher plusieurs bouts de chandelles aux gueules brûlantes et béantes de citrouilles affaissées qui ne brillaient presque plus.
Une citrouille avait déjà été transportée jusqu'au trottoir pour que les éboueurs l'emportent le lendemain matin ; ils décidèrent de la sauver, l'installant sur le siège avant entre Annie et Kirby. Ils placèrent à l'intérieur une nouvelle bougie, la cajolant pour qu'elle accepte de briller à nouveau, comme on offre une cigarette à un soldat blessé ou mourant.
Ils traversèrent la ville puis obliquèrent vers l'est en direction des raffineries, avec leurs moignons de bougies collés à l'aide de leur propre cire au-dessus du tableau de bord et sur la plage arrière, les vitres désormais presque complètement relevées pour que le courant d'air ne souffle pas les petites flammes - les lueurs vacillant sur leurs visages tandis qu'ils s'enfonçaient dans la nuit (les passagers des voitures et des camions qui les croisaient, désorientés par le spectacle de cette grosse voiture qu'illuminaient toutes ces bougies, avaient l'impression que Kirby, Richard et Annie flottaient) -, et ils poursuivirent en direction de l'est, vers les feux chimiques des raffineries qui voltigeaient et virevoltaient dans le ciel noir, vers cette étrange phosphorescence qui faisait prendre la nuit pour le jour.
Ce soir-là, Annie et Richard descendirent ensemble dans la bathysphère jusqu'au fond de la rivière, avec Kirby au-dessus d'eux qui actionnait la manivelle de la grue tel un montreur de marionnettes. Ils portaient toujours leurs costumes, et il y avait à peine assez de place pour eux deux. La robe en satin d'Annie se déploya sur tout le siège, si bien que la queue de diablotin de Richard se retrouva coincée. Il passa un bras autour de ses épaules et elle l'entoura des siens, pour assurer la stabilité autant que pour se donner du courage, alors que le globe s'élevait et se mettait à se balancer dans les airs - cette première impression familière de vertige et d'impuissance tandis que la terre ferme s'éloignait et qu'ils contemplaient les bougies disposées face à eux.
Leurs visages se touchaient presque. Voilà, songeait Richard, comment je voudrais que les choses se passent pour toujours.
Dans le balancement du globe, ils entrevirent les étoiles, tandis que Kirby les soulevait en direction de la rivière, et ensuite, ce fut l'impression si excitante de chute libre - « Cramponne-toi ! » cria Richard, en la serrant entre ses bras et lui protégeant la tête - juste avant le choc du métal et du fer, le grand plouf - les bougies s'éparpillèrent dans tous les sens, renversant de la cire chaude sur leurs mains, leurs poignets et leurs visages, l'une d'elles atterrit même sur la robe d'Annie et y fit un petit trou -, puis, une fois sous l'eau, la sphère se redressa et poursuivit sans se renverser la brève course qui menait au fond. À l'aide des bougies encore allumées, ils ravivèrent la flamme de celles qui s'étaient dispersées et, penchés en avant, joue contre joue, ils observèrent le fond souillé de la rivière tandis qu'ils poursuivaient en cahotant la descente vers son lit.
« Et si le câble lâchait d'un seul coup, demanda Richard, quand on se cogne tellement fort contre la surface de l'eau ? »
Pour ne pas être en reste, Annie dit à son tour : « Et si un vieux clochard, pour faire une espèce de blague de Halloween, sciait le câble jusqu'à ne laisser qu'un brin qui se casserait quand on atteindrait le fond ? »
Un long silence s'ensuivit tandis que l'imagination de Richard s'emparait de cette idée et la retournait dans tous les sens, jusqu'à ce qu'elle se charge de trop de réalité et qu'il ait soudain envie d'en changer le dénouement.
« Et si on se retrouvait abandonnés sur une île déserte ? proposa-t-il.
- Ou plutôt une île couverte de forêts ?
- D'accord, dit Richard. Et si on n'avait plus qu'un tout petit moment à vivre ?
- Le dernier homme et la dernière femme sur terre.
- Exactement. »
Homme et femme, les mots semblaient étrangers et lointains. Encore à des années-lumière.
« Eh bien, fit Annie. Qui vivra verra. »
Mais son bras s'était resserré significativement autour de celui du garçon, et Richard se prit à espérer que le câble lâche. Si seulement il pouvait lâcher !
Au bout de la course du filin, il y eut un sursaut, puis le globe fut soulevé et renversé, les projetant par terre - comme si on avait soudain retiré un tapis de dessous leurs pieds. De nouveau, toutes les bougies se renversèrent, la cire brûlante leur tomba dessus, mais cette fois aucune ne resta allumée, si bien qu'ils furent condamnés à demeurer tout frissonnants dans le noir, ressentant le flux des vagues, les mouvements intimes de la rivière blessée qui assaillaient de toutes parts leur minuscule bulle de fer.
