+ Anatomie d'un soldat - Harry Parker
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Harry Parker Anatomie d'un soldat

Anatomie d'un soldat de Harry Parker,
traduit de l'anglais par Christine Laferrière.

1
Mon numéro de série est le 6545-01-522. J'ai été déballé d'un étui en plastique, puis ouvert, contrôlé et réassemblé. Un marqueur noir a écrit sur moi : BA5799 O POS et j'ai été mis dans la poche de la cuisse gauche du pantalon de treillis de BA5799. C'est là que je restais : cette poche était rarement ouverte.
J'ai passé huit semaines, deux jours et quatre heures dans cette poche. On n'avait pas encore besoin de moi. Je glissais contre la cuisse de BA5799, de-ci de-là, de-ci de-là, en général lentement mais parfois vite, en bondissant dans tous les sens. Et il y avait du bruit : des détonations et des craquements, des gémissements aigus, des cris d'excitation et de colère.
Un jour, j'ai été immergé dans de l'eau stagnante pendant une heure.
Je me suis déplacé dans des véhicules, à chenilles et à roues, à ailes et à rotors. J'ai été trempé dans de l'eau savonneuse, puis mis à sécher sur une corde à linge et je n'ai rien fait pendant une journée.
Le 15 août à 06 h 18, alors que je glissais le long de la cuisse de BA5799, j'ai été soulevé dans le ciel et retourné sur moi-même. Et soudain, j'étais à la lumière. Il y avait de la poussière, du désordre et des cris. J'étais par terre à côté de lui. Il était à plat ventre ; il n'était plus entier. J'étais à côté de lui tandis que de la boue et des pierres tombaient autour de nous.
J'étais dans la poussière alors qu'un liquide rouge sombre zigzaguait dans ma direction sur la boue craquelée. J'étais là quand personne ne venait, qu'il était seul et ne pouvait plus bouger. J'étais toujours là tandis que la peur et un désespoir affligeant s'emparaient de BA5799, tandis qu'on le retournait et que deux doigts s'enfonçaient dans sa bouche, tandis qu'on faisait gonfler et dégonfler son torse, et pénétrer de force de l'air dans ses poumons.
J'ai été ramassé par une main glissante, rejeté maladroitement par terre et ramassé de nouveau. J'ai été déplié par des doigts pris de panique et couverts de l'épais liquide. On m'a placé sur BA5799. On a fait tourner ma barre. Je me suis resserré. Je me suis refermé autour de sa jambe jusqu'à ce que son pouls cogne contre moi. Et il a fait la grimace et gémi entre deux crissements de dents. On m'a resserré davantage afin de comprimer sa cuisse : afin d'empêcher qu'il ne se vide de son sang dans la poussière.
Je suis resté accroché à lui pendant qu'on le soulevait pour le mettre sur une civière et qu'il mordait profondément le bras d'un homme qui le transportait, quand il n'a plus émis aucun son. Je suis resté accroché à lui tandis que nous montions à bord de l'hélicoptère. On m'a alors encore resserré et je le comprimais plus fort.
Je suis resté accroché à lui tandis que nous survolions à basse altitude les champs et les fossés d'irrigation qui scintillaient, et que le vent soufflait en rafale autour de l'hélicoptère, quand il a imploré Dieu de le sauver, qu'on a mis des plaquettes en métal sur son torse et que son corps a tressailli. Et je suis resté accroché à lui quand la machine a indiqué une absence d'activité cardiaque, quand il n'y a plus eu de pouls à cogner contre moi.
J'étais là quand ils ont accouru jusqu'à l'hélicoptère et nous ont emmenés dans la fraîcheur de l'hôpital.
J'étais là quand les médecins ont paru inquiets. Je suis resté accroché à lui quand il est revenu, quand il a retrouvé une activité cardiaque et que son cœur défaillant s'est remis à battre. J'étais toujours là quand ils ont suspendu la poche de sang au-dessus de BA5799 et qu'ils ont coupé le restant de sa jambe.
