+ La fille aux papiers d'agrume - Hanns Zischler
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La fille aux papiers d'agrume

"La fille aux papiers d'agrumes" de Hanns Zischler,
traduit de l'allemand par Jean Torrent.

Une énigme

« D'une maison / Où échouaient chiffons, / Je vins ici / Où sont gens érudits. » Elsa bute et reprend très lentement le quatrain, comme si elle pouvait faire sortir ainsi les mots de leur réserve. Son père jette un œil par-dessus son épaule et lit à son tour l'énigme à mi-voix, il baisse un peu la radio.
« Ça fait partie des devoirs ?
- Ça peut, a dit Kapuste, ça peut.
- Peut quoi ?
- On peut la résoudre... si on sait la résoudre. Il tourne toujours autour du pot. »
Son père rit.
« Et... tu peux la résoudre ?
- Non, et toi ?
- Tu peux... nous faire un plaisir et aller nous acheter quelques légumes ? »
Elle est déjà dans la rue lorsqu'il lui crie encore : « Et de l'origan frais, s'il y en a, et...
- Oui ?
- Non, rien...
- Des Zuban ?
- Ils ne te les donneront pas ! J'irai moi-même ! »
Demain aussi bonnes qu'hier et aujourd'hui - Zuban ! Une phrase comme un ruban de Moebius. Elsa en avait été troublée pendant plusieurs jours après l'avoir découverte sur une petite plaque émaillée de couleur rouge à la terrasse d'une brasserie. Ce genre de « slogans », comme son père les appelait, il n'y en avait pas à Dresde. Pourquoi « demain » comme « hier » et « hier » comme « aujourd'hui » ? Est-ce que les jours ne sont pas tous différents ? « Seule la nuit est toujours pareille », disait sa grand-mère, comme une espèce de formule magique. Zuban ?! Un plat ? Un remède ? Et puis elle avait vu les volutes de fumée qui s'élevaient entre les mots.

Il y avait eu du fœhn ce matin : l'air scintillant comme du verre, d'une clarté irréelle, les montagnes au loin qu'on aurait presque pu toucher, les sombres pentes tapissées de sapins comme une avalanche figée au-dessus de Marstein, seulement adoucies par le feuillage éclatant des érables plus bas dans la vallée.
Dans l'air tiède de l'après-midi, une traînée laiteuse tremble à présent au-dessus de la crête du Hochjoch. Plus haut, l'aquarelle grise d'un nuage, qui s'abaisse comme un rideau de théâtre. Des cheminées du château, de la fumée s'élève en filets blancs.

Depuis sept mois qu'elle vit ici à Marstein avec son père, Elsa n'a pas réussi à s'habituer à la vue des montagnes. Parfois, elle ne veut même pas lever les yeux, l'immensité des parois obscures, des failles noires est trop oppressante. L'œil dérape et tombe le long des arêtes glissantes, sans arbres, des blocs de pierre et des crevasses. Étrangères et froides, les montagnes se dressent, inaccessibles, impénétrables. Et ces croix, partout ces croix ! Même les fascinants jeux de couleurs - le violet-gris du ciel, les nuages centaures avec leurs ombres chasseresses, les pentes de conifères aux teintes vert-bleu, la tonsure claire du pré au cœur, tout en haut, gravée dans la forêt - ne peuvent chasser la prodigieuse étrangeté. Elsa ne trouve ici aucune prise. Tout tombe.

Son mal de hanche rend assez pénible le trajet depuis le nouveau lotissement jusqu'à la petite ville. Les fruits et légumes se déploient sur un étal couvert devant l'épicerie. À l'étage, les sons d'un violoncelle à la torture, on fait des gammes. Sous une lampe qui leur est spécialement réservée - les boskoops, les canadas et les Beurré Hardy sont conservées à l'abri de la lumière -, les cagettes d'oranges et de mandarines fraîchement arrivées s'empilent pour former un autel. Elsa fixe les diagonales de fruits aux emballages chamarrés. Impossible de se rappeler avoir vu quelque chose de pareil à Dresde. Elles divisent souverainement les caisses en triangles or foncé. Des dizaines de points d'interrogation en papier barrent une caisse par le travers en roulant. Une phalange de chats bottés parade sous les yeux d'Elsa. Bottes rouges, masque blanc constellé de rouge sur le museau, la gueule barbouillée de sang. Un chat noir qui dévore des oranges sanguines ! Elsa se faufile devant un monsieur en loden pour s'approcher des caisses, son filet à provisions se prend à un bouton du manteau - « Pardon. » Un teckel grogne. « Elsa ! » - elle entend près d'elle la voix de la marchande, qui choisit précautionneusement des mandarines et des oranges pour le monsieur - et plus bas : « Reviens plus tard. »
Le monsieur en loden tripote le bouton, sa main à la chevalière finit par libérer le filet emberlificoté. Une odeur de tabac froid souffle au visage d'Elsa, elle recule. D'un air bourru, agacé par l'irruption d'Elsa et plus encore par le ton familier de la marchande, le monsieur pointe du doigt des citrons, des oranges, des figues sèches, une noix de coco. « Vous m'emballez tout ça proprement, madame Gaukler, j'enverrai chercher, j'ai bien l'honneur. » La houppe de poils de chamois frémit à son chapeau.

