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Mc Guane Cow Boy

Mc Guane - Cow boy
Extrait de « En déroute »
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville

« Cow Boy »,
de Mc Guane

Le vieux m'a fait retirer mes bottes pour entrer dans la grande maison. La vieille était assise dans un gros fauteuil près de la fenêtre. En réalité, toute la pièce était pleine de gros fauteuils, mais elle était assise que dans un seul, même si elle était tellement grosse qu'elle aurait pu en remplir plusieurs. Le vieux a dit : « Celui-là, je l'ai trouvé dans l'enclos réservé aux chevaux sauvages à la foire aux bestiaux.
— Et il est censé être quoi ? a demandé la vieille.
— Cow-boy.
— Et qu'est-ce qu'il fabriquait dans cet enclos ? »
Cette fois, c'est moi qui ai répondu : « Je cherchais un bronco qui voudrait bien me faire faire un petit tour.
— Ben, tu t'étais trompé d'enclos, petit. Ceux-là, c'est de la viande sur pattes. On les expédie vers la France dans des gros cartons.
— On commence par leur griller la cervelle avec un pistolet électrique », a gloussé la baleine dans son fauteuil.
Ça m'a fait de la peine. « Y en a cinq là-dedans qui sont dressés au poil. Je les ai montés rien qu'avec une longueur de ficelle.
— Je vois pas ce que ça change, a fait le vieux. Ils sont tous en route pour la France. »
La vieille, elle m'a pas cru. « Et comment tu as réussi à t'approcher de ces chevaux pour les monter ?
— Je suis entré la nuit. »
La vieille a dit : « Tu es complètement cinglé, cow-boy, d'entrer là-dedans la nuit. Ces canassons, ils sont capables de te faire sauter les dents et de te les faire avaler. Et je suppose que tu les as montés à cru ?
— Non, j'avais apporté la selle qui me sert d'habitude au défilé du Rose Bowl.
— Tu défiles à cheval ?
— Ben, je monte Gâchette, le fidèle compagnon de Jesse James. On l'a désempaillé exprès pour l'occasion. »
La vieille s'est tournée vers le vieux. « Il a du bagout, le petit. Ça, c'est sûr !
— Il pourrait peut-être nous dire ce qu'il sait faire.
— Je suis cow-boy.
— Un cow-boy au chômage.
— On est une espèce en voie d'extinction.
— Elle pense comme moi, tu vois. Elle se demande si ce ranch serait pas en train de devenir un bureau d'embauche pour cow-boys en déroute. »
J'en avais ma claque. « C'est toi le pauvre nase qui m'a amené ici ! » Je pensais que tout était dit, mais la vieille m'a lancé : « Pas la peine de faire la tronche. T'es engagé. Si on peut même pas parler un peu... »
On est ressortis et le vieux grigou m'a fait : « T'as eu du bol, petit. Ta dernière phrase aurait bien pu la foutre en rogne.
— Mais j'en ai rien à secouer moi que ça lui plaise ou pas.
— Dis pas ça. Elle va plus très bien. Avant, elle était douce comme un gâteau au miel.
— Désolé. Quand on n'a plus la santé, on n'a plus rien. »

Elle devait avoir une maladie terrible parce qu'elle a été d'une humeur de chien matin, midi et soir tout le restant de ses jours, cherchant des noises à tout le monde pour des petits riens, et bien sûr, la plupart du temps, c'est le vieux grigou qui écopait. Même si je m'en foutais, moi, de ce vieux, il me faisait quand même de la peine.
Il possédait cent soixante-quinze Hereford à cornes, douces comme des agneaux, et une quinzaine de taureaux complètement anesthésiés. Il expédiait les veaux dans tout le pays, surtout dans le Sud, tellement ils étaient vigoureux à cause du mélange des races. Il en vendait même jusqu'en Floride. Une Hereford avec encore ses cornes, c'était comme un miracle sur pattes, et le vieux grigou s'était monté une belle petite affaire. J'ai vite appris à lui tirer mon chapeau pour ça, et les aboiements de la vieille sur son canapé, ça devait pas être de la tarte non plus. À voir leurs livres de comptes, on aurait pu se demander pourquoi ils allaient pas passer leurs vacances d'hiver à Phoenix.