Et ensuite, j'ai été détaché et desserré, et je n'étais plus là : BA5799 n'avait plus besoin de moi.
Mon numéro de série est le 6545-01-522. Je me suis retrouvé au fond d'un baquet pour déchets médicaux, puis on m'a brûlé.

2
J'ai été mis sur une palette cassée avec trois autres sacs d'engrais identiques, devant une boutique du village de Howshal Nalay.
J'étais sur cette palette depuis deux semaines quand Faridun est arrivé sur sa bicyclette verte. Il a salué le marchand et ils ont commencé à discuter le prix. Ensuite, Faridun lui a remis de l'argent et le marchand m'a soulevé pour me déposer dans la sacoche du vélo. Je me suis affaissé par-dessus ses barres de métal, qui s'enfonçaient dans ma peau en plastique, puis il m'a attaché avec de la ficelle orange prise dans la boutique. Faridun a dit une plaisanterie à l'homme, il a balancé sa jambe par-dessus la barre du vélo et nous sommes partis.
Faridun nous a fait sortir du village et prendre la route non protégée : un axe surélevé couleur de sable, qui traverse des champs d'un vert poussiéreux. La roue arrière du vélo, gondolée, grinçait en dessous de moi tandis que nous zigzaguions entre les nids-de-poule laissés par les pluies hivernales.
Il a poussé un soupir en voyant le poste de contrôle à travers l'air qui vibrait. Il a mis pied à terre pendant que nous nous en approchions, puis il a continué en poussant le vélo à côté de lui. De l'autre côté de la route, deux barils d'essence soutenaient une barre de fer et une moto au réservoir rouge était inclinée tout près, sur sa béquille. Un groupe d'homme se trouvait assis dans l'ombre obscure d'un enclos. L'un d'entre eux s'est levé et s'est avancé vers nous. De sa main qui ne tenait pas l'arme, il a fait signe à Faridun de le rejoindre.
« Que la paix soit avec toi, jeune homme. Comment vas-tu ? »
Faridun s'est protégé les yeux tout en levant le regard vers lui. « Que la paix soit avec vous. Je vais bien, Dieu soit loué. »
L'homme était une silhouette noire sur fond de soleil.
« Je reviens de Howshal Nalay et je rentre chez moi, je suis allé au marché, a dit tranquillement Faridun. Il faut que je sois de retour avant la nuit. »
Les autres ont émergé de l'ombre et se sont rassemblés derrière l'homme. Faridun leur a jeté un coup d'œil et il a reconnu son ami Latif. Latif aussi avait reconnu Faridun ; il paraissait hésitant, il s'est avancé et il a chuchoté à l'oreille de l'homme.
Le visage de l'homme s'est crispé. L'homme s'est détaché du groupe et a donné un grand coup de pied dans la barre du vélo. Faridun s'est coincé la cheville sous le pignon et il est tombé dans la poussière. Je me suis écroulé sur la route avec lui, après avoir glissé sous la ficelle orange. À présent, l'homme tenait le fusil des deux mains et il a posé le pied sur le vélo, écrasant la jambe de Faridun.
Faridun n'a pas fait un bruit.
L'homme se tenait au-dessus de lui et il a appuyé le canon de l'arme contre sa bouche. Faridun gardait les lèvres fermement serrées et secouait la tête de part et d'autre. Mais l'homme a fait tourner l'arme de haut en bas, au point que les lèvres de Faridun se sont écartées et que le canon a dérapé contre ses dents, glissé et décollé la gencive de son incisive. Faridun a ouvert la bouche sous l'effet de la douleur et l'arme a brutalement dépassé ses dents jusqu'à aller cogner contre l'arrière de sa gorge.
« Ton père est-il bien Kushan Hhan ? »
Faridun a éructé et sa langue s'est enroulée contre le métal. Il a incliné la tête sous l'effet du choc. L'homme a enfoncé l'arme plus fort et Faridun s'est convulsé, puis encore étranglé autour du canon.
