+ Un singulier garçon - Kate Summerscale
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Kate Summerscale Un singulier garçon

"Un singulier garçon" de Kate Summerscale,
traduit de l'anglais par Eric Chédaille.

De bonne heure ce lundi 8 juillet 1895, Robert et Nathaniel Coombes s'habillèrent, prirent le carnet de quittances de loyer dans une pièce du rez-de-chaussée et sortirent dans l'arrière-cour. Il était un peu plus de six heures et il faisait déjà grand jour et très doux.

Robert avait treize ans et Nattie douze. Leur père, chef steward à bord d'un vapeur, avait appareillé le vendredi précédent à destination de New York, laissant à la maison les deux frères avec Emily, leur mère. La famille habitait au 35 Cave Road une petite maison mitoyenne en brique jaune, de construction récente, à Plaistow, quartier ouvrier, pauvre mais respectable, du vaste arrondissement des docks d'East London.

Afin d'attirer l'attention du voisin, Robert ramassa une poignée de cailloux qu'il lança sur le toit de la buanderie du numéro 37.

À six heures et quart, James Robertson sortit lorsqu'il entendit les gravillons crépiter sur sa toiture. Il vit les deux fils Coombes dans la cour voisine : Robert, le cheveu brun, les yeux bleus, les sourcils fournis, le teint hâlé, et Nattie, plus pâle et plus petit. Il les tenait pour deux garçons à l'esprit vif. Montrant un souverain d'or (valant vingt shillings, soit une livre), Robert demanda à Robertson s'il pouvait lui faire la monnaie. Le voisin répondit qu'il n'avait pas de pièces d'argent, mais proposa d'échanger cette pièce contre deux demi-souverains et alla les chercher chez lui. Robert lui demanda ensuite s'il voulait bien remettre à la propriétaire le règlement du loyer du 35 Cave Road, car il n'y aurait personne à la maison plus tard dans la matinée, au moment où elle passerait. Mr Robertson ayant accepté, Robert lui rendit un des demi-souverains accompagné du carnet de quittances. Il expliqua que Nattie et lui allaient voir le cricket au Lord's, au nord de Londres. Mr Robertson demanda si leur mère y allait avec eux.

« Non, lui répondit Robert. On a reçu un télégramme de Liverpool tard hier soir, et elle doit s'y rendre. On a un riche oncle qui est mort en Afrique, et Tata veut voir Maman. » Emily Coombes allait de temps à autre dans le nord-ouest de l'Angleterre pour rendre visite à sa sœur aînée, personne nantie, et à leur mère.

Mr Robertson demanda si elle était déjà partie.

« Non, dit Robert. Elle part tout de suite. Elle s'est trouvée mal. » (Ou bien : « Elle a eu un évanouissement » - interrogé plus tard sur cet échange, Robertson ne put se prononcer avec certitude.)

« Quand est-ce que c'est arrivé ? »

Robert tira de sa poche une montre en or. « Il y a à peu près une heure et demie. »

Mr Robertson demanda qui tenait compagnie à leur mère. Le garçon leva le pouce pour indiquer la maison, derrière lui. « Mrs...

- Mrs England ? » proposa le voisin. Amelia England était la voisine des Coombes de l'autre côté et une amie proche d'Emily Coombes.

« Non, répondit Robert sans plus d'explication avant d'ajouter : Maman passera peut-être voir Mrs Robertson avant de partir. »

Les deux garçons se mirent en route pour le Lord's.

 

Ce lundi, Robert et Nattie se trouvaient au nombre des douze mille spectateurs et plus qui se rendaient à St John's Wood pour suivre au Lord's la partie opposant les Gentlemen aux Players, rencontre de la saison se jouant sur le plus fameux terrain de cricket d'Angleterre. Les jours de match, les rues environnantes, bordées de pelouses et de pavillons, étaient noires de monde, les hommes en haut-de-forme, chapeau melon, casquette ou canotier, les quelques dames en robe cloche et haut collet, chapeau juché sur un chignon, ombrelle orientée vers le soleil. Une poignée de gardiens de la paix, casque en forme de dôme et tunique évasée, évoluaient au milieu de cette foule.