La force du courant produisait des sons étranges, des murmures et des chuchotements contre la paroi, comme si elle (cette vieille rivière malade) avait attendu toute leur vie le moment de leur parler et en avait enfin trouvé l'occasion. Et ils se tenaient là, enlacés et abandonnés, à l'abri du regard du monde et de ses exigences, de son goût du paradoxe et des choix qu'il réclame. Juste au moment où l'air commençait à se raréfier, alors qu'ils ressentaient un début de vertige, ils perçurent le mouvement de traction qui reprenait - cette force irrésistible, l'imprécision primitive des mécanismes et des engrenages qui les tirait vers la surface, au moment précis où ils auraient cru (convaincus par les murmures et les chuchotements rapides) qu'il ne saurait exister de force comparable à celle de la rivière.
Peu à peu, ils touchèrent la surface - à travers la vitre, toujours allongés sur le dos et enlacés, mais apaisés désormais, ils contemplaient les nuages de gouttelettes et les jets d'eau contre la paroi tandis qu'ils émergeaient ; ils apercevaient la ligne brisée et discordante des raffineries, et, dans le ciel juste au-dessus, la faible lueur des étoiles, encore inaccessibles aux nuages de fumée phosphorescents qui s'élevaient des usines.
Il ne restait plus beaucoup de temps. Bientôt, ils échapperaient à la rivière, suspendus dans les airs, et Kirby les déposerait sur la rive. Il faisait très chaud, ils transpiraient, et l'atmosphère était étouffante. Annie se pencha en avant et chercha à tâtons le visage de Richard. Les mains posées sur ses joues, elle l'embrassa longuement. Il lui rendit son baiser, prit lui aussi la tête de la jeune fille entre ses mains et tenta de changer de position pour s'allonger sur elle, mais il n'y avait pas assez de place - l'espace d'un instant, ils se retrouvèrent les membres enchevêtrés, coudes et jambes entrecroisés tel un Rubik's cube humain. Leurs lèvres se séparèrent rapidement, et bientôt, il n'y eut plus d'air du tout dans la cabine - comme s'ils s'en étaient arraché l'un à l'autre les dernières bouffées -, mais ils sentirent leur engin se poser sur le sable. D'ici quelques secondes, Kirby se précipiterait à leur rencontre, et ils l'entendraient cogner contre la paroi métallique, puis le hayon grincerait en s'ouvrant.
Ils avaient encore le temps d'un baiser, tendre et sage celui-ci, avant le couinement râpeux attendu : le mouvement de rotation du volant de verrouillage dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, puis le couvercle se soulèverait, le visage anxieux de Kirby apparaîtrait, et derrière lui se profileraient les étoiles blafardes, un peu comme les échos ou les enveloppes d'étoiles déjà éteintes. L'air vif de cette nuit d'octobre rafraîchirait leurs visages moites.
Richard aida Annie à sortir - sa robe était toute chiffonnée - avant de s'extirper à son tour, s'étonnant du plaisir qu'il prenait à respirer la liberté, même dans l'air vicié des raffineries. Kirby les dévisagea tous deux d'un air bizarre ; il ouvrit la bouche pour parler, mais, ne trouvant rien à dire, il se replia dans un insolite et profond chagrin.
Ils laissèrent la bathysphère là où elle se trouvait, le hayon ouvert, toujours reliée à la grue par son cordon ombilical d'acier. Pour toute une série de raisons, aucun d'entre eux ne reviendrait jamais sur ces lieux, aucun ne verrait jamais la grue finir par se coucher sur le flanc, à moitié ensevelie dans le limon, ni la bathysphère engloutie.
Ils reprirent la route de la ville, toujours déguisés, silencieux et étrangement sérieux, perdus dans leurs pensées, avec la citrouille et les bougies de nouveau éclairées, Annie et Richard se tenant une fois de plus par la main. Ils avaient encore de la cire sur le visage, et, à la lueur des flammes, elle paraissait en fusion.
En chemin, Annie gratta cette cire qui lui maculait les joues avant de s'attaquer à celles de Richard, et elle en conserva soigneusement les coulées serrées dans son poing.
Quand Kirby s'arrêta devant la maison d'Annie - le salon était encore éclairé ; son père, ou sa mère, avait dû rester éveillé pour l'attendre et jetait un coup d'œil sur la pendule (11 h 10, mais c'était sans importance, ils avaient toute confiance en elle) -, elle se pencha pour donner une bise rapide à Richard, puis adressa à Kirby un regard de compassion presque sensuelle, descendit de la grosse guimbarde (ils avaient éteint leurs bougies avant d'arriver dans le quartier), et remonta prestement l'allée, serrant un pan de sa longue jupe de soie dans une main et dans l'autre les coulées de cire.
« Putain ! » s'exclama Kirby calmement. Il ne savait pas vraiment ce qui le dérangeait le plus : ce qui lui apparaissait comme le choix soudain d'Annie, ou bien la fracture qui s'était produite entre son copain et lui. Ce déséquilibre, après tout ce temps, cette longue période de presque sécurité.
« Et merde ! dit Richard. Je suis désolé. » Il leva les mains dans un geste d'impuissance. « Est-ce qu'on ne pourrait pas... est-ce qu'on ne pourrait pas... » Rester comme avant, voilà les mots qu'il avait en tête, mais il n'osa pas les prononcer.