Ils avaient pas de dortoir pour les employés, rien qu'une caravane Leisure Life qui avait perdu ses roues trente ans plus tôt, et ils l'avaient installée près de la porte de l'étable, comme ça leur gars pouvait bondir sur ses pieds à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit et aider à vêler les petits qui se présentaient mal, ou lutter contre la diarrhée ou n'importe quelle plaie envoyée par le dieu des vaches. On peut dire qu'on en a vu de belles ! Une fois, une génisse s'est retrouvée prise, et son veau était presque aussi gros qu'elle. Il a fallu qu'on fouille à l'intérieur et qu'on le tire de là par morceaux. Quand on a balancé la tête par terre, elle s'est retournée et elle a vagi doucement comme si c'était son bébé. Une vache, ça fait tout ce que ça peut pour se transformer en viande aussi vite que possible et que quelqu'un puisse la bouffer. Elles ont une vie d'enfer, ces bêtes, et un cow-boy fait ce qu'il peut pour les aider.
Le vieux grigou et moi, on s'entendait bien. On a traversé ensemble la période du vêlage, et on a commencé à voir les vaches chacune avec son petit qui partaient d'un côté et les taureaux de l'autre, tous en route pour aller brouter l'herbe nouvelle. Y a rien de tel que de voir toute cette barbaque sur pattes pour vous mettre un peu de joie au cœur pendant un certain temps. Après, on a fauché l'herbe dans les corrals et on l'a laissée tranquillement sécher au soleil du printemps. On a aussi eu un petit accident : l'épandeur d'engrais m'a projeté une caillasse sur la tête et m'a laissé complètement groggy. Du coup, j'ai balancé le tracteur dans le fossé. Le vieux grigou a pas bronché, il nous a tirés de là avec des chaînes accrochées à sa Ford.
On a réussi à rassembler son troupeau de chevaux qui couraient en semi-liberté dans les collines en les attirant avec deux seaux de fourrage bien sucré. Il en avait de toutes les couleurs, même un rouan bleu qui me bottait pas mal, mais le vieux m'a dit que c'était un Hancock comme on en voit aux championnats de rodéo à Las Vegas. Il paraît que ça rue et que ça hennit comme des diables et que c'est des vrais tueurs d'hommes. « Contente-toi des alezans. C'est sur un alezan qu'on a fait la conquête de l'Ouest. »
Il a choisi trois alezans ; il avait apporté toute une série de fers, de tailles différentes, et je les ai ferrés du mieux que j'ai pu, trois hongres bien élevés qui valaient la peine qu'on les ferre. Les autres n'avaient plus de cheval que le nom, deux d'entre eux avaient même le poil du dos tout blanchi par des années de selle et de travaux des champs, et c'était sans doute leur dernier été. Sûr qu'ils avaient pas mal de kilomètres au compteur. On les a chassés pour qu'ils repartent dans les collines et les trois que j'avais ferrés ont commencé à hennir et à s'agiter. « On retourne au boulot », leur a dit le vieux grigou.
On en avait ferré trois parce qu'on allait transporter une tonne de matériel pour monter des clôtures, du fil barbelé, du fil de fer normal, des pieux en acier, de vieux tendeurs Sunflower qui arrivaient même plus à accrocher le moindre fil tellement ils étaient usés, et des crampons. On a passé pas mal de temps là-dessus, là où un élan avait fait tomber des kilomètres de clôture, ou bien là où le bois de cèdre avait fini par céder et devait être remplacé par de l'acier. Voilà comment j'ai appris que la dernière fois que le vieux grigou avait pris du bon temps, c'était en Corée. Les officiers beuglaient sur leurs soldats : « Viens donc un peu te faire trouer le ventre par ici ! » Il m'a raconté que les hommes déferlaient comme des vagues. Et tout ça pendant que le tendeur couinait en faisant passer le fil sous les crampons. Ce vieux grigou était un drôle de dur à cuire !