La rivière
Elsa est attirée par la rivière toute proche. ESPORTAZIONE AGRUMI, c'est ce qu'elle a lu sur le bandeau de la caisse. Agrumi ? Est-ce qu'elle doit demander à Kapuste ?
Elle s'arrête au milieu du pont et plonge son regard dans l'eau turquoise de l'Ache. Elle savoure le vertige d'être emportée quand elle veut fixer la coulée tonitruante de la rivière. À Dresde, elle s'était arrêtée quelquefois avec sa mère sur le pont Albert, au-dessus de l'Elbe, et elles l'avaient regardé s'éloigner paresseusement dans l'ample vallée où le fleuve brillait comme dans une coupe. Le grand monument de l'archer nu sur la rive gauche faisait peur : comme s'il en voulait aux passants, son arc était tendu à se rompre. L'athlète plus grand que nature, dans sa posture farouche : à tout moment, il pouvait décocher son trait fatal jusque sur l'autre bord du large bassin. Mais ici, aucune maison, aucune église n'est détruite, aucune ruine à la ronde. Est-ce que la guerre n'est pas arrivée jusqu'ici ? À nos morts - Nous ne les oublierons pas, 1939-1945. L'inscription est gravée, avec vingt noms, sur une stèle de marbre poli devant la salle funéraire du cimetière de Marstein. C'est par ennui, un jour caniculaire de juillet, pendant les vacances, qu'elle était passée pour la première fois par le cimetière, en allant chez Mlle Knehr, son professeur de piano.
L'Ache file vers le nord. Elsa ferme très fort les yeux et suit les éclats lumineux derrière ses paupières, elle retient sa respiration, s'immerge dans le grondement de la rivière.
Une sonnette à trois tons tinte à son oreille. Elle sursaute. Asampauli freine sec et stoppe à côté d'elle sur un vélo pour dame.
« Te voilà ! »

Elsa est joyeuse. Pauli est le seul à ne pas avoir fait de blagues sur son dialecte lorsqu'elle est arrivée en classe. Il appuie son vélo au parapet, se hisse d'un bond sur la rambarde, se penche dans le vide en se balançant. Un jeu. « HAUTE ! - HAUTE ! - HAUTE TENSION ! - DANGER ! - DANGER ! - DANGER DE MORT ! - C'est marqué, là, sous le pont ! Elsa, je vole ! » Il écarte les bras et se tient en équilibre en tremblant, avec son ventre pour seul appui, jambes tendues à l'horizontale, le corps en suspension. « Si je vole, je tombe ! Si je tombe, je vole ! », le souffle coupé dans un éclat de rire.
« Tu débloques, Pauli ! »
Pauli devient tout rouge et se remet d'aplomb en se laissant glisser.

Il y a quelques semaines, après les grandes vacances, il lui avait fait cadeau d'un grand coquillage : « D'Amrum . Tu entends comme ça bruisse ? », en le lui tenant contre l'oreille.

Leurs regards sont posés sur les rapides qui saillent comme un vigoureux lacis de veines sur la souple musculature de l'eau.

Tare ?
« Tu as su résoudre l'énigme ?
- Quelles sornettes - où échouaient, où échouaient chiffons ! - a dit mon frère. Où peuvent bien échouer des chiffons, où çà ?! Xaver croit que nous avons un livre d'énigmes à la maison. Elle pourrait être dedans. Avec la solution.
- Et si elle y est pas ?
- Alors c'est la poisse.
- Très drôle ! »
Deux coups de cloche arrivent de l'église, ils se perdent presque dans le vacarme de l'Ache. « Je dois rentrer, fendre du bois, salut ! » Pauli fait tinter sa sonnette et s'en va, debout sur ses pédales. « Je trouve Kapuste chouette ! » lui crie Elsa. Pauli a déjà disparu.