Ils se tenaient là, comme contaminés par un poison, alors même qu'une partie du cœur de Richard - cette partie qui demeurait cachée derrière un masque - bondissait avec une joie sauvage.
« Je suis désolé, répéta Richard.
- Vous êtes faits l'un pour l'autre, dit Kirby, c'est juste que je déteste l'idée que... » Mais les mots lui manquèrent. Il n'y en avait aucun, rien que ce douloureux sentiment de brûlure. Au bout d'un moment, ils s'éloignèrent de la maison et se remirent à rouler dans la nuit, comme ils le faisaient avant qu'elle ne commence à les accompagner. Et pendant un certain temps, ils furent assez naïfs, assez optimistes, pour croire que tout cela n'avait aucune importance, qu'ils pourraient retrouver le chemin, le chemin de toujours, et qu'il serait plus beau que tous ceux qui les attendaient.

Leur amourette subsista à peine plus longtemps que la carcasse de l'aigrette. Tous trois tentèrent de continuer à faire de nouvelles choses ensemble - ils ne retournèrent jamais à la bathysphère -, même si Annie et Richard choisissaient aussi parfois d'être seuls et d'explorer, timidement, des territoires inconnus. Cependant, il semblait toujours y avoir entre eux ou autour d'eux comme un nuage : non qu'elle ait fait le mauvais choix, mais plutôt parce que l'idée même d'un choix s'était imposée, qu'elle avait dû se détourner d'une chose au moment même où elle se tournait vers une autre. Et cet été-là, avant même que les deux garçons, deux jeunes hommes désormais, n'aient pris le chemin de l'université, tandis qu'Annie s'apprêtait à entrer en terminale, elle informa Richard qu'elle aimerait qu'ils passent deux semaines séparés pour réfléchir un peu à tout ça et se préparer à la tristesse de son départ. Pour que tous les deux s'y préparent.
« Mon Dieu, dit Richard. Deux semaines ? » Ils avaient pris l'habitude de se voir presque tous les jours. Leurs corps s'étaient transformés, leurs voix avaient changé, ainsi que leurs mouvements, leurs gestes, et même les contours de leurs visages, désormais plus fins, plus adultes, si bien que quand Annie appliquait les coulées de cire sur ses joues, elles ne trouvaient plus leur place dans les creux d'autrefois.
« Je veux voir comment ça va se passer, déclara-t-elle. Peut-être que tout ira bien. Peut-être qu'on va se rendre compte qu'on ne peut pas rester l'un sans l'autre, et qu'on finira par se marier et par vivre très heureux et avoir beaucoup d'enfants. Je veux seulement le savoir.
- D'accord », répondit-il, beaucoup plus effrayé qu'il ne l'avait jamais été quand il était suspendu à la grue. « D'accord », et ça lui fit le même effet que si elle était montée seule dans la bathysphère, et qu'il se soit émerveillé devant son courage, sa curiosité, son intrépidité et même sa sagesse.

Il demeure une certaine douceur dans la vie de chacun des trois à ce jour : Kirby, avec sa femme et ses quatre enfants, dans une petite ville au nord de Houston ; Richard, avec sa femme et ses deux enfants ; et Annie, avec son mari, ses cinq enfants et, déjà, son premier petit-fils. Tout un réservoir de douceur, comme un coffre enfoui sous terre qui en serait empli, comme un trésor secret : le passé, caché au fond de leurs cœurs, et gardé, conservé, fabuleux et puissant, jusqu'à aujourd'hui.
C'est exactement comme des trésors enterrés par des sauvages, tous trois le comprennent à présent, par une grâce quelconque ou peut-être simplement par chance, ils peuvent désormais puiser à pleines mains et en rapporter des flots de miel et de sucre.
Comme si ces ressources cachées étaient restées tapies en eux, tel un pouvoir, ou une force, toutes ces années durant.
Et pourtant, autrefois, ils avaient été ensemble. Comment peuvent-ils être aujourd'hui séparés, alors que ces ressources sont intactes, enfouies, et toujours renouvelées ?
Encore maintenant, Richard pense qu'ils se sont manqués à un cheveu près, que leur destin a soudain été dévié de sa course, même s'il ne saurait expliquer ni comment ni quand ni pourquoi. Il se dit que dans toute l'histoire du monde, on est rarement passé aussi près du succès. Il n'a pas de regrets, il est seulement perplexe. Il se demande parfois si n'existent pas quelque part les fantômes ou les enveloppes charnelles d'existences antérieures, loin dans le passé ou sous la terre, ou même plus loin dans le futur : toujours ensemble, toujours unis. D'autres vies, jaillies de cette étrange réserve de joie et de douceur, et d'éternel renouvellement.
Et si c'est le cas, comment peut-il y avoir accès ? Lui faut-il faire appel à la mémoire ? à l'imagination ?
Même aujourd'hui, il s'étonne rétrospectivement de leur sagesse d'alors, de tous les chemins qu'ils ont su ne pas prendre.