« Ils ont tué un sacré paquet des nôtres, et nous, un sacré paquet des leurs. » Et que ça couine !

On ramassait aussi du sel qu'on rapportait à dos de cheval dans des paniers de bât : du sel blanc et du sel d'iode. Des blocs entiers, il en aurait pas eu l'utilité, alors on ramassait les grains dans des sacs et on les déversait dans les mangeoires qu'il avait installées tout en haut de ces collines pelées, là où le vent chasse les mouches. Pour la plupart, ce qu'il appelait ses mangeoires étaient en réalité des pneus de camion cloués sur une surface plane, planche en contreplaqué, vieille porte et ce genre de trucs, mais ça faisait l'affaire. Une vache est capable de passer la langue dans tous les recoins d'un pneu et d'en tirer tout ce qu'elle veut, et on peut toujours déplacer ces mangeoires en les tirant avec un cheval si nécessaire. Près de la majorité des endroits où on déposait du sel, on voyait les mares de boue où venaient se vautrer les bisons. Simplement, ils avaient cessé de se vautrer par là, ils avaient été obligés de laisser la place à la vache et à l'homme juché sur son alezan.

Ça faisait déjà pas mal de temps que je me débrouillais pour me préparer ma pitance dans la caravane quand la vieille a dit qu'à partir de maintenant, je pouvais venir manger avec les Blancs. C'était pas forcément un avantage. Les prothèses du genou de la vieille avaient commencé à s'user, et le vieux grigou et moi, elle nous filait presque les jetons. Elle faisait toujours aussi bien la cuisine, mais on aurait dit une bombe prête à exploser quand elle se tenait, les jambes arquées, devant sa cuisinière en pestant comme une sorcière et en rappelant tout ce qu'elle faisait pour nous. Pendant qu'elle grommelait, le vieux grigou remuait les lèvres comme s'il disait la même chose qu'elle, et il fallait qu'on se retienne pour pas éclater de rire, ce qui nous demandait pas trop d'efforts. Parce que si la vieille nous avait surpris, elle nous l'aurait fait payer cher.
Le vieux grigou et la vieille étaient tous les deux de gros fumeurs, au risque de se retrouver un jour sous une tente à oxygène. Finalement, ils se sont engagés à s'arrêter de fumer en suivant une méthode inventée par des Luthériens. Il fallait qu'ils jettent tous leurs mégots dans un bocal et qu'ils le portent suspendu à leur cou par une ficelle. Le vieux grigou, ça lui déplaisait pas, parce que comme ça il avait toujours un cendrier sous la main au lieu de balancer ses cendres sur le siège du camion, mais la vieille est devenue de plus en plus mauvaise au fur et à mesure que ce truc qui lui pendait au cou se remplissait. Elle était loin de se douter que le vieux grigou trichait et qu'il vidait son bocal sur le tas de bois dès qu'on travaillait à l'extérieur. Elle était seulement plus honnête que lui, et à la fin, elle a réussi à s'arrêter, alors que lui, il a continué, sauf qu'il avait plus le droit de fumer dans la maison, ni d'acheter des cigarettes toutes faites parce qu'elles étaient devenues trop chères avec la nouvelle taxe, et qu'elle allait quand même pas le laisser enlever tout cet argent de la bouche des vaches, parce que c'étaient les bêtes qui comptaient avant tout. Elle lui répétait que c'était rien qu'un vice et que s'il était bien l'homme qu'elle pensait qu'il était, il se rendrait compte que ça le menait nulle part et il s'arrêterait tout de suite. « Comme ça, tu pourrais avoir une belle vieillesse bien paisible », qu'elle lui disait avec l'air de se payer sa tête.