Une grosse branche passe sous le pont, est prise dans les remous et se met à pivoter lentement d'un côté à l'autre, comme sous l'action d'une gigantesque main invisible. Elsa retourne à l'épicerie.
Le soir tombant, des lumières s'allument ici et là dans les vitrines et les maisons. Ponctuées par les cônes des lampadaires, elles ornent la rue de vagues losanges jaune clair et bleuâtres. Mme Gaukler fait signe à Elsa d'entrer. À l'intérieur, il fait frais, les pommes et les herbes aromatiques épicent l'air. Elle tire de sous son comptoir un sachet tout rebondi : « Voilà pour toi. »
Le sachet vert est aussi léger qu'une plume, béant comme la gueule d'un poisson. Dans la pénombre, Elsa y aperçoit une liasse pliée de papiers très fins. Comme une pâte feuilletée ! Elle remercie la marchande et dépose avec un bruit de froissement le sachet dans son filet de légumes. Lentement, elle se remet en route pour la maison. « L'origan, merde ! », ça lui a échappé, une nonne indignée se retourne sur elle, mais Elsa a déjà fait demi-tour.

Le soir dans sa chambre, elle étale les papiers d'agrumes sur son couvre-lit. Ils sont si légers que le moindre souffle d'air, une respiration, les fait s'envoler. Un tissu disparate de couleurs et de formes : à peine en met-elle un de côté qu'elle en aperçoit déjà un autre qui réclame l'attention dans la marée multicolore. Elle épelle les noms étrangers des négociants, elle a presque la tête qui tourne devant toutes ces divinités, ces paysages, ces animaux, ces plantes, ces héros et ces majuscules - et comme un refrain : « Sicilia » ! Tout ce théâtre de papier, rien que pour transporter sans dommage les fruits d'Italie et d'Espagne jusqu'ici !

« Nous appelons net le contenu, tare l'emballage et brut la somme des deux. Ces mots sont eux-mêmes des produits d'importation, mais pour l'instant vous n'avez pas à vous en préoccuper. L'emballage, c'est une chose qu'on jette, donc un déchet », a dit Kapuste. Ottfried, qui est toujours un peu plus malin que les autres et qui avait déjà claironné plusieurs fois et sans qu'on le lui demande qu'il voulait devenir « pharmacognosiste » et avait épaté tout le monde par ce seul mot, Ottfried avait claqué des doigts : « Mon père, monsieur le professeur, est philatéliste, et moi aussi je collectionne. Est-ce que les timbres aussi, c'est du déchet de tare ? » La classe a ri. Le grand Benni s'est tourné vers Ottfried et lui a fait signe qu'il était cinglé.
Kapuste s'est frotté les doigts pour les débarrasser de la craie. « Je suis ravi d'apprendre, Ottfried, que tu collectionnes les timbres comme monsieur ton père. Mais est-ce que c'est la valeur du timbre qui t'intéresse ou ce qui y est représenté ? »
Ottfried a flairé un piège : « J'comprends pas.
- Eh bien réfléchis. »

Elsa éteint la lampe et laisse sa porte entrouverte. La lumière mate du couloir et les bruits de la cuisine roulent jusqu'à elle. « À Bruxelles s'est achevée aujourd'hui la première Exposition universelle. Pour les visiteurs, c'est incontestablement l'Atomium qui en aura été l'attraction majeure... »
« Bonne nuit !
- Dors bien, Elsa ! » lui répond la voix de son père. « Au Pakistan, rapporte l'agence Reuters, les rumeurs s'amplifient... »

L'air frais pénétrant de la nuit. Dans son ample balancement, le croissant de la lune s'est arrêté à l'aplomb de Vénus. Des nuages passent en filant devant le satellite, une écharpe après l'autre. À peine pris, déjà l'astre leur a échappé. Déguisée en Mme Luna au bal du dernier carnaval, Mme Mengedoth portait une broche de ce genre sur sa robe de nuages. Le chemin de l'école conduit tous les jours Elsa devant la vitrine du Studio Weichenrieder, mais sur les photographies en couleurs que la chaleur estivale a fait gondoler, on ne reconnaît plus que des figures pâlies. À côté, un article de journal jauni évoque la fête sur le ton d'un bavardage éreinté. À ce moment-là, Elsa était encore à Dresde, sa mère était morte l'automne précédent.

Le vent ouvre la fenêtre, Maures, volcans, aigles, pingouins et créatures fantastiques tourbillonnent dans les airs. Des mots imprononçables, gorgés de promesses, traversent la nuit comme des spectres : PRINCIPESSA DI CEFALU, SANGUINELLE, MORO, ACIREALE. Elsa dort.