« Ton père travaille pour l'infidèle, a dit l'homme. S'il continue à le faire contre la volonté de Dieu, je décapiterai ta sœur. Est-ce que tu comprends ? » Il a encore enfoncé le fusil, une dernière fois. Et ensuite, l'arme est ressortie et il s'est éloigné.
Faridun avait les yeux humides, mais il a soutenu son regard le temps de se relever, de quitter l'ombre de l'homme et de remettre sa bicyclette debout. La ficelle a cédé et je suis tombé de la sacoche. La lèvre de Faridun s'épaississait déjà et il a regardé Latif.
« Puisse Dieu être avec toi, Latif », a-t-il dit avant de repartir lentement à vélo sur la route, loin de l'endroit où je demeurais dans la poussière.
Les hommes ont ri et donné à Latif des petites tapes dans le dos. L'un d'entre eux s'est avancé au milieu de la route, il m'a ramassé et jeté par terre contre le mur de l'enclos.
Cet après-midi-là, les hommes se sont étendus à l'ombre et ont fait signe de la main à tout un groupe de nomades et à leurs chameaux. Ils ont pris une taxe de quinze dollars à un chauffeur de camion et bavardé avec un groupe d'hommes qui s'en revenaient des champs et rentraient chez eux. Pour finir, tandis que le crépuscule aiguisait l'horizon, deux d'entre eux sont partis sur la moto. Les autres ont transporté la perche et les barils d'essence à l'intérieur de l'enclos, ils ont dit qu'ils se retrouveraient après les prières et se sont dispersés.
Le dernier m'a soulevé et calé sur son épaule. Il a suivi un chemin proche d'un ruban d'eau argenté, jusqu'à ce que nous parvenions à une zone sombre faite de broussailles dans un labyrinthe de murs en ruine. Il a ouvert une porte en bois, il m'a posé par terre et il a refermé la porte derrière lui.
Je suis un sac d'engrais. Je contiens du NH4NO3 et j'ai attendu dans cette pièce sombre qu'on m'ouvre et qu'on m'utilise.

3
On m'a sortie d'une boîte et on a fait passer des lacets dans mes œillets. On a écarté ma languette et un homme a écrit dessus BA5799 avec un marqueur indélébile noir, dont l'encre s'est imprégnée dans ma toile.
J'étais dans une pièce comprenant des objets disposés par terre, des piles de vêtements bien alignées : T-shirts, chemises de combat, pantalons, sous-vêtements pour climat très chaud et chaussettes roulées en boule. Il y avait une pile de notes et de cartes, un livre au sujet d'un pays lointain dans lequel un conflit persistait ; une autre pile, faite de tubes de dentifrice, de brosses à dents, d'insectifuges et de cachets contre la malaria ; une troisième, comprenant un GPS, une lampe torche et une trousse médicale. Il y avait aussi un agenda relié en cuir, un casque et tout un tas de chargeurs, huilés et luisants, ainsi qu'un kit de nettoyage pour fusil, enroulé à côté.
Un grand sac de voyage noir et un Bergen reposaient, ouverts, prêts à être remplis. Tout portait un nom écrit en noir, comme moi.
L'homme s'est assis sur le lit à une place. Il a introduit son pied en moi et j'ai été resserrée au plus près de sa cheville par les lacets qu'il a enroulés trois fois autour de ma tige avant de soigneusement faire un nœud. Je sentais remuer ses orteils ; ensuite, il a mis mon sosie à son autre pied.
Il a fait le tour de la pièce et de nouveau plié les orteils. Nous avons quitté la pièce, descendu l'escalier et nous sommes sortis.
Je suis passée en un éclair devant ma pareille, puis me suis retrouvée à l'arrêt sur le sol. Elle est passée en un éclair devant moi. Nous courions. Tout en allant plus vite, nous avons foulé bruyamment une piste de silex et de craie, puis franchi une porte surmontée de fil barbelé à lames. Cette piste était bordée de haies ; nous avons contourné des flaques, surgi d'une rangée d'arbres et gravi une colline verdoyante.