Une fois, le vieux grigou et moi, on était dans la maison à enlever la suie de la cheminée parce que le feu avait pris dans le conduit l'année d'avant. Sur le rebord, il y avait la photo d'une belle femme en robe rouge avec un chignon sur la tête. Le vieux grigou m'a expliqué que ça, c'était la vieille avant qu'elle entre dans le gang des motards.
« Oh ?
— Ces gangs de motards, ils passent leur vie sur leur bécane, ils mangent dessus, ils bossent dessus. C'est eux qui lui ont appris à fumer, mais maintenant elle a arrêté. Elle nous enterrera tous, c'est sûr.
— Oh ?
— Et si un jour, elle te propose de boxer contre elle, refuse. Elle te refroidirait comme un rien. Je te le garantis. Elle t'enverrait dinguer d'un coup : elle a un uppercut magistral. »
J'arrivais pas à comprendre comment ça pouvait lui être égal à ce point que la vieille ait fait partie d'un gang de motards. Ça aurait rendu la plupart des hommes dingues de jalousie. On était en train d'en griller une dans la caravane, et je lui ai posé la question. C'est comme ça que j'ai appris que le vieux et la vieille étaient en fait frère et sœur. Je suppose que ça expliquait pourquoi ça lui était égal. Si votre sœur veut faire partie d'un gang de motards, c'est son problème. Il m'a dit qu'elle portait même un tatouage. « Chiens de l'Enfer », avec un clébard qui chevauche une Harley-Davidson et qui crache le feu par les narines.
J'arrivais pas à oublier cette photo sur la cheminée et j'ai demandé au vieux grigou si sa sœur avait un jour eu un petit ami. Oui, oui, elle en avait eu plusieurs, pas mal, même. « Nos vieux les ont chassés. Ils en voulaient seulement à nos terres. »
Il faisait tout le tour de la ramasseuse-presse et graissait les engrenages avec un pistolet. « Moi qui te parle, j'en ai eu une, de petite amie. Elle savait tout faire. La cuisine, comme personne. Elle avait pas son pareil pour tenir un cheval difficile, et en plus, elle était vraiment pas moche à regarder. C'est ma frangine qui l'a fait déguerpir. Elle a dit qu'elle en voulait qu'à nos terres. Peut-être bien, mais j'ai jamais eu cette impression. En tout cas, ça fait un bail qu'on l'a pas revue. »

L'automne est arrivé et on avait deux chevaux à abattre. Quand on a ramené le troupeau, il y en avait deux vieux qui avaient tellement trimé qu'ils boitaient. L'un des deux avait du mal à respirer, l'autre souffrait d'une atrophie de l'épaule, et ils avaient tous les deux des fêlures aux os des pattes. Je me suis dit qu'ils étaient bons pour l'enclos spécial à la foire aux bestiaux, mais le vieux grigou a dit : « Pas question qu'un de mes chevaux s'en aille nourrir un Français ! », et il en a pas démordu. Alors on a creusé une fosse, on a fait s'approcher les deux vétérans du bord et on les a abattus avec un gros fusil de chasse. Le premier a pas compris ce qui venait de le frapper. Le deuxième a entendu le coup de feu, il a vu son pote tomber, et le vieux grigou a été obligé de lui courir après pour l'abattre. Ensuite, il m'a fait descendre dans le trou pour récupérer les brides. Je vous jure que c'était pas du gâteau de soulever ces énormes têtes. Sacrément lourdes qu'elles étaient !