La grande attraction du jour était W. G. Grace, champion de légende qui connaissait à quarante-sept ans une étonnante renaissance. Il venait de devenir le premier joueur de l'histoire à inscrire mille courses dans le mois d'ouverture de la saison, ce qui faisait de lui, selon l'Illustrated London News, le personnage le plus populaire des îles Britanniques. Il allait manier la batte pour les Gentlemen, équipe composée d'hommes bien nés qui pratiquaient pour le plaisir plutôt que pour l'argent. Leurs adversaires, les Players, étaient des joueurs professionnels, pour la plupart issus des classes laborieuses. Ce match opposait donc théoriquement ceux qui étaient payés pour jouer à ceux qui ne l'étaient point, encore que nombre des Gentlemen fussent connus pour recevoir de jolies gratifications sous forme de voyages, de cadeaux et de marques de reconnaissance. Grace était au premier rang de ces « shamateurs ».

Après avoir déboursé quelques pennies pour entrer dans l'enceinte, Robert et Nattie se dirigèrent vers l'une ou l'autre des tribunes basses dressées de chaque côté du terrain. Les spectateurs plus riches se plaçaient sous le pavillon à gradins réservé aux membres du club de cricket de Marylebone.

Le ciel était dégagé. Il régnait une forte chaleur tempérée par de petits airs. Juste après midi, la cloche retentit et les Gentlemen, tout de blanc vêtus, sortirent du pavillon pour prendre leur position de joueurs de champ sur la vaste étendue de gazon. La première paire de batteurs des Players émergea par une porte latérale d'un vestiaire de moindre apparence situé à proximité des tribunes, qui étaient en partie recouvertes d'une banne blanche et s'adossaient à un rideau d'arbres.

Ayant gagné le toss, les Players avaient choisi de tenir la batte d'entrée, espérant avoir ainsi une bonne avance à la marque sur ce terrain durci par trois mois de sécheresse. Mais celui-ci se révéla plus capricieux que prévu et la prestation des batteurs fut décevante. À quatre heures quarante, tous étant sortis, ils totalisaient 231 courses.

Vingt minutes plus tard, W. G. Grace et Andrew Stoddart prenaient leur tour de batte pour les Gentlemen. Grace s'engagea d'un pas pesant sur le terrain, en blanc, une minuscule casquette rouge et jaune au-dessus d'un visage barbu. Cela faisait presque trente ans jour pour jour qu'il avait participé, ici même, à sa première rencontre entre Gentlemen et Players. Son partenaire était une autre gloire de ce sport. Batteur stylé, fougueux, très bel homme arborant une splendide paire de moustaches, « Stoddy », qui avait conduit les Anglais à la victoire lors des dernières épreuves en Australie, venait d'avoir les honneurs d'une statue de cire au musée de Madame Tussaud.

Malgré un bon jeu de lancer de la part des Players, Grace et Stoddart étaient toujours à la batte deux heures plus tard, ayant marqué jusqu'à 137 courses à eux deux. Les piquets furent enlevés à sept heures. Les deux batteurs reprendraient le lendemain.

Quittant St John's Wood à la fin du jour, les frères Coombes arrivèrent à West Ham à la nuit tombée. Aux alentours de neuf heures, Robert rendit visite à Mr Robertson. Il toqua à la porte d'entrée, tandis que Nattie l'attendait devant le portillon.

« Je viens chercher la monnaie, dit Robert. Tout va bien chez moi ?

- Je suppose, répondit le voisin. Je n'ai rien remarqué de particulier. » Il rendit à Robert le carnet de quittances et trois shillings - le loyer de chacune des maisons de Cave Road s'élevait à sept shillings par semaine, montant moyen dans ce quartier, mais qui n'aurait donné droit qu'à une grande pièce dans le centre de Londres.

Une fois chez eux, les garçons ne gagnèrent pas les chambres de l'étage. Au lieu de cela, ils s'installèrent pour la nuit dans le petit salon, sur l'arrière - Robert prit le sofa et Nattie le fauteuil. Ils s'endormirent tout habillés.