Nous avons adopté un rythme et l'homme respirait avec une maîtrise éprouvée. Ma semelle pliait et se courbait autour des pierres, et à chaque enjambée adhérait à la boue. Les flaques reflétaient le ciel bleu et blanc au-dessus de nous, et ma surface en toile formait des rides, tandis que je ployais selon le mouvement de son pied. Il a accéléré le tempo parce qu'il savait qu'il le pouvait et trouvait plaisir à pouvoir le faire. Il était vigoureux et sa respiration était encore mesurée, tandis que nous continuions à courir bruyamment. Plus il était en forme, plus il pourrait combattre de façon acharnée et plus il pourrait survivre longtemps.
Il s'est forcé à aller plus vite, motivé par rien sinon l'oubli, et il a poursuivi en gravissant une pente abrupte. Il s'est arrêté au sommet et il a embrassé du regard les vastes plaines en contrebas, traversées de petites routes et quadrillées par des blocs en bois.
Il essayait de se vider la tête, mais des pensées le submergeaient. Il se concentrait sur l'aspect de la situation et son caractère inévitable, il était déjà là-bas. Quand il songeait à la dernière semaine précédant le déploiement, elle paraissait irréelle. Il songeait à dire au revoir.
Nous avons quitté la piste, puis traversé l'herbe en courant. Des brins d'herbe ont cinglé mon extrémité, laissant des cicatrices vertes. Nous avons dévalé une pente raide et il cognait partout en moi au fil de la descente. Je me suis mise à frotter contre son talon gauche et une ampoule s'est formée. Les rides à ma surface se creusaient davantage et la forme de chacun de ses orteils modelait ma semelle intérieure.
Nous sommes descendus d'un trottoir et avons continué à courir le long d'une route métallique, dure sous ma semelle. Nous avons pris un tournant et atteint une porte, devant laquelle il a montré sa carte d'identité à un soldat, puis s'est arrêté.
« Je ne savais pas que vous étiez de garde, Macintosh.
- Joie profonde, mon capitaine, a dit le soldat.
- Vous ne perdez pas de jours de permission, j'espère.
- Non. Je finis demain matin, ensuite je rentrerai directement chez moi. Vous êtes allé courir ?
- Juste faire mes nouvelles chaussures, a-t-il répondu en baissant les yeux vers moi.
- Bien vu, chef. Continuez comme ça et un jour, vous serez colonel.
- Je suis sûr qu'on n'en arrivera pas là, Mac, a-t-il dit, puis il s'est retourné. À plus tard. »
Il s'est mis à pleuvoir et le goudron se tachetait de noir, devant moi. Il a rudement sprinté pour faire les derniers huit cents mètres jusqu'au bâtiment que nous avions quitté.
Il a marché, les mains sur la tête et le torse qui se soulevait. Il s'est vite remis de l'effort et nous sommes retournés dans la pièce. Il m'a ôtée et la chaleur de son pied s'est dissipée. J'ai été soigneusement placée parmi tout l'équipement étalé sur le sol.
Il a dormi dans le lit et, au matin, il s'est rasé à un lavabo. Il a revêtu une tenue de camouflage verte et enfilé des chaussures identiques à moi, mais noires et en cuir. Il a lissé un béret vert sur sa tête, non sans placer le clairon d'argent au-dessus de son œil, puis il est sorti. Quand il est revenu, il a réarrangé les piles et recompté les chaussettes avant d'ajouter un autre petit trait sur une liste.
Le lendemain, il a enfilé un jean, un T-shirt et de vieilles baskets qui étaient restées inutilisées dans un coin de la pièce depuis que je m'y trouvais. Il a fourré quelques objets dans un sac et il est parti, non sans avoir fermé la porte à clé derrière lui.
J'étais seule à ma place, au côté de ma pareille, parmi les piles d'affaires prêtes à être mises dans les sacs.