J'avais apprécié de pouvoir manger dans la grande maison tout cet été-là jusqu'au moment où la sœur a commencé à me décocher des œillades du genre « appel d'urgence ». Ça allait jamais bien loin sauf les jours où le vieux grigou était parti en ville chercher des fournitures. Alors ses yeux tardaient guère à clignoter et elle se frottait à moi au passage chaque fois qu'elle s'approchait de la table. Elle se débrouillait toujours pour préparer quelque chose de spécial ces jours-là, comme une tarte par exemple. J'essayais de penser à la photo sur le rebord de la cheminée, mais j'y arrivais pas, même si je savais que ça m'aurait sorti pour toujours de la caravane. Elle était de plus en plus excitée, et moi je faisais celui qui trouve drôlement bon tout ce qu'il a dans son assiette, allant jusqu'à dire qu'une tarte pareille, ça me rendait vraiment fou de joie. Mais elle a pas été dupe, elle m'a traité de pédale et elle m'a renvoyé me faire à manger dans ma roulotte. En me traitant de pédale, elle reconnaissait plus ou moins ses intentions, et je pense qu'elle devait être un peu gênée, parce qu'elle a masqué le coup en gueulant contre tout ce qui bougeait, même ce pauvre vieux grigou qui se demandait ce qui avait bien pu aller de travers pendant qu'il était en ville. Il a fini par m'expliquer qu'elle serait jamais entrée dans ce gang de motards si elle avait pas eu tellement le feu au cul quand elle était jeune, et que maintenant, elle avait plus que son chien bleu tatoué pour lui tenir chaud au ventre. Et voilà, qu'il m'a dit, on apprend à tout âge. Il s'est passé deux ans avant qu'elle refasse une tarte, et puis c'était seulement à l'occasion de mon anniversaire, et en tout, comme ça, elle m'en a fait cinq, et toujours aux merises.

J'ai dompté tout seul un poulain croisé de plusieurs races, une bête magnifique même si je savais pas que c'était un poulain, vu que c'était le plus grand cheval de la bande. Il avait quatre ans, et il était grand temps. Pendant deux jours, je me suis contenté de m'approcher de lui toujours plus près, puis je lui ai posé la selle sur le dos aussi doucement que possible. L'étrier gauche lui a fait peur, et il l'a fixé d'un drôle d'air, mais j'ai pas eu plus de mal que ça à le seller. J'ai pris mon courage à deux mains et une seconde plus tard, j'étais sur son dos. Pas de problème, là non plus. J'ai demandé au vieux grigou d'ouvrir le portail du corral et on a filé. Le vent lui a soulevé la queue et il a pensé à ruer un petit coup, mais il a tout de suite changé d'avis, et ça m'a pas coûté plus d'effort que ça de dompter Olly. Olly, c'était son nom. Je l'ai monté pendant deux semaines, et après, comme il y avait plus de danger, le vieux grigou l'a monté à son tour, et on peut dire qu'il en est tombé raide dingue de son nouveau cheval, et il m'a balancé des tas de compliments sur ce que j'avais réussi à faire.
On a eu trois hivers rudes de suite, et on a perdu tellement de veaux qui avaient chopé la diarrhée qu'on a dû changer d'endroit où les faire naître. Le vieux grigou est sorti un matin et il a regardé l'enclos où ses vaches mettaient bas depuis plus de cinquante ans. « Il leur vaut rien, ce terrain. On déménage. » Et on a passé tout l'été à fabriquer un nouveau corral tout là-bas près de la rivière. Quand on a eu terminé, il m'a dit : « J'avais voulu le faire quand je suis rentré d'outremer, mais maintenant que c'est fini, il me reste plus beaucoup de temps devant moi. Celui qui héritera de ce ranch sera sans doute content que ses veaux se vident pas les tripes jusqu'à en crever comme les miens se les sont vidées toutes ces années. »

On n'avait ni l'un ni l'autre le dos en bon état et, si on avait eu le fric, on se serait fait opérer. Le moins qu'on pouvait faire, c'était se débarrasser de cette ramasseuse-presse qui nous forçait à soulever des balles carrées grosses comme des éléphants. On en a acheté une nouvelle qui faisait des balles cylindriques et un engin DewEze qui les ramassait tout seul sans qu'on ait à bouger du tracteur. On restait à fumer dans la cabine les jours de froid de canard, et en un rien de temps on avait fait cinq cents kilos de foin pendant que ces bonnes vieilles Hereford à cornes suivaient le tracteur en marmonnant des choses gentilles sur moi et le vieux grigou, tandis que nous, on se racontait des histoires. C'est à ce moment-là que je lui ai avoué que j'avais fait de la taule.
« Je suppose que t'as dû passer du temps en pension complète derrière des barreaux, pas vrai ?
— Qu'est-ce qui te fait penser ça ?
— Ben, tu es un gars courageux et tu bosses bien. Qu'est-ce que peut bien fabriquer un gars courageux au milieu de la nuit dans une foire aux bestiaux dans un trou perdu comme celui où je t'ai trouvé ? Quand on tient un bon gars, on le laisse pas partir, et toi, personne avait l'air de se disputer pour t'avoir. Tu veux me raconter ce que t'avais fait ? »
Ça faisait trois ans que j'étais chez le vieux grigou et que j'étais sorti de prison. J'avais pas peur de lui dire ce que j'avais fait parce que maintenant, je l'aimais bien et que j'avais toute confiance, mais j'étais vraiment pas chaud pour qu'il en touche un mot à sa sœur. En tout cas, j'ai pas réussi à lui dire. J'avais assez confiance pour lui dire que oui, j'avais fait de la taule, mais j'étais pas prêt à plus. Je lui ai dit que j'avais volé des chevaux et il a lâché un petit rire de complicité. Malheureusement, c'était pas vrai. J'avais bel et bien volé des chevaux, mais c'est pas pour ça que j'étais tombé.
Le vieux me payait en liquide, enfin, c'est la vieille qui s'en chargeait, vu qu'elle s'occupait de tout ce genre de trucs. Ils me déclaraient pas et il y avait pas de raison de laisser des traces. Ils savaient même pas mon vrai nom. Par ici, tu dis aux gens que tu t'appelles Shane et ils te croient. Ce qui comptait, c'est que je bossais comme un âne pour ce vieux, et il le savait. Rien d'autre comptait, même pas qu'on ait commencé à bien s'apprécier tous les deux. Après tout, c'était une putain de saloperie de ranch, et rien d'autre.
Le vieux avait pas mal de manies, même si aujourd'hui j'en ai oublié la plupart. J'avais jamais vu un type sauter comme ça à pieds joints sur son chapeau quand il était vraiment en rogne. Imaginez un peu à quoi le chapeau ressemblait après ça ! Un jour, j'ai laissé l'andaineur m'échapper au sommet d'une colline, ça l'a complètement cabossé, et le vieux s'est mis à sauter à pieds joints sur son chapeau. Une autre fois, un mormon a essayé de le convaincre de réduire son programme d'élevage en échange d'un meilleur prix sur les génisses de renouvellement, et je vous jure que le vieux grigou s'est mis à sauter sur son chapeau sous les yeux du mormon qui a couru jusqu'à sa Buick et est reparti sans demander son reste. Un jour, alors qu'on était en train de renforcer les pieux dans un enclos, je me suis cogné sur le pouce avec le marteau et j'ai essayé de me mettre à sauter sur mon chapeau, mais le vieux grigou m'a jeté un tel regard que je m'y suis plus jamais risqué.

La vieille est morte un jour dans son fauteuil, je l'ai trouvée comme ça, assise, et elle était morte. La première douleur passée, on a commencé à se faire du souci. Une fois raide, comment on allait faire pour la bouger de là ? On aurait été obligés de la faire rouler en position assise. Alors, on l'a allongée sur le canapé, on a appelé l'entrepreneur des pompes funèbres, et lui, il a appelé la police, et eux, sans qu'on comprenne bien pourquoi, ils ont appelé une ambulance, ce qui a fait dire au vieux grigou qu'on pouvait décidément plus rien confier à personne. Il avait raison, bien sûr.
Après l'enterrement, j'ai quitté ma caravane une fois pour toutes, en partie parce que c'était plus confortable, et en partie parce que après la mort de sa sœur, le vieux était complètement effondré, ce que j'aurais d'ailleurs jamais soupçonné, mais une fois la vieille disparue, le voilà qui se met à geindre qu'il y a plus personne de sa famille, qu'il est tout seul au monde, et tout d'un coup, il remarque que je suis là et il me dit d'aller prendre mes affaires dans la caravane et de m'installer chez lui.
On allait ensemble à cheval inspecter les troupeaux quasiment tous les jours de l'année, et il en est venu à me faire assez confiance pour me montrer les secrets de son programme d'élevage : abattages, croisements, accouplements consanguins, renouvellements, et pour m'amener avec lui aux ventes de taureaux. Il m'a expliqué ce qu'il fallait rechercher chez un taureau, lesquels étaient en forme et lesquels pas. Un jour où on était allés voir des taureaux de l'année dans un élevage près de Luther, il arrive pas à se décider, et il me dit qu'il aimerait que sa sœur soit encore là à ses côtés, et il se met à renifler en ajoutant qu'elle avait vraiment l'œil, pas deux comme elle dans toute la région. Alors je fais ni une ni deux, je choisis trois taureaux dans cet enclos et il s'arrête de renifler et il dit que moi aussi, bon Dieu, j'ai vraiment l'œil. C'est comme ça qu'on est vraiment devenus des partenaires.
Une année entière, c'est moi qui faisais la cuisine, et celle d'après, c'était son tour, et ainsi de suite, mais jamais en même temps. On changeait de cuisinier quand l'un en avait vraiment marre des recettes de l'autre, et de temps en temps on dénichait une recette dans le journal du coin, comme la soupe au maïs avec des morceaux de saucisse. Un jour, j'ai même essayé de faire une tarte, mais ça l'a rendu tout nostalgique de repenser au bon vieux temps, alors on a laissé tomber les desserts, et c'était sans doute mieux parce que la plupart des desserts, c'est jamais qu'une occasion de se gorger de sucre, et c'est mauvais pour la santé.
Sa sœur l'avait jamais laissé avoir de chien parce qu'elle avait un chat et elle pensait que le chien réglerait son compte au chat et que si le chien réglait son compte au chat, elle réglerait son compte au chien. Il avait rien de spécial, ce chat, mais il a vécu très longtemps, il est mort seulement plusieurs mois après sa maîtresse. À ce moment-là, on l'a fait brûler dans le tonneau à ordures, et la première idée du vieux, ça a été de se dégotter un chien. C'est seulement à ce moment-là qu'il a vraiment compris que sa sœur était plus là.
Tony était un colley qu'on a acheté tout petit chez un couple de Miles City qui avait tout un élevage, et ça faisait sept générations de chiens de berger qui demandaient qu'à s'occuper des bêtes en échange d'une bonne pâtée. Quand on l'a pris, il vous tenait au creux des mains, mais en un été, il avait déjà grandi et il s'était mis au boulot. On lui a appris « va », « ici », « reviens », « ramène-les », « arrête-les », en même pas un an, parce que Tony restait allongé à vous regarder dans les yeux jusqu'à avoir parfaitement pigé ce que vous attendiez de lui. Il nous aidait à former les troupeaux, à rassembler les vaches et leurs veaux, à séparer les taureaux, et il a vécu avec nous pendant pas mal d'années, en nous faisant souvent rire avec tous les tours qu'il avait dans son sac. Il a fini par vieillir et par mourir. Ça a été un sale coup, surtout pour le vieux grigou qui disait qu'il lui restait plus assez de temps devant lui pour prendre un nouveau chien. En plus, c'était l'été où il a plus réussi à se tenir en selle, et pas question de dresser un chien de berger à pied. Il y avait encore beaucoup de pain sur la planche, et c'est sur moi que tout ça est retombé. Après tout, c'était bien une saloperie de putain de ranch !
Le moment était venu de lui dire pourquoi on m'avait envoyé en taule et ce que j'avais fait exactement. J'avais dévalisé une petite boutique à Absaorkee et tiré sur le propriétaire qui était même pas mort. J'avais aucune idée de pourquoi j'avais fait ça. J'ai été chef d'équipe dans le ranch pénitentiaire pendant pas mal d'années et j'ai rendu pas mal de services. Ils étaient pas prêts à me laisser partir avant d'avoir trouvé pour me remplacer un gars aussi utile que moi et qui serait là pour pas mal de temps. Alors, j'ai formé un assassin de Columbia Falls : je lui ai montré comment se servir d'un lasso, dompter un cheval, tenir des carnets de vaccination, élever des clôtures et creuser des fossés d'irrigation. Quand le gardien a vu de quoi il était capable, on m'a libéré sous caution et ils ont confié ma place au nouveau qui avait la rage au cœur et qui sortirait sans doute jamais. Le vieux grigou en a rien eu à cirer de mon histoire, j'aurais pu aussi bien la lui raconter des années avant, au moment où il m'avait embauché. C'était le genre d'homme qui croit avant tout à ce qu'il voit de ses propres yeux.
Je pense pas avoir jamais eu le contact aussi facile avec les clients que le vieux grigou. Ils venaient de tout le pays pour trouver des Hereford à cornes et ils avaient tous à la bouche cette histoire de la vigueur exceptionnelle due au mélange des races, en quoi moi, je croyais plus ou moins. Ils demandaient ce qu'on avait à vendre, et je leur montrais les corrals en leur disant d'aller voir par eux-mêmes. Il y en avait qui insistaient pour parler au vieux grigou, et je leur disais qu'il était au lit, le seul endroit où on le trouvait maintenant qu'il avait commencé à baisser. Alors, les services de santé ont entendu parler de son état, et ils l'ont fait transporter en ville. Moi, j'allais le voir régulièrement, mais ça le mettait dans tous ses états parce qu'il arrivait pas à se rappeler qui j'étais, et il était en rogne parce qu'il savait bien que j'étais quelqu'un qu'il était censé reconnaître. Après mes visites, il voulait plus dormir ou manger comme il faut, et il était encore plus patraque. On m'a dit que je ferais mieux de plus venir le voir.
Les voisins ont déclaré que j'avais laissé les mauvaises herbes envahir le ranch, et que j'étais responsable s'il y avait de l'euphorbe, de la centaurée et de la linaire partout. Ils ont carrément porté plainte et pour sûr la mauvaise herbe qu'ils voulaient arracher, c'était moi. Ils ont obtenu de la Cour qu'on nomme un de leurs cousins gardien du ranch pendant que le vieux grigou était au rebut, et comme ça, ils ont eu du fourrage gratuit jusqu'à ce que le vieux se retrouve entre quatre planches. Alors ils ont envoyé toutes sortes d'experts pour évaluer les biens et quand ils en ont eu fini, ils m'ont laissé prendre un cheval, une selle, les fringues que j'avais sur le dos, mon chapeau et mon ciré. J'ai amené ce cheval direct au marché aux bestiaux, et ils ont essayé de le mettre dans l'enclos spécial parce qu'il était vieux et pas du tout parce que c'était un bronco. Je leur ai dit que je tenais trop à mes habitudes pour me mettre à nourrir des Français et je suis reparti avec le cheval vers l'Idaho. Il y a toujours une place pour un cow-boy, même un vieux grigou, surtout s'il est encore plus qu'à moitié capable de bosser.